Je ne t’ai pas entendu entrer,
penchée que je suis
sur mon cahier,
car c’est dans le silence
d’une goutte d’encre
que tu viens
désormais
me parler.
Géraldine Andrée
Je ne t’ai pas entendu entrer,
penchée que je suis
sur mon cahier,
car c’est dans le silence
d’une goutte d’encre
que tu viens
désormais
me parler.
Géraldine Andrée
Ce message
dans le rêve de ma sieste :
une voix bien claire
derrière l’ombre des persiennes
qui annonçait
dans la chambre de mon coeur :
ton père est absent de cette terre
mais il est présent sous une autre forme.
Appelle-le :
il viendra à toi,
aussi léger
qu’une lettre
qu’un souffle a dépliée
pendant que tu dormais.
Géraldine Andrée
Demain, je ne t’écrirai pas.
Je ne te téléphonerai pas.
Je ne t’enverrai pas de carte musicale par CyberCartes sur ta ligne Wanadoo.
Rien de tout cela.
Je me souviens, il y a de cela neuf mois, le temps d’une grossesse pour ma mémoire…
J’entends encore le bruit de tes pas près des miens sur le trottoir, au coeur chaud de l’été.
Saisie par une sorte de prémonition, j’avais voulu avancer ton rendez-vous chez le cardiologue.
Tu m’as accompagnée. Le trajet à pied était assez conséquent. Tu marchais comme un jeune homme. Pas de fatigue ni d’essoufflement.
Je te demandais :
– T’es fatigué ?
Tu me répondais :
– Non ! Je pourrais marcher encore des kilomètres !
On s’est ensuite promenés dans le jardin Wilson. Je t’ai proposé une petite promenade sur les bords de la Moselle.
Mais le vent s’est levé. Il me semblait qu’il se faisait tard. J’avais peur que tu prennes un chaud et froid sur la poitrine. La météo avait d’ailleurs annoncé un orage.
Alors, nous sommes rentrés.
Tu m’as dit néanmoins :
« Pour la promenade au bord de la Moselle, cela aurait été possible. »
Tu pouvais poursuivre le chemin, prolonger la marche…
Pourtant, à peine une semaine plus tard,
je trouvai un papillon à l’angle de la fenêtre de ta chambre
dont les ailes, bordées chacune de deux iris bleus, me regardèrent longtemps avant de s’ouvrir pour l’envol.
Rien n’annonçait ton départ et pourtant, tout était prédit.
Un infarctus foudroyant t’a emporté une nuit de novembre.
Je n’ai jamais aimé l’automne.
Demain, ni carte, ni appel au téléphone.
Mais comme j’ai pris conscience depuis ta disparition que chaque jour est aujourd’hui,
je t’écris aujourd’hui.
Géraldine Andrée
Il n’y a plus de lien dans la nuit
entre la maison d’enfance et moi.
La ligne téléphonique
a été coupée il y a quelques jours, je crois,
et j’entends dans le combiné
cette voix toujours jeune :
« Bonjour. Le numéro que vous avez demandé
n’est pas attribué. »
Les lampes, pourtant,
peuvent s’allumer encore ;
la plante,
quand j’ai fermé la porte,
était en fleurs.
Les couverts,
tout propres,
attendent d’être posés
pour un futur dîner
sur la table
où, il y a quelques mois,
l’on servait du boeuf aux carottes.
Mais l’ombre est désormais
l’unique invitée
et je sais combien
elle s’avance
en silence
et qu’elle n’éprouve
aucune gêne
à tout recouvrir
de son grand manteau.
Seul, le soleil
du lendemain matin
la chasse
et prend sa place
dans le fauteuil vide.
Si j’écris, ce soir,
ce poème
sous forme de lettre
pour remplacer le téléphone,
c’est parce que j’espère
que mes mots
seront des fenêtres
éclairées,
équivalentes
à celles
de l’ancienne
maison,
mais mon appel
reste
sans réponse :
il n’y a plus de ligne
dans la nuit
entre la maison d’enfance et moi.
