Elle avait mis le couvert pour mon père et les deux enfants quand elles rentreraient de l’école.
Elle m’a demandé dix fois d’aller apporter le dîner à mon père. « Si tu ne le fais pas, je vais le faire, moi » qu’elle m’a dit avec son ton toujours très autoritaire.
Elle apporte de la soupe à des personnes absentes. Des filles qui me ressemblent et qui ont mon prénom. Et pendant ce temps-là, le dîner brûle.
Puis elle fait ses valises en disant qu’elle veut partir à T. qui est comme ici mais pas tout à fait. Il faut voir si on n’est pas mieux ici et demander à la cartomancienne.
Le ciel, pourtant, était beau. La rose du crépuscule s’allumait au dessus des toits. En un autre temps, j’aurais pu lire un bon livre sur la terrasse.
Après son départ, j’ai rangé les couverts des enfants qui avaient grandi. Et l’assiette de mon père parti dans un autre pays. J’ai lavé l’assiette dans laquelle elle avait déjà pris son dîner. J’ai observé la cuisine, la corbeille de noix encore pleine, les pommes bien rouges sur le buffet.
Je suis retournée dans la chambre de jadis. En soulevant le couvercle d’une boîte à chaussures, j’ai trouvé un cahier qu’elle m’avait offert et qui ressemblait au cahier de mes dix-sept ans où j’écrivais mes premiers poèmes. Une couverture avec Donald et Spirou. Et des pages toutes blanches qui m’attendaient finalement depuis mon adolescence. Je l’ai rangé dans mon sac à mains.
J’ai fermé les volets, éteint toutes les lumières, laissé sur le lit un pull qu’elle avait parfaitement réparé au temps où il y avait des mites dans la maison. Les trous comblés ne se voyaient pas.
Puis j’ai fermé la porte.
J’ai dit à mon enfant intérieure : « N’aie pas peur ; je connais bien le chemin. »
Et nous sommes parties ensemble dans la nuit jusqu’à chez moi.
Ce message de mon père ce soir obtenu par écriture automatique
Ne sois pas triste il y aura toujours des moments éclos comme des fleurs des champs Je marche parmi elles J’ai toujours aimé la nature et ses murmures J’ai retrouvé mes jambes d’enfant légères sans la douleur de leurs grosses artères bleues le chien noir le jardin d’antan et je t’envoie ces paroles dans le temps
Écris ici que je pense à toi Je veux que mon absence se fasse Joie
Un jour, je partirai. Je préparerai mes bagages avec ces menus gestes que seul le silence m’a appris. Je passerai devant chaque seuil sans réveiller personne. C’est à peine si mon ombre dérangera la lumière de l’aurore sur le carrelage. Je confierai à l’armoire mes journaux intimes – mon coeur s’étonnera d’être délivré de toutes ces vieilles histoires -, verserai de l’eau jusqu’au bord de la bouteille, entourerai de bleu ciel dans mon rêve le point de ma destinée puis, lorsque le carillon aura sonné son heure ultime, je disparaîtrai en ne vous laissant comme signe que le dessin de mon pas sur la terre fine de l’allée.
Parfois ton nom apparaît et je crois que c’est toi. Ton nom porte ton visage comme si je te rencontrais au détour d’une rue.
Il m’a semblé te croiser un jour, dans une rue de Londres. C’était en l’espace d’une seconde. J’avais alors quatorze ans. J’ai cru reconnaître ta frêle silhouette, ton manteau rouge, ta tête à moitié chauve déjà, la fine monture de tes lunettes. Une joyeuse certitude a éclairé mon coeur : n’importe où dans le monde, tu étais là. Je n’avais pas à me sentir seule. J’ai oublié que cette apparition ne pouvait être toi qui soudais sûrement deux fils électriques à ce moment précis sous la lampe de ton bureau. Le temps que j’admette cette logique, la silhouette avait disparu au milieu de la foule grise.
