
Si aimer, c’est allumer la lampe et veiller jusqu’à l’aube,
fixer le point tremblant du phare dans la nuit,
écrire comme on marche dans un bois profond,
c’est-à-dire en relisant chacune de mes phrases qui te sont destinées,
comme on se retourne sur ses traces pour être sûr qu’elles sont bien inscrites dans la terre,
te chercher dans les reflets des vitrines, les dédales des ruelles,
croire que je t’ai croisé au milieu de la foule avec ton manteau rouge et ton dos voûté,
attendre jusqu’à ce qu’il n’y ait plus devant moi qu’un grand silence pour accueillir la réminiscence de ton pas,
alors, laisse-moi traverser ton absence,
embrasser le vide, tendre les bras – quitte à toucher le mur de ta chambre,
espérer tellement fort qu’il me semble entendre ton cœur battre, ranimé par le flot de l’encre sur la page,
écrire, oui, pour entretenir la foi comme un jardin – qui sait si tu ne réapparaîtras pas au bout de la ligne…
Laisse-moi éclore tout simplement,
en continuant à respirer pour me souvenir.
Que l’on dise de moi :
Il n’y a personne au monde qui a plus aimé qu’elle.
Jusqu’à l’ultime instant, elle a rempli son verre de cette liqueur qui réchauffait ses lèvres,
elle a mis son couvert,
elle a posé un coussin sur sa chaise pour qu’il mange confortablement après son pèlerinage dans la neige,
elle a changé l’eau des bouquets d’hortensias,
elle a veillé à ce qu’il ait toujours un paquet de cigarettes d’avance – il aimait tellement dessiner des volutes au-dessus de son front,
et si par mégarde, elle devait s’absenter au dernier moment,
elle n’a jamais oublié de laisser un petit mot au coin de la table,
au cas où il rentrerait avant elle :
« Je suis partie acheter du pain frais.
En attendant, allume la bougie de notre joie. »
Si aimer,
c’est laisser la flamme
de ce dîner
se consumer jusqu’à l’aube
tandis qu’il reste une frêle étincelle de ta mémoire
dans mes yeux,
alors je veux bien
aimer encore.
Géraldine Andrée
