Avant
d’accomplir
de grandes
choses,
j’essuie
cette goutte
qui perle
sur mes cils.
Géraldine Andrée
Avant
d’accomplir
de grandes
choses,
j’essuie
cette goutte
qui perle
sur mes cils.
Géraldine Andrée
Rescapée des camps d’Auschwitz, Ruth Elias ne voulait plus vivre. Placée en sanatorium pour soigner sa dépression, elle a suivi le conseil de sa psychothérapeute :
« Ecris ! Ecris des lignes pour survivre ! »
Chaque jour, fidèlement, Ruth écrivit.
Et mot après mot, phrase après phrase, point après point, elle reprit souffle.
Elle se laissa regagner par l’espoir.
L’écriture avait fait plus qu’emmener Ruth au bout de chaque page.
Elle l’avait guidée telle une amie vers sa Vie.
Géraldine Andrée
Le vent trace des lignes dans le sable,
dessine des lettres rondes sur l’eau,
avive les encres du jour,
accroche des virgules de lumière à l’herbe,
étire infiniment le souffle de sa phrase,
glisse son doigt d’enfant entre les feuilles,
en détache une qu’il destine à la prochaine goutte,
puis s’en va toujours plus loin,
effaçant avec emportement tout ce qu’il a écrit,
laissant néanmoins
des pointillés d’or,
pour qu’on le suive encore…
Géraldine Andrée
C’est un lointain soir d’hiver.
J’ai pris mon bain et revêtu mon pyjama chaud.
Je me sens bien.
Ma mère m’a couchée puis elle a allumé la lampe de chevet. Elle est douce et sereine, pour une fois. Plus de ménage à faire, plus de corvée. Les sermons et les reproches ont cessé. La journée est accomplie.
C’est l’heure de réciter la poésie que je dois savoir par coeur pour le lendemain.
D’ici, j’entends encore le silence de la chambre close – et le frêle frottement des branches du platane contre le volet.
Ma mère a ouvert le cahier à la page du poème, dont le chemin d’encre bleue est jalonné de barres discrètes signalant les pauses obligatoires, les silences incontournables, et de petites boucles préservant la grâce des liaisons.
J’ai des hésitations. Je ne connais pas vraiment mon poème.
Mais maman ne me gronde pas. Elle le redit lentement, à voix basse, comme si elle voulait me confier un secret.
C’est un poème de Maurice Carême, décédé depuis peu.
Le poète parle de sa chère campagne du Brabant au printemps, de sentier enjoué, de vent chantant, de tartine mangée au bord d‘une source argentine dont le rire se faufile entre les aubépines.
Couchée au coeur de l’hiver où j’apprends ce poème de Maurice Carême juste avant de disparaître dans la profondeur du sommeil de l’enfance, je me sens privilégiée tandis que les rimes en « ine » sonnent clair à mon oreille.
J’ai parfaitement noté le chant de la source dans mon cahier. Il faut dire que j’ai regardé avec une telle application le tableau noir où cheminait le poème écrit à la craie!
J’entends encore, trente ans après, ces fins de vers qui sautillent dans ma mémoire comme s’il s’était agi de la blanche marelle des dimanches. Je revois aussi le jeune visage apaisé de ma mère penchée sur mon cahier d’écolière.
Le lendemain, j’obtiens un bon point pour cette poésie que je récite, bras croisés, près de la fenêtre qui donne sur les toits enneigés.
Sans douter du moindre mot, je me suis levée pour faire naître dans ma voix les fleurs d’aubépine sur lesquelles brillent les gouttes de la source argentine pendant que craque entre les dents la blonde croûte d’une tartine.
Bel âge en vérité,
que celui où l’on apprend les poètes par coeur
et où rien de grave ne peut arriver
– aucun drame, aucun échec, aucune fureur –
si l’on est bien à l’abri dans un poème…
Géraldine Andrée
Quelques jours avant l’orée du printemps, en Géorgie, les gens préparent une fête en l’honneur de leurs morts.
Ils disposent dans des assiettes les mets les plus fins, versent dans les verres les vins les plus doux, pétrissent et cuisent le pain dont le coeur de mie sera si tendre au palais de leurs aimés.
Ils prévoient des bougies et des flambeaux pour les danses de la nuit.
Dans l’après-midi, le chef de famille se rend au cimetière.
Et, avec ses gants, il ôte la neige des tombes.
Celle-ci se disperse dans le soleil en mille paillettes.
C’est un bonheur de voir le regard des défunts que l’hiver, de son voile de tristes noces, a caché.
C’est un miracle de contempler les fossettes de l’enfant trop tôt feu, les cheveux longs de l’aïeule, la moustache de l’oncle, l’air mutin de la cadette, les lèvres entrouvertes de la fille éternellement jeune – quelles paroles silencieuses cette dernière murmure-t-elle à vous seul ?
En enlevant à coups patients la neige, ce deuxième suaire qui, pendant les grands froids, a scellé tous ces yeux et condamné tous ces visages à l’oubli, les Géorgiens retrouvent leurs absents.
Les noms et prénoms réapparaissent, les souvenirs aussi.
Quelques jours avant l’orée du printemps, la mort se révèle bien éphémère.
A ma manière, je suis moi aussi Géorgienne quand j’écris des poèmes.
Ma main, à chacun de ses passages, fait fondre avec foi la neige de la page.
Des mots, alors, naissent,
derrière lesquels je m’aperçois que tu me regardes depuis toujours.
Et quand je signe, je reconnais ton nom
dont chaque lettre comme un oeil espiègle
cligne dans le soleil.
Géraldine Andrée