Enfant, j’ai vécu la solitude comme une malédiction. Je trouvais que c’était une malchance de rester dans ma chambre la plupart du temps. Les circonstances m’y obligeaient : j’habitais – et j’habite encore – dans une région où il ne fait pas souvent beau. En outre, notre maison se situait loin de la ville. Je ne me rendais donc pas au Nouga (diminutif des Nouvelles Galeries) avec des copines pour acheter des colifichets, et encore moins au café pour discuter avec elles de garçons qui ne m’auraient pas regardée. Enfin, comme l’ambiance familiale était régulièrement très tendue, j’avais appris instinctivement à m’isoler et, ainsi, à me préserver de ces drames domestiques déclenchés pour des prétextes extrêmement véniels.
Je revois ma chambre d’enfance comme si c’était hier : les rideaux orange, la tapisserie étoilée de fleurs dorées, le plancher de bois qui craquait sous mes pas, le petit lavabo et son miroir cachés par un rideau.
Au début de l’installation dans cette maison, des champs bordaient le jardin. Je pouvais observer de ma fenêtre un lièvre qui détalait, une biche qui regardait en direction du feuillage de notre mirabellier, la flamme rouge d’un écureuil qui semblait surgir du ciel. Je garde un souvenir précis de ces instants aussi exceptionnels que des miracles.
Hélas ! Toute cette nature fut détruite. Un parking de supermarché remplaça les arbres, les herbes et les animaux sauvages. La pelleteuse arrêta son massacre au ras du mur du jardin. L’espace devant mon regard s’étant rétréci, je nouai désormais contact avec ce qui était proche de moi – le platane, les tuiles de la véranda juste en dessous de la chambre, un merle noir qui visitait en hiver le rebord de ma fenêtre, sur lequel je disposais quelques miettes du pain chapardé au déjeuner.
Me considérant comme prisonnière de cet espace, je m’inventai des voyages par le biais de mes lectures. Derrière la vitre mouillée, je m’imaginais roulant en calèche sur les allées, comme si j’étais l’une des petites filles modèles échappée d’un récit de la Comtesse de Ségur. Quand j’explorai la poésie de Victor Hugo, je superposai au jardin familial la vision intérieure que j’avais du jardin des Feuillantines. Plus je me sentais calfeutrée, plus j’élargissais l’espace de mon imaginaire. Les murs que je croyais inébranlables cédaient. Assurément, la littérature m’y aidait.
Lorsque je découvris plus tard l’essai Une chambre à soi de Virginia Woolf, qui prône la nécessité pour toute femme d’avoir une chambre à elle – symbole de l’autonomie matérielle et affective -, afin de pouvoir accéder à la liberté de sa créativité, j’eus une révélation : mes séjours de solitude dans la chambre de mon enfance avaient été une bénédiction et un luxe dont beaucoup n’ont pas l’heur de bénéficier. À une époque récente, nombreuses étaient les femmes et les jeunes filles à ne pas avoir véritablement d’endroit à elles – même pas un petit bureau ou un coin de placard. Ce qui était d’autant plus la norme à l’époque de Virginia Woolf :
Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l’homme deux fois plus grande que nature.
Les femmes devaient encore partager tout l’espace avec l’autre – qu’il fût un frère, un parent -, dans les logements étroits des immeubles mal insonorisés des années soixante-dix et quatre-vingt. Je pris donc conscience que je faisais partie d’une caste de fillette et d’adolescente privilégiée. L’Univers m’avait fourni l’endroit nécessaire pour me protéger.
