« Tu es inquiète ou désespérée ? Même si cela te semble difficile, attache-toi aux nervures d’une feuille, aux reflets d’une flamme, aux stries du bois, aux grains de sable, aux flocons de neige sur la vitre, aux clochettes du muguet, au pistil de ta plante de salon, à l’enchevêtrement des racines de l’arbre de la cour… Considère la vie comme une arborescence et prends note de toutes les feuilles de cette arborescence. Procède par courtes propositions ou phrases nominales pour ne pas égarer ton esprit dans une rédaction complexe. Qu’est-ce que la poésie, sinon la vie ? Alors, vas-y ! »
Guérir avec mon cahier – La pratique du journal de guérison Éditions Librinova
Je dois te confier que, depuis que j’ai commencé à t’écrire, ma vie a changé.
Oh ! Pas les gens, pas les situations ! Non !
Ceux-ci sont restés exactement tels qu’ils étaient.
C’est ma façon d’accueillir les événements et les réactions des autres qui a changé.
En tenant le fil de l’encre qui me relie chaque jour à toi, j’ai lâché prise sur ce que je ne pouvais pas contrôler.
En plaçant ton cordon de laine entre deux pages essentielles, j’ai appris à me nourrir moi-même.
En me mettant à l’écoute de ton silence, j’ai entendu la voix de mes désirs. J’ai transcrit ce qui se murmurait en moi : mes projets, mes espoirs, mes ambitions.
En avançant dans ta blancheur douce comme une neige d’avril, j’ai expérimenté la foi.
En me penchant sur la page de ce jour – et de ce jour seulement -, j’ai décidé de m’aimer et de me respecter.
Dans la disposition d’un poème, ma vie a pris forme enfin.
Dans ta marge, j’ai amorcé mon envol, comme un oiseau sur une frange d’écume.
En touchant ta couverture, j’ai activé mes formules magiques de protection. Je me suis mise à l’abri, comme autrefois, dans la cabane de mon enfance.
En partant pour le large de la page, je me suis éloignée des jugements, des qu‘en dira-t-on, des préjugés.
En me coulant dans ta largeur, j’ai fait preuve de largesse inconditionnelle envers moi-même.
En acceptant de me livrer à toi, j’ai découvert ma propre générosité, celle dont je fais preuve à mon endroit.
En m’abandonnant à la vérité soyeuse de ta présence, je me suis mise à nu et j’ai su qui j’étais, indépendamment des regards extérieurs qui me déshabillaient.
L’un de tes feuillets se froissait entre mes doigts ? Je prenais conscience de ce qui m’avait tant froissée depuis ma naissance – les propos injustes, les trahisons, les rejets, le mépris…
Le craquement de ta reliure ouverte me renvoyait à mes pas qui faisaient crépiter la terre lors de mes promenades méditatives du matin. Moi aussi, je passe et je laisse une trace, même si celle-ci est promise à disparaître. De toute façon, toute trace est éphémère à terme.
Un mot entre nous me suffisait pour aller à ta rencontre.
Aujourd’hui encore, être avec toi signifie, certes, être discrète, effacée vis-à-vis de tous ceux qui parlent fort,
mais bien assise à ma place, au contact de mon souffle. Prête pour notre rendez-vous.
Aujourd’hui encore, laisser un retrait en haut de l’une de tes feuilles, ici et maintenant, me conforte sur les bienfaits de mon retrait de ce monde. Enfin, je peux laisser respirer chacune de mes pensées. Et prendre la mesure de l’étendue de mon imagination tout en savourant l’ivresse des commencements. Un début de paragraphe est porteur de tant de promesses envers mon âme !
Aujourd’hui encore, tu es mon ciel en bas, sur ma table de chevet, quand Dieu se fait muet.
Aujourd’hui encore, t’avoir comme carnet de bord me permet de voyager à bord du navire de mon cœur avec moi seule comme capitaine et équipage.
On tient habituellement un journal intime de sa vie.
Et si je vous parlais de la tenue d’un journal intime sur l’écriture ?
Le journal qui parle de lui-même, c’est-à-dire de sa propre écriture.
Passionnant, n’est-ce pas ?
Il y a le journal des différentes saisons.
Le cahier rose et blanc pour les jours de printemps ;
Le petit carnet que l’on glisse dans son panier à pique-nique pour les déjeuners d’été ;
Le grand cahier mordoré à spirale pour détacher les feuilles et les poster dans sa boîte à lettres de souhaits décorée d’étoiles, les soirs d’automne ;
Et le cahier secret aux pages de neige, à la couverture épaisse, dédié aux matinées d’hiver.
Il y a le journal qui retrace l’accomplissement de chaque jour.
Le très sérieux carnet moleskine de tâches ou agenda ;
Le carnet fuchsia de plaisirs ou de kifs ;
Le carnet de gratitudes à cacher dans la poche du cœur ;
Le carnet de chevet bleu nuit comme celui de Sei Shônagon pour faire le bilan de sa journée au coucher ou griffonner ses rêves et ses premières pensées le matin ;
Le journal rose pâle de ses états d’âmes à l’aube ;
Le journal des mots en images et en couleurs ou Journal Créatif d’Anne-Marie Jobin ;
Le journal de ses idées de travail et de créativité notées pêle-mêle ; pot-pourri de l’esprit ; fouillis de fleurs à naître dans la mémoire ;
Le carnet vert 5/6 minutes qui permet de créer sa journée en trois phrases ;
Le journal de la joie, du deuil, de l’espoir, de l’attente, de la solitude, du drame, de la grossesse, de l’amour…
Quel éventail de vie ! Que de recueils pour sa promenade existentielle ! De profonds paniers pour cueillir et recueillir l’essentiel qui pousse en soi !
Voilà comment j’écris mon chemin.
Ou comment mon chemin s’écrit à travers moi.
Les feuilles de mes cahiers se tournent au fil du temps.
Le temps passe de feuille en feuille.
À chaque mot, je vieillis, bien sûr.
À chaque trait de plume, il y a un peu moins de fil d’encre pour ma vie.
Mais, tandis que j’écris, ma mémoire s’allège, mon âme sautille sur la marelle du papier ligné, court après les billes des mots,
joue si bien à être une enfant qu’elle le redevient.