Ecrire sur mon père ou pour mon père ? J’aurai répondu à cette question à la fin de mon livre de Vie !
Cela fait longtemps que je ne suis pas venue sur ce site. Si longtemps qu’il me semble que tous mes posts précédents viennent d’un autre temps et que je relis une étrangère.
Dans la nuit du 11 au 12 novembre, alors que j’avais assisté à une conférence sur cette « frontière invisible » qui nous sépare, nous, vivants, du monde de l’au-delà, mon père est décédé d’un infarctus massif.
Ce décès, je m’y étais préparée depuis de nombreuses années. Mon père est plusieurs fois mort en moi et ce, depuis l’enfance.
Toute ma vie, je l’ai cherché. J’ai cherché son attention, son approbation qu’il était incapable de me donner. Je me suis construite seule. C’est la littérature qui m’a sauvée alors que lui voulait me rendre scientifique. Inapte à exaucer ses désirs, j’ai pensé que je le décevais. C’était plus profond que cela. Il y avait une autre origine que je viens seulement de découvrir. Je l’évoquerai quand j’en aurai la force.
Dans la chambre funéraire, je lui ai parlé longtemps – longtemps. J’entendais tomber la pluie dehors – une pluie violente comme jamais.
Je lui ai demandé en pleurant :
Qu’est-ce que tu m’as fait ?
Ce qu’il m’a fait…
Je me souviens comment il a gâché ma première histoire d’amour, comment il fouillait mes affaires, comment il était possessif et se raccrochait à moi quand je lui échappais, comment il manquait de protection – me laissant partir seule, si seule une veille de Noël, dans une nuit de neige, car il ne pouvait entendre ce que j’avais à lui dire, ainsi qu’à ma mère.
Je me souviens de ses intrusions dans ma chambre de jeune fille parce que je partais le lendemain en Ecosse avec mon amoureux, ses coups pour la moindre désobéissance, l’interdiction qu’il avait fait peser sur moi d’être moi-même.
Il y a eu, bien sûr, quelques bons souvenirs : les feux de septembre quand il fallait brûler toutes les herbes mortes, les promenades dans la fraîche forêt qui bordait la ligne Maginot, son savoir sur le cosmos, les étoiles, les trous noirs et sur le caractère irréversible du temps.
Irréversible.
Je pensais que, dans ses derniers instants, mon père pouvait encore réparer mon enfance, mon abandon de petite fille.
Il est mort sans nous avoir laissé le temps.
Il est mort pendant que j’étais heureuse, que je bavardais avec des amis, que je prenais des notes des nouvelles connaissances spirituelles acquises, que je regardais défiler, comblée, derrière la vitre du train du retour, les lumières de la ville.
Tous mes poèmes, tous mes textes étaient des lettres que je lui envoyais dans le secret du silence.
Mon père est décédé dans la nuit du 11 au 12 novembre.
Plus d’appels réitérés au téléphone, de pas qui traquait mon pas.
Plus de disputes et d’inquiétudes durant de longs mois d’indifférence où, après avoir téléphoné dix fois par jour, il cessait d’appeler car je l’implorais de « me laisser respirer ».
Plus de rêve de réparation qui m’emprisonnait dans une vaine espérance, une inutile attente.
Je suis libre.
Libre et orpheline.
Plus de compte à rendre.
Je n’ai que moi à m’occuper.
J’ai le temps de retrouver l’origine de mon rêve du père idéal, celui que je n’ai jamais eu et que je n’aurai plus jamais en cette vie.
Celui qu’il faut que je cesse de poursuivre car j’ai mon chemin à tracer.
Un chemin de mots et de souffles.
Un chemin de lumière et de vent mêlés.
Un chemin de bleu – outremer de mon encre qui, jour après jour, me mènera à mon pays futur.
Plus de défi.
Plus de cent jours d’objectifs à poursuivre. Mais toute une vie pour me redonner un père intérieur – c’est sûr.
Un père à l’écoute de tous mes murmures.
Mon père est mort d’un infarctus.
Mon nouveau père est mon coeur.
Lui ne me fera pas attendre un jour de neige car il m’aura guidée vers le soleil.
Excusez-moi si je consacre tous mes billets futurs à mon père – le père ancien et le père à venir.
Je veux en faire un livre, une sorte de journal de bord
J’ai déposé
ma douleur
sur le seuil
de ta nouvelle
demeure
pour que tu la prennes
dans tes bras
tel un bouquet de fleurs
et qu’elle flamboie à ta fenêtre
comme si c’était
la Joie
Ton nom
Guy
Est un pont
Entre le silence
D’ici
Et les chants
De là-bas
Une seule
Syllabe
Et j’approche
Le mystère
De ta présence
Autre part Toute une constellation Luit
Désormais
Guy
Dans ton nom
Géraldine Poème écrit pour mon père Décédé dans la nuit Du 11 au 12 novembre 2018
Ma tante, qui souffrait de la maladie de l’oubli, est décédée.