C’est parce que j’étais recluse dans ma chambre les jours de week-end et de vacances scolaires que je commençai à écrire. Dans cette chambre naquit mon premier journal intime. Puis, les cahiers de mes poèmes se succédèrent. Je me fis la dramaturge d’un théâtre de marionnettes pour mon public composé de peluches et de poupées. J’entrepris de longues conversations avec des héroïnes qui étaient de multiples projections de moi-même. Avec un ami imaginaire, je courais sur le terrain vague d’une page vierge et de ces séances de batifolages, je gardais la trace de calligrammes, d’enjambements, de rimes alertes. Je devins le poème sautant à cloche-pied sur la marelle du papier ligné. Je réalisai qu’avec la seule plume de mon stylo, je pouvais voyager dans le temps et dans l’espace. J’avais le don d’ubiquité!
Je possède toujours mon lieu d’écriture-rien-qu’à-moi aujourd’hui : mon bureau avec ma bibliothèque, mon ordinateur, mon imprimante. Grâce à la chambre de mon enfance, je suis devenue une femme inspirée et inspirante pour ceux qui apprécient ma présence.
Je dois ajouter que le petit essai de Virginia Woolf m’a fait accéder à une autre chambre : ma chambre intérieure, celle de mon cœur où s’assoit mon âme, mon hôtesse complice, à laquelle je m’adresse dans mes confidences, afin de recueillir ses conseils. C’est pour cela qu’au milieu de mes épreuves, je crois toujours au pouvoir d’une petite lampe éclairée – celle de la foi. J’ai lu, en 2020, l’essai d’Ariane Bilheran, Se sentir en sécurité ; Comment se protéger du stress et de la peur 1, qui m’a invitée à développer ma faculté de sécurisation intérieure. Quel que soit l’endroit où je me trouve – y compris dans la chambre d’hôtel la plus inconfortable, la plus lointaine et la plus bruyante -, je peux choisir d’accéder à ma-chambre-de-toujours, en posant ma main sur mon plexus solaire, au niveau duquel j’ai ancré/encré par des mots en images ce haut lieu de paix que la psychologue Ariane Bilheran qualifie de « nid psychique » :
Même si vous êtes victime d’épreuves qui vous ont mené, par un malheureux concours de circonstances, à l’hôpital, en prison, dans un habitat précaire,
ayez à l’esprit que votre intériorité ressemble à un magnifique château que vous aurez aménagé comme bon vous semble.
affirme Ariane Bilheran.
Je peux témoigner que, lorsque l’on a appris à consolider son intériorité, on est moins assailli par les contingences de l’existence qui se manifestent la plupart du temps sous la forme d’intrusions psychiques, engendrées par des événements ou des rencontres indésirables dans nos vies. Dès que l’on respecte le nid de sa psyché, on se fortifie contre des attaques qui, par conséquent, se raréfient.
Quand je relis mes poèmes et mes journaux intimes, je m’aperçois que les chambres m’ont davantage habitée que je n’ai habité ces chambres – il en est ainsi du retour ultime à soi dans La Petite Chambre du sud ou de la traversée de toutes les chambres de la vie, à l’image de la métamorphose de mon être.
De surcroît, je dois avouer que j’ai complété ma lecture du livre Une Chambre à soi de Virginia Woolf par ma vision personnelle de l’inspiration créatrice.
En effet, si toute femme désirant être au contact de sa Muse – qui n’est autre qu’elle-même/elle-m’aime – doit bénéficier d’un endroit exclusivement personnel, je pense que l’œuvre qu’elle crée ou qu’elle projette de créer est déjà cet endroit suprême, cette supra-maison ou maison onirique, comme le disait Gaston Bachelard dans La Poétique de la rêverie. En ce qui me concerne, si je possède, certes, une chambre d’écriture et que cette chambre d’écriture vient soudain à manquer, je suis réconfortée par une certitude inébranlable : l’écriture est ma chambre. Pourquoi ? Parce que sur une page, je peux toujours m’étendre, me détendre, me poser, me reposer, rêver, rire ou pleurer à loisir et ce, n’importe où, y compris dans un lieu de transit – une gare, un aéroport, un abri de tram… Le cahier qui s’ouvre, se referme quotidiennement est ma chambre de papier – un lieu permanent, secret et solide où je ne suis jamais seule quand j’en franchis le seuil, car tous mes essais de récits, romans et poèmes – déclinés en autant de versions de Moi-Même – m’attendent fidèlement.
