Un long été qui, même mort, vit encore, dans une mémoire, quelque part… En ce temps, tu n’avais que dix ans.
L’été semblait ne jamais devoir s’achever cette année-là. Les abeilles volaient dans la lumière rousse. Les parfums des chemins se levaient à chaque pas. Le soleil glissait ses rayons dans l’échancrure des maillots de bain et l’eau des fontaines répandait sur les mains sa joie douce. Le jardin nous parlait jusque tard dans la nuit. Chacune de ses paroles était un souffle, une stridulation, un cri de cigale ou de grillon ajoutant sa note à la chaîne des étoiles. Les rires des enfants bourdonnaient aussi naturellement que ces ailes qui annoncent les fleurs de loin. On remplissait les pots de confiture et de miel pour la morte-saison qui paraissait aussi improbable qu’un rêve.
J’ignore encore aujourd’hui le signe qui nous prit en traîtres. Ce ne fut, je crois, ni un regard de regret, ni un sourire d’adieu, encore moins un sanglot, peut-être tout juste une ombre un peu plus longue que d’habitude, un instant de solitude secrète, ou la première goutte de pluie fraîche sur la mèche d’une fillette.
Et encore, rien n’est moins sûr. Alors, comment expliquer cette vilaine froidure qui s’invita avec son linceul sur notre seuil ? Je ne sais. Mais qu’importe !
Quand je me souviens de cet été infini, il me semble que j’ai laissé ouverte la porte de la maison qui n’est plus sur le temps d’aujourd’hui.
Ecrire sur mon père ou pour mon père ? J’aurai répondu à cette question à la fin de mon livre de Vie !
Cela fait longtemps que je ne suis pas venue sur ce site. Si longtemps qu’il me semble que tous mes posts précédents viennent d’un autre temps et que je relis une étrangère.
Dans la nuit du 11 au 12 novembre, alors que j’avais assisté à une conférence sur cette « frontière invisible » qui nous sépare, nous, vivants, du monde de l’au-delà, mon père est décédé d’un infarctus massif.
Ce décès, je m’y étais préparée depuis de nombreuses années. Mon père est plusieurs fois mort en moi et ce, depuis l’enfance.
Toute ma vie, je l’ai cherché. J’ai cherché son attention, son approbation qu’il était incapable de me donner. Je me suis construite seule. C’est la littérature qui m’a sauvée alors que lui voulait me rendre scientifique. Inapte à exaucer ses désirs, j’ai pensé que je le décevais. C’était plus profond que cela. Il y avait une autre origine que je viens seulement de découvrir. Je l’évoquerai quand j’en aurai la force.
Dans la chambre funéraire, je lui ai parlé longtemps – longtemps. J’entendais tomber la pluie dehors – une pluie violente comme jamais.
Je lui ai demandé en pleurant :
Qu’est-ce que tu m’as fait ?
Ce qu’il m’a fait…
Je me souviens comment il a gâché ma première histoire d’amour, comment il fouillait mes affaires, comment il était possessif et se raccrochait à moi quand je lui échappais, comment il manquait de protection – me laissant partir seule, si seule une veille de Noël, dans une nuit de neige, car il ne pouvait entendre ce que j’avais à lui dire, ainsi qu’à ma mère.
Je me souviens de ses intrusions dans ma chambre de jeune fille parce que je partais le lendemain en Ecosse avec mon amoureux, ses coups pour la moindre désobéissance, l’interdiction qu’il avait fait peser sur moi d’être moi-même.
Il y a eu, bien sûr, quelques bons souvenirs : les feux de septembre quand il fallait brûler toutes les herbes mortes, les promenades dans la fraîche forêt qui bordait la ligne Maginot, son savoir sur le cosmos, les étoiles, les trous noirs et sur le caractère irréversible du temps.
Irréversible.
Je pensais que, dans ses derniers instants, mon père pouvait encore réparer mon enfance, mon abandon de petite fille.
Il est mort sans nous avoir laissé le temps.