Il en est de même aujourd’hui. S’il m’arrive de croiser ton nom au détour d’une ligne, d’une page ou d’une feuille de journal, je crois te reconnaître immédiatement. Ton nom, Guy, porte nécessairement ton regard, ton visage, ton manteau rouge, tes lunettes. Il me fait face et je suis toute heureuse de cette rencontre. J’oublie que ce nom désigne tant d’hommes aux visages, aux yeux et aux vêtements différents. J’oublie que ce nom n’est pas le signe de ton apparition.
Bien sûr, il suffit d’une seule seconde pour que je me ravise. Et ta présence s’efface, telle une ombre svelte, parmi les phrases grises. Mais dans le bref instant qui sépare l’illusion de la prise de conscience, mon coeur s’éclaire comme jadis, dans cette rue d’Angleterre. Trois lettres me font oublier, le temps de ma surprise, que je suis seule au monde et qu’il me faut trouver ma route avec le souvenir de ton nom qui appartient aussi à d’autres.
Peut-être que le grand passage ne se dit pas, mais se vit…
On a beau décrire le grand passage avec tous les mots possibles et imaginables rien ne dit le mystère de l’embouchure qui se franchit
Le grand passage est vécu dans un silence inéluctable pour ceux qui demeurent puisque nul ne revient d’un voyage qui se passe de toute histoire et de toute parole
Se contenter d’écrire avec le mouvement de son doigt dans le jour transparent un seul mot
Envol
peut-être même si ce mot diffère en son sens du frétillement d’un oiseau ou d’un papillon à la fenêtre car personne ne connaît les ailes qui emportent dans l’espace celui qui passe ou alors écrire tout simplement
Point
avec le frêle souffle d’une virgule qui le soutient juste en dessous afin que quelqu’un d’entre nous puisse rêver à des bras de mer ouverts de l’autre côté
Un long été qui, même mort, vit encore, dans une mémoire, quelque part… En ce temps, tu n’avais que dix ans.
L’été semblait ne jamais devoir s’achever cette année-là. Les abeilles volaient dans la lumière rousse. Les parfums des chemins se levaient à chaque pas. Le soleil glissait ses rayons dans l’échancrure des maillots de bain et l’eau des fontaines répandait sur les mains sa joie douce. Le jardin nous parlait jusque tard dans la nuit. Chacune de ses paroles était un souffle, une stridulation, un cri de cigale ou de grillon ajoutant sa note à la chaîne des étoiles. Les rires des enfants bourdonnaient aussi naturellement que ces ailes qui annoncent les fleurs de loin. On remplissait les pots de confiture et de miel pour la morte-saison qui paraissait aussi improbable qu’un rêve.
J’ignore encore aujourd’hui le signe qui nous prit en traîtres. Ce ne fut, je crois, ni un regard de regret, ni un sourire d’adieu, encore moins un sanglot, peut-être tout juste une ombre un peu plus longue que d’habitude, un instant de solitude secrète, ou la première goutte de pluie fraîche sur la mèche d’une fillette.
Et encore, rien n’est moins sûr. Alors, comment expliquer cette vilaine froidure qui s’invita avec son linceul sur notre seuil ? Je ne sais. Mais qu’importe !
Quand je me souviens de cet été infini, il me semble que j’ai laissé ouverte la porte de la maison qui n’est plus sur le temps d’aujourd’hui.
Tu avais mis une nouvelle cartouche d’encre à l’imprimante pour mes poèmes futurs que tu ne liras pas que tu n’imprimeras pas car de là-bas ils n’ont nul besoin paraît-il d’être lus pour être connus Ils sont sans cesse annoncés par l’élan des ailes qui traversent la blanche nue C’est ce que je me dis pour me consoler de la belle encre neuve qui attend à jamais dormante sur son ruban
Ecrire sur mon père ou pour mon père ? J’aurai répondu à cette question à la fin de mon livre de Vie !
Cela fait longtemps que je ne suis pas venue sur ce site. Si longtemps qu’il me semble que tous mes posts précédents viennent d’un autre temps et que je relis une étrangère.