La définition du haut lieu dans le dictionnaire Larousse est celle-ci :
Endroit où se sont passées des choses mémorables.
Or, le papier est précisément l’endroit où s’inscrit la mémoire des choses. Le cahier – devenu livre – prolonge la mémoire des murs et de toutes les maisons de notre vie.
Je reviendrai vers ce sujet inspirant dans un billet futur.
« Dans cet espace, vous vous sentez soutenus et rassurés. »
Quand j’étais enfant, puis adolescente, aimer la vie n’allait pas de soi. Je n’osais pas être heureuse, car à la joie succédait souvent une secousse émotionnelle pour des fautes bien vénielles, par exemple, un verre renversé ou brisé.
Dans mon esprit, tout bonheur se payait.
C’est en écrivant que j’appris à m’abandonner à la joie d’être.
Je ne sais plus comment me vint l’idée d’écrire. Je revois seulement mon cahier ouvert sous la lampe de la cuisine et un poème composé en lettres de couleur.
Lorsque j’atteignis l’âge de treize ans, je découvris le plaisir de demeurer en ma propre présence – celle qui sait pour moi – dans un journal intime.
Sur ma machine à écrire Royal, je fis parler tous ceux qui étaient privés de parole – les arbres, les fleurs, les animaux, les objets. Mes mots devenaient leurs yeux.
Puis je racontai dans des nouvelles les aventures singulières d’une héroïne qui semblait descendue du ciel, sans prendre conscience encore que cette héroïne qui franchissait tous les obstacles, c’était moi, la femme résiliente, accomplie déjà.
Quand je fis l’expérience du deuil, de l’abandon ou du rejet, je fus le témoin du pouvoir magique qui résidait en moi, puisque j’étais capable de transformer, par un poème, un chagrin en jardin, ma solitude en fontaine. Je pouvais même faire entrer dans mon cahier ouvert le flocon d’un pollen, échappé d’un printemps depuis longtemps passé, et d’en reconstituer le vol, par quelques strophes alertes.
Plus tard, après une violente rupture amoureuse, je me laissai, la veille, de petits mots près de ma tasse que je lisais au matin, avant de partir au travail : « Prends soin de toi ! », « Tu es courageuse, ma chérie ! », « Vas-y ! Tu en es capable ! », « Tu es formidable et pleine de ressources ! ». Je les recopiai tous dans mon carnet intime. Je m’envoyai également des lettres comme si j’étais mon amant, et que je réunis dans un recueil bleu.
Je pris l’habitude de tenir un carnet de gratitudes sur lequel j’inscrivais tous les petits présents reçus de l’existence, même si la journée avait été mauvaise. Un seul rayon de soleil dans un ciel maussade était signifiant.
J’en suis à présent certaine :
c’est en écrivant que j’aime non seulement ma vie, mais aussi la Vie qui va de soi, en partant de moi.
Et c’est en aimant ma vie que la Vie s’écrivit à travers moi,
jusqu’à aujourd’hui.
Géraldine
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Je n’ai pas d’autre prétention pour cette année deux-mille-vingt-cinq que d’être fidèle à ma résolution de faire refleurir l’ancien jardin avec les mots de chaque matin.
L’écriture me permet de contenir mes émotions. Elle est ce vase de quartz blanc où je dépose les roses épineuses de mes épreuves, les corolles écloses de mes pensées, les œillets des mots essentiels, mes larmes secrètes à fleur de pétales… Et d’autres fleurs sans nom s’apprêtent à apparaître. L’écriture accueille dans sa profondeur le bouquet de mon cœur pour qu’il ne se flétrisse pas encore aujourd’hui.
