L’ombre du soir
Tombe
Sur mes mots
Je ne distinguerai
Bientôt plus
L’encre de la nuit
Et pourtant
J’écris
J’écris
Géraldine Andrée
L’ombre du soir
Tombe
Sur mes mots
Je ne distinguerai
Bientôt plus
L’encre de la nuit
Et pourtant
J’écris
J’écris
Géraldine Andrée
Adieu
mon enfance
telle que tu as été
avec tes larmes
et tes secrets
enfouis
dans les cheveux
de mes poupées
Adieu
ta bicyclette rouge
dont les secousses
montaient
jusqu’à mon coeur
lorsque je dévalais
la pente
du Crève-Coeur
Adieu
mes peurs
qui criaient
en silence
dès que la lune
baignait
de sa clarté
rousse
ma chambre
Adieu
les maux
de ventre
quand
j’avais été
trop gourmande
de sirop
à la menthe
Adieu
le petit théâtre
de marionnettes
qui ouvrait
pour moi seule
son rideau
pour me divertir
de la solitude
Adieu aussi
mes conversations
avec les arbres
lors d’une fugue
dont je ne revins
jamais
tout à fait
Adieu les boucles
emmêlées
qui me faisaient hurler
sous le peigne
la bouche
entourée de terre
les écorchures
les mensonges
pour éviter
d’être punie
les Mange ta soupe
Elle est bonne
les chaussures
trempées
par la pluie
d’automne
qui me donnaient le rhume
Adieu
les fièvres
les brûlures
des gifles
sur les joues
les éclaboussures
de boue
sur la robe
qui me condamnaient
à me coucher
avant les premières
étoiles
Adieu
les devoirs
les mots barrés
les zéros
les remarques
dans le carnet gris
et qu’il fallait présenter
à la famille
à la fin d’une longue
journée d’hiver
Adieu
la sensation
troublante
à la fois exquise
et douloureuses
que mes seins
poussent
lorsque je passe
mes doigts
à l’échancrure
de ma chemise
pendant la sieste
Je suis devenue
une autre
Mais de toi
j’ai gardé
la force
des rêves
le mouvement
de sève
de la liberté
dont j’ai hérité
lors de mes échanges
avec le vent
ivre
du chant
des tiges
Maintenant
je suis capable
d’être seule
et de m’accompagner
Et je sais
que si je reviens
un jour
dans un autre corps
après ma mort
j’aurai une autre
enfance
qui me fera grandir
jusqu’à mon âme
Adieu
Géraldine Andrée

Je te dis que les beaux jours
reviendront bientôt
même si l’on est en novembre
et que le froid rend plus aigu
le silence des absents.
Pour que ta folie s’apaise,
je t’annonce que les lueurs
des bougies de ce soir
précèdent l’aurore
et qu’importe que l’on craigne
ensemble
les jours devenus si courts,
je sais que le printemps
fera son retour
tôt ou tard
car tout est cycle.
Alors, pour éloigner
les signes
de la maladie
de ton regard,
j’efface la mort
et je la remplace
par « vacances »,
« envol »,
« carte postale ».
Je remplis
d’étoiles
un ciel du Sud,
je sème
du sable
et je déroule
des vagues
dans ta solitude,
puis je t’emmène
jusqu’à la terrasse
pour que ce mal
de la mémoire
t’oublie
aujourd’hui
-rien qu’aujourd’hui.
Géraldine Andrée
Lorsqu’il faut que je me console
de ton absence,
je prends sous mon bras
ce vieil ami
qui sait garder
le silence,
mon cahier,
et je m’en vais loin
pour raconter
avec toute
ma sincérité
une histoire
où il est possible
que tu renaisses
en une feuille
dont le bourgeon
attend
patiemment
mes pas
pour éclore…
Géraldine Andrée
Ma mère
dépose
au seuil
de mon sommeil
une liste
de courses
Pommes de terre douces
petites tomates rousses
pois en leur cosse
plus une botte
de persil
et au moment
où je lis
ce mot
je revois
le persil
bien vert
bien haut
qui déborde
du cabas
que tu portes
en reprenant
ton souffle
et que tu poses
sur le seuil
de la porte
Il n’est plus
le temps
où tu es mort
On dînera
bientôt
Géraldine Andrée
Tu marchais
souvent
sur le carrelage
encore
mouillé
et les traces
de tes pas
s’effaçaient
au soleil
pendant
que les dalles
séchaient
J’ai rêvé
de ton passage
Dans la nuit
étincelaient
les preuves
que tu avais traversé
la cuisine
de l’enfance
tout juste
lavée
et je me laissais
guider
jusqu’au seuil
de la porte
qui mène
au jardin
et soudain
plus rien
Ta trace
avait disparu
comme si tu n’étais
jamais venu
J’étais seule
avec mes pas
Il n’y avait là
que l’allée
principale
qui s’enfonce
en plein jour
dans l’ombre
humide
des arbres
Je crois
que j’écris
pour te suivre
là où je ne vais pas
Géraldine Andrée
Elle est lointaine, ta voix qui me parlait de la beauté de l’arbre centenaire du jardin.
Elle date de plus d’un an, d’un été qui ne reviendra pas.
Mais tes mots remontent le courant du temps.
Alors que ton nom est gravé dans le marbre,
ils flottent comme des rubans de couleur dans le silence de ton absence.
C’est un bel arbre.
Géraldine Andrée
Lorsque je ne peux tout contrôler,
que le destin a ses échéances,
lorsque je ne peux rien changer au comportement d’autrui,
que la maladie et la mort ont le dernier mot,
je reviens à la page.
J’y crée des chemins, des jardins,
des poèmes qui annoncent l’aurore
dans le mot Demain.
Je redécouvre mon pouvoir,
ma faculté de détachement
pour suivre, telle la feuille,
l’élan du souffle qui la mène un peu plus loin.
Je cesse de dépendre
des circonstances
pour être heureuse
et, dans le blanc de neige
du papier,
je trouve une rose
en sa floraison
qu’aucune bourrasque n’abrège.
Je sais que le temps de l’encre
m’apporte tous les possibles
et que cet espace
me permet de vivre.
Je puise
dans ce face à face
avec moi-même
de la force,
de l’audace
et je me vois mieux
que dans un miroir,
car j’ai enfin la certitude
que mon âme
accompagne
ma solitude
et elles peuvent bien creuser leur trace,
les rides sur mon visage !
Lorsque je reviens à la page,
que je puise
dans son silence
qui m’accueille
un murmure d’eau vive,
je me sens devenir grande
comme la majuscule
d’une phrase qui commence.
Géraldine Andrée
Souvent, je me dis :
Il faut que j’écrive
ce que je veux vivre,
donner avec ma plume
de l’élan à ma vérité.
C’est alors
qu’une petite voix
d’enfant
m’interrompt
et me murmure
comme si c’était
un secret
dont je devais
absolument
me rappeler :
Tout est déjà
écrit dans ton coeur !
Géraldine Andrée
Je te trouve la peau du visage sèche.
Je te conseille de mettre un peu de crème Nivea.
J’en recueille une goutte au bout de mon doigt.
Tu approches ton index du mien
et en cueilles la moitié
dont tu enveloppes le pourtour de ta bouche
qui luit.
Je fais de même.
Les nuages de pluie
sont partis.
La chambre se baigne
d’une légère lumière bleue.
Tel était,
je crois,
le but de ma visite
d’aujourd’hui :
se partager à deux
une goutte de crème
dans l’éclaircie
d’une fin d’après-midi.
Géraldine Andrée