Toutes mes pensées
un peu tristes,
je les confie
aux feuilles
car je sais
qu’elles les répéteront
à la brise
pour que celle-ci
en fasse
un immense
chant
de grâce.
Géraldine Andrée
Toutes mes pensées
un peu tristes,
je les confie
aux feuilles
car je sais
qu’elles les répéteront
à la brise
pour que celle-ci
en fasse
un immense
chant
de grâce.
Géraldine Andrée
Du jardin qui fut,
il ne reste rien :
pas un pétale,
pas un parfum,
pas une brindille,
pas un brin d’herbe,
pas une feuille,
pas un grain.
Du jardin
qui allume
tous ses feux
dans le matin,
il ne reste rien.
Personne
aujourd’hui
n’a souvenance
du silence
aux pas
de chat
qui écarte
les branchages,
de la blanche
vasque
où tremble
le mirage
des ramures
sans qu’on entende
leur murmure.
Personne ne sait
le vert incendie
de la tonnelle
au mois de juillet,
et la lune
qui pose
son rayon roux
sur les roses d’août.
Qui connaît
encore
ces ombres
d’or
qui s’allongent
à l’heure
où l’on dresse
la table dehors ?
Qui garde
mémoire
des fleurs
rouies
en automne,
dernier éclat
avant l’oubli,
et du givre
qui luit
pour les Fêtes
de toutes
ses paillettes
sur la treille
nue ?
Du jardin feu,
il ne reste rien.
Pas une trace
de l’allée
qui mène
les visiteurs
à La Demeure.
L’asphalte
de la Zone
a tout effacé.
Mais il est
une trace
qui résiste
et qui prouve
que le jardin
existe
dans les songes
tus
de chacun,
ce poème
qui vous invite
à le suivre
jusqu’à
la grille
ouverte
sur le seuil
d’une enfance
qu’une seule
bribe
de souvenir
délivre
du deuil
par la grâce
définitive
d’un soupir…
Géraldine Andrée
Tous droits réservés@2018
L’essentiel est que tu Sois
dans chaque chose que tu Fais.
Avec toute ma joie,
Géraldine Andrée
Si tu fais silence
comme jadis
pendant les prières
du dimanche,
tu entendras
les mille
notes
de la pluie,
lueurs
devenues
après
qu’elles se sont tues,
étoiler
la marche
ultime
de l’escalier
qui mène
au coeur
du silence
de la demeure
de ton enfance
où ton coeur
bat
encore…
Géraldine Andrée
Tous droits réservés@2018
Le vent trace des lignes dans le sable,
dessine des lettres rondes sur l’eau,
avive les encres du jour,
accroche des virgules de lumière à l’herbe,
étire infiniment le souffle de sa phrase,
glisse son doigt d’enfant entre les feuilles,
en détache une qu’il destine à la prochaine goutte,
puis s’en va toujours plus loin,
effaçant avec emportement tout ce qu’il a écrit,
laissant néanmoins
des pointillés d’or,
pour qu’on le suive encore…
Géraldine Andrée
Il pleut et j’écris.
Quelle coïncidence !
Il pleut et j’ai une lampe pour que l’encre brille.
Quelle chance !
Il pleut et mon oreille reçoit autant de mots
que ma fenêtre de gouttes.
Quelle abondance !
Il pleut et je fais des signes à la lumière.
Quel miracle !
Il pleut et je trace un chemin bleu pour les beaux jours.
Quelle bénédiction !
Il pleut et j’écris.
Même si ces deux événements
sont indépendants
l’un de l’autre,
voici
que se rencontrent
une goutte d’encre
d’où point un mot
inattendu
et une note de pluie
qui luit
sur la tuile
dans le silence
qui s’ensuit.
Quelle conversation
sur ma page !
Ne l’entendez-vous pas,
vous aussi ?
Géraldine Andrée
Les chansons de France Gall ont bercé mon enfance et mon adolescence. Lors des dimanches après-midi d’hiver passés avec ma grand-mère, je la voyais chanter à la télé.
A l’âge de douze ans, j’entendais de ma chambre sa voix coquine chanter Les Sucettes à l’anis dans la lumière du salon ou de la cuisine.
Plus tard, âgée d’à peine vingt ans, alors que j’étais attirée par l’Afrique et le Maghreb, j’ai dansé à en avoir la fièvre sur le rythme d‘Ella Ella, Babacar et Quand le désert avance.
Un après-midi d’été, sous l’ombre bleue du marronnier, j’ai appris la mort foudroyante de Michel Berger.