Victor Hugo est un poète, romancier, dramaturge et essayiste français. Il a créé de nombreuses œuvres dans tous les genres littéraires. Homme politique et romantique engagé, il fut un fervent défenseur des droits des opprimés, de tous les Misérables et a combattu contre la peine de mort. Surnommé L’Homme-Océan – expression qui se vérifie par la lignée maternelle – et L’Homme-Siècle – expression qui se vérifie par la lignée paternelle -, il a participé à la réparation de toute la société du XIXème siècle, de par son arbre généalogique.
Génosociogramme fait à la main de Victor Hugo
1) L’Homme-océan
Victor Hugo naît le 26 février 1802 de Sophie Trébuchet et de Joseph Léopold Hugo.
Sophie Trébuchet est orpheline de son père Jean-François Trébuchet, mort de noyade sur l’île Maurice où il a dû s’exiler après avoir été ruiné. Sophie Trébuchet est originaire d’une famille d’armateurs bretons ayant très probablement participé au commerce triangulaire au XVIIIème siècle. La mère de Sophie Trébuchet, Renée Louise Le Normand du Buisson, est morte « dans les eaux », juste après l’accouchement de son huitième enfant. Renée Le Normand du Buisson est fille de Renée-Pélagie Brevet, morte à vingt-trois ans et de René-Pierre Le Normand du Buisson, avocat et procureur fiscal qui a fait preuve de lâcheté sous la Terreur, puisqu’il a acquiescé aux noyades de Nantes commanditées par le juge Carrier (génocide breton et vendéen).
Sophie Trébuchet mourra d’eau dans les poumons (phtisie) après avoir jardiné.
Victor Hugo épousera Adèle Foucher et donnera naissance à Léopold qui mourra à 4 mois, Léopoldine qui mourra noyée dans la Seine à Villequier à l’âge de 19 ans, Charles (décédé d’apoplexie), François (décédé de tuberculose), Adèle qui « sombrera » dans la folie (comme les navires) après s’être éprise d’un officier qu’elle suivra de manière obsessionnelle jusqu’à l’île de la Barbade (réplique de l’exil de l’aïeul à l’île Maurice où il laissera la vie) et où elle errera avant d’être rapatriée en France.
Victor Hugo devra s’exiler sur les îles de Jersey et de Guernesey où il rédigera une partie des Contemplations – recueil dédié à sa fille noyée Léopoldine – en contemplant l’océan, la nuit. Le thème du gouffre, des abysses, des épaves, des monstres dans la nuit marine reviennent souvent dans son œuvre poétique et symbolisent une hantise psychique par la douleur du deuil.
Victor Hugo mourra d’asphyxie (autre variante de la noyade) déclenchée par une pneumonie.
On peut donc relever du côté maternel la problématique transgénérationnelle liée au thème de l’eau et des mortalités précoces : « mort dans les eaux », de Louise ; noyade de Jean-François Trébuchet ; noyade à dix-neuf ans de Léopoldine ; noyade symbolique d’Adèle dans la folie et du frère de Victor Hugo, Eugène (suite au mariage de Victor avec Adèle dont il était éperdument amoureux) ; noyade pulmonaire (phtisie de Sophie Trébuchet, tuberculose de François, pneumonie de Victor)…
Il y a, dans ces phénomènes de répétitions et de loyautés familiales (« on doit mourir de la même mort que l’aïeul J F Trébuchet »), le devoir de remboursement inconscient (ou karmique ?) d’une double dette de culpabilité : celle des noyades vendéennes sous la Terreur et celle d’avoir laissé s’exiler l’aïeul qui est mort seul, au loin. Ce phénomène de rétribution inconsciente passe par les noyades, l’errance et l’exil (exil de Victor Hugo, errance de sa fille Adèle, exils successifs de Sophie Trébuchet qui devait suivre son mari officier au cours de ses campagnes militaires napoléoniennes).
