« Il est peut-être plus pratique, plus confortable – voire plus poétique de mourir jeune et ainsi de ne pas supporter le poids de vieillir. Mais dans ce cas, qui finira ma vie ? Quel être pourra dire qui je suis ? »
Voici les quelques lignes qu’a écrites Marilyn dans ses Carnets.
Et je répondrais à Marilyn :
« Il faut vivre en écrivant, écrire en vivant. C’est en écrivant qu’on finit le beau récit de sa vie, et cette fin signe toujours un commencement. Être sa propre voix qui laissera longtemps sa trace dans le silence qui suivra :
telle est, à mon sens, la Vie achevée. »
Géraldine Andrée
Quelques lignes de Marilyn… Juste un signe pour qu’au-delà de ta Vie on te devine, encore…
Ecrire sur mon père ou pour mon père ? J’aurai répondu à cette question à la fin de mon livre de Vie !
Cela fait longtemps que je ne suis pas venue sur ce site. Si longtemps qu’il me semble que tous mes posts précédents viennent d’un autre temps et que je relis une étrangère.
Dans la nuit du 11 au 12 novembre, alors que j’avais assisté à une conférence sur cette « frontière invisible » qui nous sépare, nous, vivants, du monde de l’au-delà, mon père est décédé d’un infarctus massif.
Ce décès, je m’y étais préparée depuis de nombreuses années. Mon père est plusieurs fois mort en moi et ce, depuis l’enfance.
Toute ma vie, je l’ai cherché. J’ai cherché son attention, son approbation qu’il était incapable de me donner. Je me suis construite seule. C’est la littérature qui m’a sauvée alors que lui voulait me rendre scientifique. Inapte à exaucer ses désirs, j’ai pensé que je le décevais. C’était plus profond que cela. Il y avait une autre origine que je viens seulement de découvrir. Je l’évoquerai quand j’en aurai la force.
Dans la chambre funéraire, je lui ai parlé longtemps – longtemps. J’entendais tomber la pluie dehors – une pluie violente comme jamais.
Je lui ai demandé en pleurant :
Qu’est-ce que tu m’as fait ?
Ce qu’il m’a fait…
Je me souviens comment il a gâché ma première histoire d’amour, comment il fouillait mes affaires, comment il était possessif et se raccrochait à moi quand je lui échappais, comment il manquait de protection – me laissant partir seule, si seule une veille de Noël, dans une nuit de neige, car il ne pouvait entendre ce que j’avais à lui dire, ainsi qu’à ma mère.
Je me souviens de ses intrusions dans ma chambre de jeune fille parce que je partais le lendemain en Ecosse avec mon amoureux, ses coups pour la moindre désobéissance, l’interdiction qu’il avait fait peser sur moi d’être moi-même.
Il y a eu, bien sûr, quelques bons souvenirs : les feux de septembre quand il fallait brûler toutes les herbes mortes, les promenades dans la fraîche forêt qui bordait la ligne Maginot, son savoir sur le cosmos, les étoiles, les trous noirs et sur le caractère irréversible du temps.
Irréversible.
Je pensais que, dans ses derniers instants, mon père pouvait encore réparer mon enfance, mon abandon de petite fille.
Il est mort sans nous avoir laissé le temps.
Il est mort pendant que j’étais heureuse, que je bavardais avec des amis, que je prenais des notes des nouvelles connaissances spirituelles acquises, que je regardais défiler, comblée, derrière la vitre du train du retour, les lumières de la ville.
Tous mes poèmes, tous mes textes étaient des lettres que je lui envoyais dans le secret du silence.
Mon père est décédé dans la nuit du 11 au 12 novembre.
Plus d’appels réitérés au téléphone, de pas qui traquait mon pas.
Plus de disputes et d’inquiétudes durant de longs mois d’indifférence où, après avoir téléphoné dix fois par jour, il cessait d’appeler car je l’implorais de « me laisser respirer ».
Plus de rêve de réparation qui m’emprisonnait dans une vaine espérance, une inutile attente.
Je suis libre.
Libre et orpheline.
Plus de compte à rendre.
Je n’ai que moi à m’occuper.
J’ai le temps de retrouver l’origine de mon rêve du père idéal, celui que je n’ai jamais eu et que je n’aurai plus jamais en cette vie.
Celui qu’il faut que je cesse de poursuivre car j’ai mon chemin à tracer.
Un chemin de mots et de souffles.
Un chemin de lumière et de vent mêlés.
Un chemin de bleu – outremer de mon encre qui, jour après jour, me mènera à mon pays futur.
Plus de défi.
Plus de cent jours d’objectifs à poursuivre. Mais toute une vie pour me redonner un père intérieur – c’est sûr.
Un père à l’écoute de tous mes murmures.
Mon père est mort d’un infarctus.
Mon nouveau père est mon coeur.
Lui ne me fera pas attendre un jour de neige car il m’aura guidée vers le soleil.
Excusez-moi si je consacre tous mes billets futurs à mon père – le père ancien et le père à venir.
Je veux en faire un livre, une sorte de journal de bord
On a tendance, lorsqu’on se raconte ou qu’on raconte sa vie, à vouloir être le plus précis possible.
Aussi ajoute-t-on des adverbes, des adjectifs, des propositions à profusion :
« Le laurier-rose tout parfumé et qui fleurissait fidèlement à chaque saison me plaisait beaucoup. »
On se charge de la compréhension, de la sensation et de l’émotion du lecteur. On l’envahit de son intention, certes louable, de provoquer son empathie mais, en vérité, on le prive de sa place.