Géraldine Andrée
Feuilleter le vieux répertoire
oublié pendant vingt ans.
Au fil des pages,
m’apercevoir
que les noms
qui désignent
des décédés
sont eux-mêmes écrits
par une main décédée.
Me poser alors
cette question :
Si j’appelais
tous ces numéros
dont l’encre
jaunit,
à quel seuil,
quel jardin,
quelle chambre
me mèneraient-ils ?
Pendant un instant,
j’aime croire
que ce sont des numéros
de l’au-delà
et que dans l’écouteur,
j’entendrais battre
le coeur
de la nuit
gonflé
par le lait des étoiles
et qu’une voix venue
de la Centrale
de l’Univers
me dirait :
Votre correspondant
est en ligne !
Nous lui transmettons
votre appel
à tire-d’aile.
Mais je ne fais rien.
Je laisse mon téléphone
en sommeil.
Je ne jetterai pas,
ce soir,
le vieux répertoire
qui s’en retourne
à l’ombre
de son tiroir.
Ensevelir les noms
pas très loin,
juste à portée de ma main
pour les faire revenir
à la lumière
après Demain…
Géraldine Andrée
Un rien
annonce
l’automne :
trois points
roux
sur les prunes,
l’herbe
qui s’incline
et parsème
la ligne
du chemin
de virgules
tremblantes
sous un soupir
qui se brise…
Un rien
annonce
le silence :
des points
de suspension
alors
que la phrase
s’élance
encore,
un espace
minuscule
comme
signe
que la page
se termine…
Et voilà
que malgré
l’attente
d’une suite,
tout
est écrit !
Mais
il suffit
d’un battement
de cil
pour reconnaître
la palpitation
des feuilles
d’une nouvelle
saison…
Un rien
suffit
pour désigner
le point
du jour
à l’horizon…
Un clignement
de l’oeil
qui encourage
ce souffle
en chemin
vers son message…
Géraldine Andrée
Il n’y a pas de carte postale pour le pays où tu es parti.
Alors, j’y mets les lumières, les herbes et les ciels que j’imagine.
Pour tes promenades, je veux un chemin de terre fine,
pour tes baignades, un reflet d’émeraude entre deux collines,
pour ton repos, le balancement d’une note argentine sur l’air d’une blanche matinée,
et puisque rien ne me dit que les ailes des oiseaux qui reviennent du Sud
pour la brève saison d’ici
m’apportent l’un de tes signes,
je signe mon poème avec ton nom.
Je fais ainsi de mon rêve une certitude,
et de ton absence un pays.
Guy
Géraldine Andrée
Le deuil est l’expérience suprême du détachement.
Même si beaucoup d’actions demeurent en suspens,
il n’y a plus rien à faire.
Même si des mots ont été retenus, des paroles interrompues,
il n’y a plus rien à dire.
Quoi qu’on fasse, la vie est à jamais écrite.
Il n’y a donc plus rien à désirer.
D’une certaine manière, cette tristesse procure la paix.
Remords et regrets peuvent durer des années, ils n’en seront pas moins inutiles
car ils ne feront pas revenir à soi les présents perdus.
On peut écrire de longues lettres à l’être disparu.
Seul notre coeur en connaîtra le contenu.
On peut faire sonner le téléphone dans la maison de jadis.
C’est le silence qui répond
ou une petite voix à l’intérieur de nous qui nous dit :
Tu sais tout ce qu’il faut savoir !
Il n’y aura pas de nouvelles ce soir, ni demain, ni plus tard.
Tout a été déposé dans ta mémoire.
Il semblerait, bien sûr,
qu’à la manière avec laquelle une flamme de bougie tremble
le défunt nous entende…
N’a-t-il pas spécialement placé pour notre regard
cet iris bleu au centre de l’or ?