Ma tante, présente bien qu’absente ou absente dans sa présence, est décédée l’avant-veille de la fameuse victoire de la Coupe du Monde.
Je n’ai jamais aimé ces manifestations de liesse populaire mais là, vivre un deuil quand on entend à l’extérieur les klaxons, les pétards, les vociférations fut pour moi une expérience saisissante de par son contraste indécent.
Ma tante, emmurée pendant près de trois années, a pris son envol.
Ce n’est pas triste quand on croit en la vie de l’âme car la mort, c’est la Vie.
J’aime penser que là où elle est, elle a retrouvé cette mémoire des jours mystérieusement confisquée.
J’avais commencé à écrire un recueil de textes sur l’expérience de la maladie d’Alzheimer intituléOù es-tu partie ?
Puis j’ai abandonné. Plus le courage. Plus la force. Plus la lucidité peut-être. La volonté d’oublier pour moi aussi.
Paralysée également par ce fameux « à quoi bon, ça n’intéresse personne et ça fait peur, de toute façon, ce genre de situation… »
Oui, tout fait peur dans notre société, surtout ce qui suscite une réflexion profonde sur la faiblesse, la maladie, la mort. Seul le superficiel avec ses feux éphémères rassure.
Alors, ce soir, alors qu’un beau crépuscule rose éclate au-dessus de la ville qui a retrouvé sa tranquillité, la décision est prise. Je vais continuer et achever ce recueil puis le publier,
sans doute pour trouver une réponse possible parmi une myriade d’hypothèses à cette énigmatique question :
Comment vous dire ce que j’ai ressenti quand j’ai appris que cet auteur qui évoquait avec tant de force et d’éclat
le chant du vent dans les bambous, sa fenêtre illuminée à l’est, les frémissements d’ailes des abeilles, les reflets blonds du miel, l’alphabet écrit par le temps dans la roche, les senteurs des roses-thé qui vous suivent jusque dans votre rêve, le ruissellement du vertdes arbres après l’averse, le bercement de l’éternité dans sa demeure
– toute cette vie plus que vivante, oui, ardente, irradiante de ce lointain coin de monde
A l’heure où tout va vite, où l’on vit dans l’instantanéité, voire dans un constant sentiment d’urgence, entreprendre une biographie avec un écrivain privé biographe, c’est prendre le temps de se souvenir et d’éprouver ces souvenirs ; c’est entrer dans l’éternité de la mémoire.
A l’heure où il est difficile de communiquer les uns avec les autres malgré tous les moyens modernes de communication mis à notre disposition, contacter un écrivain privé biographe pour mettre au monde son récit de vie ou une vraie fresque familiale, c’est retrouver le moment de l’écoute, de la compréhension, première étape vers une écriture fidèle au souvenir.
A l’heure où les noyaux familiaux se sont éclatés au gré des mutations, des licenciements, des deuils, des divorces, se constituer un projet biographique permet de renouer avec ses racines pour mieux s’épanouir ensuite. Saisir les clés du passé, c’est ouvrir la porte du meilleur futur possible.
A l’heure où le monde moderne nous prive des véritables couleurs, saveurs, senteurs, redécouvrir, au détour d’un mot, le jardin savamment entretenu d’une grand-mère, le mordoré d’une confiture faite maison, les brindilles de paille qui constellent l’air au temps des moissons, l’ondulation d’une fumée au coeur des hivers d’autrefois, est un inestimable trésor.
A l’heure où la jeunesse est en quête parfois désespérée d’une origine et d’une identité, écrire une biographie, c’est lui léguer les visages et les noms de ses ancêtres, la noblesse d’une demeure familiale, le chant d’un pays. Savoir d’où l’on vient permet de tracer sa route plus loin.
Prendre rendez-vous avec un écrivain biographe,
c’est s’asseoir, se faire écouter, être témoin du tracé de la vie sur le papier ;
c’est entendre comment le souffle d’une phrase redonne souffle au cher aïeul disparu ;
c’est renouer le dialogue avec l’indicible – ce que l’on croyait condamné à jamais au secret, à l’enfouissement dans la mémoire ;
c’est contempler dans les mots la grâce d’un regard aimé ;
c’est continuer la conversation avec ses aïeux dont le silence n’est en vérité qu’une illusion.
Faire écrire une biographie coûte cher (2000 à 2500 euros en moyenne), le prix d’une armoire familiale ou d’un beau voyage.
Mais une fois le travail réalisé, on repart avec son comptant – de sensations, d’émotions, de compréhension.
On est comblé car on a transformé un patrimoine jusque là matériel en patrimoine immatériel, sentimental et peut-être même spirituel.
On a accompli le plus beau des voyages – à travers soi et les siens.
On se sent devenir racine de cet arbre généalogique.
On repart avec le livre de sa vie, certes, mais aussi un livre vivant.