En étudiant, j’allumais toujours mon petit transistor argenté et un soir, pendant la rédaction d’une âpre dissertation de philo, j’ai pleuré quand j’ai découvert cette voix subtile, délicate comme une dentelle dans la chanson Cézanne peint. J’aurais voulu poser les couleurs bleues, les couleurs d’or, les touches de pourpre et d’orange à chaque note sur mon cahier.
Mon premier amour m’a révélé ce que signifiait vraiment la chanson Les Sucettes à l’anis créée par Gainsbourg. J’ai beaucoup ri de ma naïveté.
Jeune adulte, j’ai acheté l’album Starmania puis la compilation des chansons de Michel Berger avec France. J’ai passé en boucle ça balance pas mal à Paris pendant que je corrigeais mes premières copies.
Plus tard encore, j’ai été fascinée par sa manière de galvaniser les foules, bras ouverts, mains tendues, visage renversé. Je trouvais cette offrande de soi extraordinaire. J’aurais souhaité être comme elle.
Au cours de mes difficiles épreuves, sa voix déterminée traçait son chemin en moi qui étais toujours si timide et effacée, prête à céder illégitimement ma place : Résiste ! Prouve que tu existes !
Cette simple injonction m’a aidée à m’affirmer face aux prédateurs et prédatrices.
France Gall a toujours fait partie de ma vie. Aujourd’hui, elle est morte.
Pourtant, avec ses cheveux blonds, ses yeux espiègles, son visage poupin d’éternelle jeune fille, je ne pensais pas qu’elle pût mourir. C’est arrivé. Quelques semaines auparavant, alors qu’on enterrait Johnny, j’ai eu cette prémonition, cette question intérieure :
– Mais que devient France Gall ? On n’entend plus parler d’elle !
La réponse est tombée hier.
France Gall est partie. Peut-être a-t-elle rejoint Michel et que les étoiles sont leurs projecteurs…
La voix de France Gall, sans me connaître, s’est adressée à la voix de mon coeur.
C’est ainsi que l’on prouve que l’on existe.
En chantant, elle envoyait des lettres intimes à tant d’anonymes. C’est, je crois, le signe de la plus grande réussite, celle qui consiste à dire chaque jour à chacun ici-bas : Cherche ton bonheur partout…
France, tu as rejoint Le Grand Tout.
Géraldine Andrée
Toi, si calme, si discrète, tu as toujours aimé les orages.
Tu te réjouissais d’entendre cette cavalcade qui franchissait la colline.
Tu allais au-devant de l’éclair qu’annonçait ce solennel roulement de tambour.
Jeune fille, tu te précipitais à la fenêtre pour assister au vif concert de la grêle, à la violente symphonie des cordes de la pluie. Ton visage était là, juste derrière la vitre giflée par l’eau.
Tu as écrit dans ton carnet d’adolescence : « C’est le spectacle qui termine une journée morne. »
Après le passage de l’orage, tu contemplais le jardin bouleversé : les arbres échevelés, les pétales détachés des fleurs et qui jonchaient l’herbe, le carré de roses piétiné.
Mais cela ne t’inquiétait pas : tu savais que le jardin reprendrait de la vigueur dans la lumière du lendemain matin et que s’il s’ébrouait longuement dans le vent, c’était parce qu’il soignait l’ultime étape de sa toilette.
Toi, si pudique, tu aimas passionnément. Ton coup de foudre pour André marqua ta vie à jamais. Chaque nuit, dans la solitude de ta chambre, tu rêvais de ton union avec ce garçon doux qui jouait du violon à la perfection.
Hélas ! L’orage de la guerre brisa ton grand amour. L’éclair blanc d’une lettre t’annonçant un soir de printemps son décès au front de Verdun te fendit le coeur.
Tu appris à vivre avec ce deuil qui allait changer définitivement le cours de ta vie.
Toi, si aimante, tu te résignas à un mariage de raison avec un ingénieur qui te délaissa vite pour des filles au café. Tes jours étaient rythmés par les orages silencieux de l’adultère. Tu fermais les yeux. Il est impossible de détourner la course du Destin. Tu t’habituas avec ta douceur coutumière au ciel morne de ton existence.
Guère douée pour la révolte, tu ne déclenchas aucun orage.
Je suppose que certains soirs, devant ton miroir, tu te surpris à espérer un miracle qui pourrait te délivrer de cette vie non choisie, à croire en l’apparition fulgurante d’un autre homme sur le cheval de la chance et qui t’emmènerait loin de ta propre image.
Tu égrenais souvent le chapelet. Tu savais que Dieu était capable de faire surgir de sa main bien des orages salvateurs.