Et pourtant, raconter sa vie, c’est effacer les évocations redondantes, les descriptions inutiles, c’est barrer des mots pour réinstaurer les silences.
Un récit de vie peut commencer ainsi :
« Le jardin est là. »
« Pendant toute mon enfance, le pommier a fleuri. »
« Elles furent belles, les saisons de mon arbre. »
« Ah ! Les parfums du laurier-rose de jadis ! »
En une phrase brève, laisser le lecteur libre de suivre son souffle et son chemin jusqu’à notre univers.
Lui accorder de l’espace, du temps.
Lui offrir son propre rythme.
L’inviter dans nos silences.
Lui faire confiance.
Une écriture dépouillée est un acte de foi envers celui qui la reçoit.
Ou encore, débuter son histoire par une phrase simple qui contient toutes les saveurs, toutes les senteurs, toutes les couleurs d’un pays, telle Karen Blixen qui inaugure ainsi son récit de vie :
« J’avais une ferme en Afrique. »
Un sujet ; un verbe à l’imparfait ; deux compléments essentiels ;
pudique évocation du regret à partir de laquelle le livre d’une vie déploie ses pages dans le présent.
Ton nom
Guy
Est un pont
Entre le silence
D’ici
Et les chants
De là-bas
Une seule
Syllabe
Et j’approche
Le mystère
De ta présence
Autre part Toute une constellation Luit
Désormais
Guy
Dans ton nom
Géraldine Poème écrit pour mon père Décédé dans la nuit Du 11 au 12 novembre 2018
Dans le très beau film Quelques heures de printemps, lorsqu’il est demandé à Madame Evrard si elle a eu une belle vie, celle-ci répond :
« C’est ma vie. »
Une vie entièrement vécue avec ses malheurs (un mari difficile, un fils distant) et ses bonheurs (les beautés et bontés du jardin, un voisinage agréable).
Une vie en apparence banale.
Mais une vie unique.
Déclarer ainsi
« C’est ma vie »,
c’est l’accepter telle qu’elle est, sans vouloir rien changer et ce n’est surtout pas se lamenter sur cette pseudo vie rêvée que l’on n’a pas eue.
Peu importent les événements (mariage, naissance, baptême, deuil, chômage, divorce).
L’essentiel est ce que l’on retient des moments avec lesquels on a traversé ces événements : l’éclat des pivoines qui revient à chaque printemps, la botte de radis que la voisine dépose sur le bord de votre fenêtre, la chanson préférée de vos dix-sept ans, lesyeux d’émeraude de la chatte dans l’ancienne maison, l’eau de parfum qui fleure bon le muguet les matins…
Faites vous-même votre liste.
Vous pouvez tracer une frise du temps ; y poser des points tout petits – ce sont les événements – et de gros points de couleurs – ce sont les moments que vous nommez un par un, que vous effeuillez sur la vaste rose du temps.
Vous voyez ? La vie, c’est Cela.
Ecrire sa vie, c’est accorder beaucoup plus d’importance au relief de ces moments qu’aux événements.
Ce n’est pas se mentir en proclamant en épais caractères sur la couverture de son livre : « Voici ma belle vie ! »
C’est écrire tout simplement :
« C’est ma vie »,
où d’autres vies se retrouvent, s’entremêlent, se réunissent
C’est ma vie. Je veux en faire une oeuvre de Beauté, de Bonté, de Vérité.
Noble tâche !
Mais il y a les aléas, les tracas, les embûches, les obstacles. Les velléités. De moi et des autres. Parfois la boue, les sanglots, les larmes, le découragement.
Alors, il me faut franchir les obstacles, continuer la route, contourner les pièges – avancer, même si mes pieds se sont blessés dans les ornières. Qu’importe la trace de mes pas. Seul compte le prochain pas que je vais faire.
C’est ma vie. Je l’écris chaque jour.
Mes choix, mes acceptations, mes refus, mon libre arbitre lui donnent une ligne directrice que j’essaie de suivre aussi sur mes pages du matin.
Je fais signe à l’Univers au milieu de l’océan blanc de mon cahier :
Je suis là ! Tu me vois ?
C’est ma vie.
Et je suppose que, vus d’en haut, mes mots sont de minuscules points bleus, de frêles feux que je lance pour être reconnue par Dieu.
C’est ma vie.
Beaucoup m’ont dit dans mon enfance :
C’est ta vie. T’en fais ce que t’en veux.
Ce n’est pas vrai.
On ne fait pas ce qu’on veut de sa vie. Croire le contraire est une illusion dangereuse.
Il y a les déviations, les ralentissements, les accélérations, les bifurcations, les priorités, les croisées de chemin sans aucune indication.
Les rencontres que je n’aurais pas dû faire, les aveuglements, les fausses amours, les trahisons, les erreurs d’étourderie – ou plutôt d’insouciance.
J’apprends, j’hésite, je trébuche, je tâtonne, je rectifie.
Certes, je suis l’auteure de ma vie mais il y a beaucoup de ratures, de changements, de brouillons, de recommencements.
Autant de signes que le manuscrit est bon, me dit l’éditeur.
C’est ma vie de Vérité. C’est la Vérité de ma vie, cette trouvaille que, plus on ajuste, plus on est dans le Juste pour soi.
Tant pis si je ne connais pas toutes les vérités.
L’essentiel est que je vive comme j’écris : avec sincérité.