Faire écrire une biographie, c’est s’engager avec toute sa famille, présente ou absente, existante ou décédée, en faveur de la Vie !
Entre tes mains, un petit carnet noir, celui de ton feu mari, portant l’étiquette 1944.
Tu le feuillettes et tu cites les chiffres implacables de tous ceux qui ont été emportés par les innombrables convois pour Pitchipoï* à partir de la ville de Cluj**.
Tu donnes la liste des noms qui désignent des visages à jamais disparus.
Puis, tu égrènes les chiffres et les noms de tous les privilégiés qui ont pris le convoi spécial pour la Suisse, tous ces êtres humains sauvés par Kastner, au prix de la vie d’autres êtres humains.
Sur les feuillets, une écriture fine et maîtrisée, à l’encre noire et qui retrace la marche inexorable du Destin.
« Mon mari était fataliste » dis-tu.
Dans ce journal intime de 1944, pas de sentiment. Aucune exclamation d’angoisse, aucune interrogation d’espoir.
Aucune phrase descriptive dont l’ampleur s’abandonnerait à une quelconque subjectivité.
Seulement des faits, une chronologie implacable des événements, le compte précis des jours et des heures menant le futur lecteur à la mort d’autrui.
Un journal universel où se succèdent les noms des décédés comme autant de signatures posthumes.
Ensuite, tu fermes le carnet.
Dans tes yeux, tremblent les lueurs des larmes.
Ce que tu viens de lire nous regarde.
Les mots et les chiffres prononcés sont des yeux qui nous suivent à travers le temps pour que nous retenions à jamais ce qui fut,
car le petit carnet noir de 1944 qu’a tenu fidèlement ton mari feu
est devenu notre Mémoire.
Géraldine Andrée
*Pitchipoï : le pays lointain, de nulle part, « vers l’Est », en yiddish.
**Aujourd’hui, Cluj est en Transylvanie roumaine. En 1944, elle était hongroise.
Les chansons de France Gall ont bercé mon enfance et mon adolescence. Lors des dimanches après-midi d’hiver passés avec ma grand-mère, je la voyais chanter à la télé.
A l’âge de douze ans, j’entendais de ma chambre sa voix coquine chanter Les Sucettes àl’anis dans la lumière du salon ou de la cuisine.
Plus tard, âgée d’à peine vingt ans, alors que j’étais attirée par l’Afrique et le Maghreb, j’ai dansé à en avoir la fièvre sur le rythme d‘Ella Ella, Babacar et Quand le désert avance.
Un après-midi d’été, sous l’ombre bleue du marronnier, j’ai appris la mort foudroyante de Michel Berger.
En étudiant, j’allumais toujours mon petit transistor argenté et un soir, pendant la rédaction d’une âpre dissertation de philo, j’ai pleuré quand j’ai découvert cette voix subtile, délicate comme une dentelle dans la chanson Cézanne peint. J’aurais voulu poser les couleurs bleues, les couleurs d’or, les touches de pourpre et d’orange à chaque note sur mon cahier.
Mon premier amour m’a révélé ce que signifiait vraiment la chanson Les Sucettes à l’anis créée par Gainsbourg. J’ai beaucoup ri de ma naïveté.
Jeune adulte, j’ai acheté l’album Starmania puis la compilation des chansons de Michel Berger avec France. J’ai passé en boucle ça balance pas mal à Paris pendant que je corrigeais mes premières copies.
Plus tard encore, j’ai été fascinée par sa manière de galvaniser les foules, bras ouverts, mains tendues, visage renversé. Je trouvais cette offrande de soi extraordinaire. J’aurais souhaité être comme elle.
Au cours de mes difficiles épreuves, sa voix déterminée traçait son chemin en moi qui étais toujours si timide et effacée, prête à céder illégitimement ma place : Résiste ! Prouve que tu existes !
Cette simple injonction m’a aidée à m’affirmer face aux prédateurs et prédatrices.
France Gall a toujours fait partie de ma vie. Aujourd’hui, elle est morte.
Pourtant, avec ses cheveux blonds, ses yeux espiègles, son visage poupin d’éternelle jeune fille, je ne pensais pas qu’elle pût mourir. C’est arrivé. Quelques semaines auparavant, alors qu’on enterrait Johnny, j’ai eu cette prémonition, cette question intérieure :
– Mais que devient France Gall ? On n’entend plus parler d’elle !
La réponse est tombée hier.
France Gall est partie. Peut-être a-t-elle rejoint Michel et que les étoiles sont leurs projecteurs…
La voix de France Gall, sans me connaître, s’est adressée à la voix de mon coeur.
C’est ainsi que l’on prouve que l’on existe.
En chantant, elle envoyait des lettres intimes à tant d’anonymes. C’est, je crois, le signe de la plus grande réussite, celle qui consiste à dire chaque jour à chacun ici-bas : Cherche ton bonheur partout…