Mais ce ne fut qu’une prière. Si cette dernière avait été exaucée grâce à l’ardeur de ta dévotion, aurais-tu vraiment suivi l’élan de ton coeur ?
Tu n’avais pas été éduquée pour prendre une semblable décision.
L’éventualité d’un tel orage t’attirait en même temps qu’elle te faisait peur.
Puis, les enfants te firent oublier ton désir de liberté.
La fougue de ton âme, tu l’as confiée à tes cahiers intimes.
Tu savais qu’ainsi, cela ne prêterait jamais à conséquence.
Toi, si docile, tu fus cette poétesse ardente qui m’offre aujourd’hui dans tes pages la sève du jardin perdu de Montmorency comme si c’était ton sang, le baume de la lumière mêlant les senteurs de la terre après l’averse, le regard qui luit une fois le chagrin passé, le souvenir du pétale de ce très ancien baiser sur ton visage.
Oui, à ta façon de me faire la louange de la Vie,
je vois
que tu as toujours aimé ses orages.
Géraldine Andrée,
Ta petite-fille
C’est un lointain soir d’hiver.
J’ai pris mon bain et revêtu mon pyjama chaud.
Je me sens bien.
Ma mère m’a couchée puis elle a allumé la lampe de chevet. Elle est douce et sereine, pour une fois. Plus de ménage à faire, plus de corvée. Les sermons et les reproches ont cessé. La journée est accomplie.
C’est l’heure de réciter la poésie que je dois savoir par coeur pour le lendemain.
D’ici, j’entends encore le silence de la chambre close – et le frêle frottement des branches du platane contre le volet.
Ma mère a ouvert le cahier à la page du poème, dont le chemin d’encre bleue est jalonné de barres discrètes signalant les pauses obligatoires, les silences incontournables, et de petites boucles préservant la grâce des liaisons.
J’ai des hésitations. Je ne connais pas vraiment mon poème.
Mais maman ne me gronde pas. Elle le redit lentement, à voix basse, comme si elle voulait me confier un secret.
C’est un poème de Maurice Carême, décédé depuis peu.
Le poète parle de sa chère campagne du Brabant au printemps, de sentier enjoué, de vent chantant, de tartine mangée au bord d‘une source argentine dont le rire se faufile entre les aubépines.
Couchée au coeur de l’hiver où j’apprends ce poème de Maurice Carême juste avant de disparaître dans la profondeur du sommeil de l’enfance, je me sens privilégiée tandis que les rimes en « ine » sonnent clair à mon oreille.
J’ai parfaitement noté le chant de la source dans mon cahier. Il faut dire que j’ai regardé avec une telle application le tableau noir où cheminait le poème écrit à la craie!
J’entends encore, trente ans après, ces fins de vers qui sautillent dans ma mémoire comme s’il s’était agi de la blanche marelle des dimanches. Je revois aussi le jeune visage apaisé de ma mère penchée sur mon cahier d’écolière.
Le lendemain, j’obtiens un bon point pour cette poésie que je récite, bras croisés, près de la fenêtre qui donne sur les toits enneigés.
Sans douter du moindre mot, je me suis levée pour faire naître dans ma voix les fleurs d’aubépine sur lesquelles brillent les gouttes de la source argentine pendant que craque entre les dents la blonde croûte d’une tartine.
Bel âge en vérité,
que celui où l’on apprend les poètes par coeur
et où rien de grave ne peut arriver
– aucun drame, aucun échec, aucune fureur –
si l’on est bien à l’abri dans un poème…
Géraldine Andrée
Pour écrire
un poème,
je prends comme
références
les méandres
que trace
le chant
de l’eau,
le souffle
du vent
qui rassemble
les murmures
des feuilles
pour en faire
une frémissante
reliure,
le ciel
qui donne
forme
au nuage
dont le regard
ignorait
encore
l’existence
un instant
auparavant,
et qui semble
né
d’un rêve
de passage
dans l’âme
d’un enfant,
la vague
laissant
sur le sable
son alphabet
lisible
seulement
pour le promeneur
qui se penche,
la couleur
de l’azur
destinée
à s’étendre
sur tout ce qui
respire
et tremble,
jusqu’à la moindre
corolle
cachée
dans le pli
de la longue
robe
de l’ombre,
et quand
le jour
se termine,
je signe
mon poème
d’ici-bas
avec cette goutte
d’encre
ultime
qu’un autre Poète
ajoute
aux lisières
et qui enlumine
le silence…
Géraldine Andrée