L’écriture me permet de contenir mes émotions. Elle est ce vase de quartz blanc où je dépose les roses épineuses de mes épreuves, les corolles écloses de mes pensées, les œillets des mots essentiels, mes larmes secrètes à fleur de pétales… Et d’autres fleurs sans nom s’apprêtent à apparaître. L’écriture accueille dans sa profondeur le bouquet de mon cœur pour qu’il ne se flétrisse pas encore aujourd’hui.
Quand tu n’as rien à dire dans ton journal intime, écris sur l’écriture. Écris comment l’écriture s’avance vers toi – vague, houle de sable ou alezan. Écris comment elle te traverse avec sa brise ou sa tempête. Écris comment elle t’enveloppe ou te tenaille, te berce ou te maintient en alerte… Écris comment elle aiguise tes sens comme un couteau. Écris comment son encre coule ou coagule au bout de ton stylo. Écris comment elle geint, rit, murmure, tonne, soupire. Écris comment sa pointe racle le papier ou glisse tel un bateau toutes voiles dehors ; écris aussi sur l’écriture-oiseau, ivre de s’être délivrée de la cage de la marge. Écris sur ses pas qui s’apparentent parfois à la danse d’une jeune fille entre les lignes, et dont l’entrechat saute tous les carreaux. Écris sur l’éclat qu’elle laisse quand elle sèche. Écris sur son odeur de forêt d’automne et sur le bleu de cette feuille qu’elle déplie par sa seule présence. Écris sur le temps de son souffle et sur son chemin qui se suspend un instant, entre deux fleurs de songe. Écris sur ses rives qui s’élargissent sous la magie de ta main. Écris sur son eau, son sang, son sanglot. Écris sur la lampe de chacun de ses mots qui t’éclaire dans ton voyage quand la clarté du jour baisse. Écris sur ses hoquets, ses hésitations, ses silences qui donnent de l’ampleur à ton souffle. Écris comment elle te rend corolle, comment elle remue tes étoiles dans la nuit de ton ventre. Écris aussi sur sa course à travers ton enfance. Écris comment elle te sort ensuite de toi-même, te guidant au-delà de la fenêtre, plus loin, vers l’église, la place et les gens. Écris comment elle te rend amante déhanchée dans son frémissement de taffetas. Écris comment elle fait de toi une baie qui ondule à la lisière de l’infini. Puis, écris quand elle se retire, laissant derrière toi la trace d’une patte d’oiseau ou de renard, dans la blancheur de l’aube. Écris comment elle t’a métamorphosée en écriture, c’est-à-dire cette fillette de sept ans qui est pour toute sa vie durant l’héroïne de ses aventures. Écris sur l’écriture
Si tu veux te laisser porter par une lecture orale de ce poème, c’est ici !
Elle a fini d’écrire pour aujourd’hui Elle pose donc ses mains sur ses genoux et regarde la lumière rousse qui trace une phrase fugitive sur les murs de sa chambre qui deviennent pour quelques instants les pages blondes d’un livre dont l’incipit s’efface déjà
C’est ainsi Aucune maille de mots aucun fil d’encre ne peut retenir le temps ce poisson qui glisse vers un point si profond si lointain qu’elle sait qu’un matin elle renoncera à le suivre
même si elle se dit avec confiance que pour l’attraper il lui faut continuer à écrire à tisser le filet de ses textes chaque jour de sa vie que Dieu fait et accepter de mourir intérieurement en plongeant la tête la première dans tout ce blanc
Et c’est ainsi que le noisetier m’est apparu, au milieu de la rosée et des rires des enfants qui ont vieilli…
J’avais perdu la foi de revoir le noisetier d’autrefois et pourtant, le ciel me l’a rendu et l’a enraciné dans ma mémoire.
J’ai compris que ses feuilles étaient désormais ma famille et que ses branches tremblantes dans le vent seraient pour toujours mon refuge le plus sûr.
Tout ce que j’ai confié à son ombre du haut de mes dix ans s’est envolé.
Mais cette ombre et moi, nous nous souvenons que ces confidences ont été déposées là où s’inscrivit la trace de mes genoux. Je ne reproche pas aux neiges et aux pluies d’avoir effacé de cette terre la preuve de l’enfant que j’étais. Je n’entretiens aucune rancœur envers le temps qui a passé, car le noisetier est aujourd’hui à la hauteur de mon cœur quand j’écris.
Finalement, j’ignore qui a attendu l’autre pour grandir. Mais je sais qu’en revenant avec ma plume vers mon ancien désir d’être aimée, je suis le noisetier, comme le noisetier est moi – l’adulte et la fillette réconciliées.
Ses feuilles et mes feuillets entretiennent une correspondance qui me fait prendre conscience que j’écris parce qu’il existe et qu’il existe parce que j’écris.
J’écrirai jour Et la lumière atteindra mon regard Comme un cri J’écrirai nuit Et les étoiles cribleront Le silence du ciel J’écrirai vent Et la terre boira le souffle De mes chants J’écrirai pluie Et les larmes du matin Brilleront dans mes mains J’écrirai plage Et la mer se déploiera Comme une étendue d’espoir Respiration vers l’infini J’écrirai soleil Et le feu dansant éteindra ma tristesse J’écrirai ton nom Et mes doigts se noueront à tes doigts Doux collier tressé d’amour Pour ce bonheur À portée de cœur