Ne serait-ce pas son oeil, en cette lueur, qui nous contemple ?
C’est possible.
Une telle éventualité aide à vivre.
Alors, on place sa conscience
dans la caresse d’une brise, le frôlement d’un oiseau, l’éclat d’un flocon
pour retrouver celui qui s’en est allé.
Il n’y a, certes, plus rien à changer dans l’existence qui suit son cours.
Mais une chose importante nous métamorphose :
on est plus vigilant, dans notre quête de l’absent,
à l’instant présent.
Dès lors, on quitte la rive trop connue.
Et de brasse en brasse, dans l’océan de la solitude,
on se dirige vers la rive qui nous fait face.
Quand le courant se fait trop fort, on épouse le caprice de la vague.
On embrasse la violence du manque
et lentement l’on se rapproche
d’une terre où de nouvelles lueurs espèrent l’attention de notre regard.
Bientôt, on y posera le pas.
Et on ne le regrettera pas.
Pour celui qui demeure,
le deuil est l’expérience suprême du départ
vers une vie autre
où tout reste à écrire
pour qu’il existe une suite
aux phrases interrompues
qui rendra enfin possible
une myriade de lendemains.
Géraldine Andrée
Ecrire
sur l’amant perdu
Faire la liste
sous forme de notes
rapides
de ses caractéristiques
physiques
uniques
ce grain de beauté
sur sa nuque
sa mèche auburn
l’étoile pétillante
de son rire
son souffle
qui gonfle
sa veine
là juste
derrière l’oreille
quand il dort
Par la caresse
furtive
de la main
sur le grain
du papier
faire l’amour
encore
de toute
sa mémoire
avec
ce qui semblait
mort
Géraldine Andrée
Depuis le décès de mon père et la maladie d’Alzheimer de ma mère, je profite pleinement de la Vie.
Ecrite comme cela, cette phrase peut en choquer plus d’un.
Alors, je rectifie :
Depuis le décès de mon père et la maladie d’Alzheimer de ma mère, je sais la Vie fragile alors je fais tout pour la rendre légère.
Quarante ans ou même quatre-vingts ans passent en un clin d’oeil. Et on se retrouve inéluctablement en deuil. Un jour, viendra mon tour.
Les visages, les voix, les regards s’effacent et il ne reste que les miroirs. On se demande même si on n’a pas rêvé tous ces gens avec qui on a vécu si longtemps.
Alors, je suis attentive au battement d’aile de chaque instant.
Une sortie à l’opéra imprévue avec un vieil ami ? Vite ! Je m’achète un sandwich pour l’entracte et j’y vais.
J’ouvre grand la fenêtre quand il fait soleil. Qu’importe que les insectes entrent.
Et je ne ferme pas les volets s’il pleut. J’aime entendre les notes des gouttes contre la vitre et tant pis si elles laissent ensuite des ronds de silence que mon chiffon devra enlever.
Je lis ou j’écris au coeur de la nuit. Avoir les yeux cernés le lendemain au travail n’est pas très grave.
Je suis libre pour le Grand Amour.
Je craque pour l’achat d’une belle robe, même si cela fait un trou dans mon budget.
Je projette un grand voyage après avoir rénové ma maison. Je n’ai pas oublié l’élan de la première vague de Méditerranée.
Je ne m’encombre plus de gens toxiques qui vous mangent l’âme par petit bout. Hop ! A la porte !
Je ris des bêtises de mes élèves.
Je suis attentive au papillon d’or qui précède ma sortie de l’école.
J’écoute l’Arpeggiata en boucle.
Bien sûr, je pleure encore souvent mais je m’amuse aussi comme quand j’avais dix-sept ans.
Depuis le décès de mon père et la maladie d’Alzheimer de ma mère, je sais que la Vie peut s’envoler à tout instant.
Alors, je la rends légère, si légère,
comme un souffle de lumière.
Géraldine Andrée