Il est mort pendant que j’étais heureuse, que je bavardais avec des amis, que je prenais des notes des nouvelles connaissances spirituelles acquises, que je regardais défiler, comblée, derrière la vitre du train du retour, les lumières de la ville.
Tous mes poèmes, tous mes textes étaient des lettres que je lui envoyais dans le secret du silence.
Mon père est décédé dans la nuit du 11 au 12 novembre.
Plus d’appels réitérés au téléphone, de pas qui traquait mon pas.
Plus de disputes et d’inquiétudes durant de longs mois d’indifférence où, après avoir téléphoné dix fois par jour, il cessait d’appeler car je l’implorais de « me laisser respirer ».
Plus de rêve de réparation qui m’emprisonnait dans une vaine espérance, une inutile attente.
Je suis libre.
Libre et orpheline.
Plus de compte à rendre.
Je n’ai que moi à m’occuper.
J’ai le temps de retrouver l’origine de mon rêve du père idéal, celui que je n’ai jamais eu et que je n’aurai plus jamais en cette vie.
Celui qu’il faut que je cesse de poursuivre car j’ai mon chemin à tracer.
Un chemin de mots et de souffles.
Un chemin de lumière et de vent mêlés.
Un chemin de bleu – outremer de mon encre qui, jour après jour, me mènera à mon pays futur.
Plus de défi.
Plus de cent jours d’objectifs à poursuivre. Mais toute une vie pour me redonner un père intérieur – c’est sûr.
Un père à l’écoute de tous mes murmures.
Mon père est mort d’un infarctus.
Mon nouveau père est mon coeur.
Lui ne me fera pas attendre un jour de neige car il m’aura guidée vers le soleil.
Excusez-moi si je consacre tous mes billets futurs à mon père – le père ancien et le père à venir.
Je veux en faire un livre, une sorte de journal de bord
J’ai déposé
ma douleur
sur le seuil
de ta nouvelle
demeure
pour que tu la prennes
dans tes bras
tel un bouquet de fleurs
et qu’elle flamboie à ta fenêtre
comme si c’était
la Joie
Ton nom
Guy
Est un pont
Entre le silence
D’ici
Et les chants
De là-bas
Une seule
Syllabe
Et j’approche
Le mystère
De ta présence
Autre part Toute une constellation Luit
Désormais
Guy
Dans ton nom
Géraldine Poème écrit pour mon père Décédé dans la nuit Du 11 au 12 novembre 2018
Tu veux écrire parce que le temps passe et qu’il te faut garder un souvenir de ce que tu as vécu : l’enfance, le murmure des sous-bois dans le vent, le regard du premier amant, la famille réunie dans le jardin juste avant que l’aïeule ne s’éloigne.
Mais l’encre, c’est le temps. Les mots sont des secondes. Assise, tu ne peux ignorer que le mouvement de ta plume t’emmène toujours vers l’instant suivant.
Phrase après phrase, tu vieillis.
Et si tu atteins déjà minuit, c’est parce que le temps passe trop vite quand tu écris.
Mais peut-être qu’un jour, l’heure de chance sonnera. Quelqu’un trouvera l’un de tes cahiers, parmi tous ceux dispersés lors des déménagements.
Quelqu’un que tu ne connais pas encore, un ami, un petit-enfant prendra le temps à rebours en tournant les pages.
Et il reviendra vers les longs cheveux de l’enfance, le bercement des sous-bois, la peau de l’amant, la joie du jardin, le sourire de l’aïeule – tout ce qui fut éphémère car trop vite vécu, tout ce que la volonté de mémoire des mots ne réussira jamais à ressusciter complètement.
Quelqu’un qui se voudra fidèle à ton espoir initial suivra à son rythme le fil de l’encre,
s’arrêtera puis continuera le chemin, toujours plus proche de ce que tu souhaitais revivre.
Et lorsque le temps sera venu de refermer le cahier, ton lecteur te dira, à toi peut-être disparue :