Dans la nuit du 11 au 12 novembre, alors que j’avais assisté à une conférence sur cette « frontière invisible » qui nous sépare, nous, vivants, du monde de l’au-delà, mon père est décédé d’un infarctus massif.
Ce décès, je m’y étais préparée depuis de nombreuses années. Mon père est plusieurs fois mort en moi et ce, depuis l’enfance.
Toute ma vie, je l’ai cherché. J’ai cherché son attention, son approbation qu’il était incapable de me donner. Je me suis construite seule. C’est la littérature qui m’a sauvée alors que lui voulait me rendre scientifique. Inapte à exaucer ses désirs, j’ai pensé que je le décevais. C’était plus profond que cela. Il y avait une autre origine que je viens seulement de découvrir. Je l’évoquerai quand j’en aurai la force.
Dans la chambre funéraire, je lui ai parlé longtemps – longtemps. J’entendais tomber la pluie dehors – une pluie violente comme jamais.
Je lui ai demandé en pleurant :
Qu’est-ce que tu m’as fait ?
Ce qu’il m’a fait…
Je me souviens comment il a gâché ma première histoire d’amour, comment il fouillait mes affaires, comment il était possessif et se raccrochait à moi quand je lui échappais, comment il manquait de protection – me laissant partir seule, si seule une veille de Noël, dans une nuit de neige, car il ne pouvait entendre ce que j’avais à lui dire, ainsi qu’à ma mère.
Je me souviens de ses intrusions dans ma chambre de jeune fille parce que je partais le lendemain en Ecosse avec mon amoureux, ses coups pour la moindre désobéissance, l’interdiction qu’il avait fait peser sur moi d’être moi-même.
Il y a eu, bien sûr, quelques bons souvenirs : les feux de septembre quand il fallait brûler toutes les herbes mortes, les promenades dans la fraîche forêt qui bordait la ligne Maginot, son savoir sur le cosmos, les étoiles, les trous noirs et sur le caractère irréversible du temps.
Irréversible.
Je pensais que, dans ses derniers instants, mon père pouvait encore réparer mon enfance, mon abandon de petite fille.
Il est mort sans nous avoir laissé le temps.
Il est mort pendant que j’étais heureuse, que je bavardais avec des amis, que je prenais des notes des nouvelles connaissances spirituelles acquises, que je regardais défiler, comblée, derrière la vitre du train du retour, les lumières de la ville.
Tous mes poèmes, tous mes textes étaient des lettres que je lui envoyais dans le secret du silence.
Mon père est décédé dans la nuit du 11 au 12 novembre.
Plus d’appels réitérés au téléphone, de pas qui traquait mon pas.
Plus de disputes et d’inquiétudes durant de longs mois d’indifférence où, après avoir téléphoné dix fois par jour, il cessait d’appeler car je l’implorais de « me laisser respirer ».
Plus de rêve de réparation qui m’emprisonnait dans une vaine espérance, une inutile attente.
Je suis libre.
Libre et orpheline.
Plus de compte à rendre.
Je n’ai que moi à m’occuper.
J’ai le temps de retrouver l’origine de mon rêve du père idéal, celui que je n’ai jamais eu et que je n’aurai plus jamais en cette vie.
Celui qu’il faut que je cesse de poursuivre car j’ai mon chemin à tracer.
Un chemin de mots et de souffles.
Un chemin de lumière et de vent mêlés.
Un chemin de bleu – outremer de mon encre qui, jour après jour, me mènera à mon pays futur.
Plus de défi.
Plus de cent jours d’objectifs à poursuivre. Mais toute une vie pour me redonner un père intérieur – c’est sûr.
Un père à l’écoute de tous mes murmures.
Mon père est mort d’un infarctus.
Mon nouveau père est mon coeur.
Lui ne me fera pas attendre un jour de neige car il m’aura guidée vers le soleil.
Excusez-moi si je consacre tous mes billets futurs à mon père – le père ancien et le père à venir.
Je veux en faire un livre, une sorte de journal de bord