Ecrire sur l’amant perdu Faire la liste sous forme de notes rapides de ses caractéristiques physiques uniques
ce grain de beauté sur sa nuque sa mèche auburn l’étoile pétillante de son rire son souffle qui gonfle sa veine là juste derrière l’oreille quand il dort
Par la caresse furtive de la main sur le grain du papier faire l’amour encore de toute sa mémoire avec ce qui semblait mort
J’écris pour retrouver le murmure de l’eau de mon enfance. J’en ai bien souvenance : il était vif et brillant au soleil, riche de pétales, de brindilles, de branchettes, de feux qu’allumait en lui le reflet du ciel. Parfois, il s’enroulait autour d’une souche puis reprenait sa course entre les lèvres de la rive, toujours plus rapide, toujours plus ivre. Et s’il disparaissait un instant sous un peu de limon ou quelques racines, c’était pour mieux rejaillir et faire signe par des méandres qui se dessinaient sous mon doigt et il me semblait que c’était moi l’artiste. Souvent, la lumière de l’encre qui sèche doucement au soleil me le rappelle mais le silence me prouve qu’il n’est pas encore là. Alors, je recommence. Je recommence.
J’écris pour retrouver le murmure de l’eau de mon enfance.
Un long été qui, même mort, vit encore, dans une mémoire, quelque part… En ce temps, tu n’avais que dix ans.
L’été semblait ne jamais devoir s’achever cette année-là. Les abeilles volaient dans la lumière rousse. Les parfums des chemins se levaient à chaque pas. Le soleil glissait ses rayons dans l’échancrure des maillots de bain et l’eau des fontaines répandait sur les mains sa joie douce. Le jardin nous parlait jusque tard dans la nuit. Chacune de ses paroles était un souffle, une stridulation, un cri de cigale ou de grillon ajoutant sa note à la chaîne des étoiles. Les rires des enfants bourdonnaient aussi naturellement que ces ailes qui annoncent les fleurs de loin. On remplissait les pots de confiture et de miel pour la morte-saison qui paraissait aussi improbable qu’un rêve.
J’ignore encore aujourd’hui le signe qui nous prit en traîtres. Ce ne fut, je crois, ni un regard de regret, ni un sourire d’adieu, encore moins un sanglot, peut-être tout juste une ombre un peu plus longue que d’habitude, un instant de solitude secrète, ou la première goutte de pluie fraîche sur la mèche d’une fillette.
Et encore, rien n’est moins sûr. Alors, comment expliquer cette vilaine froidure qui s’invita avec son linceul sur notre seuil ? Je ne sais. Mais qu’importe !
Quand je me souviens de cet été infini, il me semble que j’ai laissé ouverte la porte de la maison qui n’est plus sur le temps d’aujourd’hui.
J’ai déposé
ma douleur
sur le seuil
de ta nouvelle
demeure
pour que tu la prennes
dans tes bras
tel un bouquet de fleurs
et qu’elle flamboie à ta fenêtre
comme si c’était
la Joie
Ouvrir la fenêtre : que la lumière du jour se pose sur les feuilles de sa saison de vie.
Fermer la porte : que les enfants se disputent pour une broutille ; que le conjoint s’ennuie ; qu’importe. Laisser chacun aujourd’hui découvrir son chemin, même s’il est désagréable.
Ne pas répondre au téléphone : la sonnerie a beau s’entêter ; dans un proche instant, elle se confondra avec la note du silence.
Suivre la volute de fumée qui danse au-dessus du thé.
Passer la main sur la douce encolure du chat…
Mais, quelle est cette lueur rose, soudain ?
C’est un pétale échappé du jardin d’enfance qui ouvre sa porte…
Tenter alors de l’attraper dans le ciel de printemps de la page
J’ai retrouvé les ciseaux d’une très vieille dame
qui coupaient droit ou en biseau
de la soie du velours du taffetas
et qui allument des éclats d’argent à mes doigts
comme si j’étais celle de jadis
Les ciseaux n’ont pas changé
Ils brillent toujours autant en ce jour où je les manie
La nuit et l’oubli ne les ont pas ternis
Je glisse sous leur tranchant vif du papier d’aujourd’hui
et leur doux cliquetis
ressuscite deux syllabes de lumière
le prénom d’une aïeule
qui faisait des robes pour toutes les saisons à venir
« J’attendais que la mer se retire.
Puis, j’allais jusqu’à la presqu’île.
J’entendais crisser le sable mouillé sous mes pieds.
J’étais guidée par chaque étincelle d’écumeau soleil. En chemin, je ramassais des algues ondoyantes, de toutes les couleurs, et qui tombaient mollement dans mon seau.
Arrivée jusqu’à la presqu’île, je m’oubliais dans le bleu qui bordait la rive. Je perdais la mesure du temps. Dans cette éternité conquise, je me laissais vivre.
Lorsque la mer m’envoyait de loin ses vagues, je savais qu’il était temps de rentrer.
Je retrouvais la trace de mes pas.
Quand j’avais enfin franchi la frontière invisible qui séparait mon hôtel de la presqu’île, j’ouvrais la porte de la petite cabane.
Là, avec une éponge et du buvard, je posais mes algues recueillies dans leur danse immobile sur du carton blanc.
Puis je les laissais sécher à la lumière de la grande véranda jusqu’au lendemain.
Retrouve-moi sur Internet la pension Saint-Luc tenue par les religieuses, la presqu’île, la cabane et la véranda. »
Longtemps, j’ai parcouru les sites et les photographies. Saint-Luc désigne désormais un complexe hôtelier anonyme. La cabane et la véranda ont disparu. La presqu’île a gardé lemême bleu qui tremble comme une algue posée sur la page blanche de l’azur. Mais l’éternité n’est plus.
Je ne sais aujourd’hui qu’une trace : celle des mots menant au souvenir
qui cherche lui-même l’empreinte de ses pas dans un soupir.