La postérité donnera à Victor Hugo le surnom d‘Homme Océan qui renvoie directement à la mémoire transgénérationnelle maternelle dont il est à la fois le porteur et le réparateur, puisqu’il met en mots l’indicible douleur familiale, régionale et collective des êtres chers disparus dans les eaux.
Analysons maintenant la branche paternelle du poète.
2) L’Homme-siècle
La problématique transgénérationnelle liée au triangle amoureux tragique et à la rivalité fratricide domine cette branche. L’issue est toujours la même : la mort ou la folie.
Joseph Léopold Sigisbert Hugo naît à Nancy le 15 novembre 1773 et meurt d’apoplexie le 29 janvier 1828 à Paris. Il vient d’une lignée ayant servi dans l’armée royale et accompli de hautes fonctions, surtout du côté paternel, puisque son père Joseph était un ancien adjudant et homme de loi auprès du roi Louis XVI.
Nommé officier puis colonel au service du frère de Napoléon, Joseph Léopold Sigisbert Hugo parcourt toute l’Europe, de garnison en garnison. Son épouse est contrainte de le suivre avec ses trois enfants, Abel, Eugène et Victor. En route vers l’Espagne où Léopold est muté, tous les trois sont témoins de massacres et d’exécutions qui marqueront fortement la mémoire de Victor.
Le couple ne s’entend pas, se dispute fréquemment et, lorsque le divorce est prononcé, la fratrie est divisée : Abel ira vivre avec son père, tandis que les deux frères considérés comme jumeaux, Eugène et Victor, restent avec leur mère.
Joseph Léopold Hugo a un ami très proche, qu’il considère comme son frère jumeau de cœur, Victor Fanneau de la Horie, général français (né le 5 janvier 1766 et mort le 29 octobre 1812 à l’âge relativement jeune de 46 ans, fusillé), descendant d’une lignée de juges. Il est notoire que Victor Fanneau de La Horie devient l’amant de Sophie Trébuchet, l’épouse de Léopold. Les deux entretiennent une liaison pendant de longues années. Quand Victor Fanneau est accusé de conspiration contre Napoléon 1er, Sophie le cache dans le couvent des Feuillantines, la demeure et le jardin refuges – symboles de l’Éden – que le poète évoquera beaucoup dans Les Contemplations. Victor Fanneau devient le précepteur et le parrain du jeune Victor. Il est à noter que le parrain et son neveu portent le même prénom. Ce n’est pas un hasard. En vérité, beaucoup d’éléments biographiques établissent que Victor Fanneau de La Horie est, en vérité, le père biologique de Victor, tandis que Léopold est le père adoptif. Inlassablement traqué par ses anciens amis représentants de la police impériale, Fouché puis Savary, Victor-Fanneau est arrêté et fusillé.
Le jeune Victor perd donc deux fois une figure paternelle : la première avec l’éloignement de Léopold lors de la séparation du couple légitime, la deuxième avec l’exécution du parrain – en vérité, père biologique – Victor Fanneau de La Horie.
Il reste au jeune Victor son frère aîné Eugène dont il est si proche que tous les deux sont considérés comme jumeaux. Cependant, tous les deux tombent amoureux d’Adèle Foucher, une amie d’enfance. C’est Victor qui épouse Adèle. Eugène ne peut le supporter et sombre dans la folie schizoïde le jour du mariage de son petit frère.
Le mariage de Victor avec Adèle sera malheureux. Le couple se préoccupera de préserver seulement les apparences. En vérité, Victor et Adèle ne s’entendent pas – l’un trompant l’autre, Adèle avec l’écrivain Sainte-Beuve et Victor avec Juliette Drouet dont il adoptera la fille (morte au même âge que Léopoldine) et qu’il installera non loin de chez lui lors de son exil à Guernesey.
En retraçant les événements-clés qui ont impacté la vie de l’écrivain dans ce génosociogramme, je peux noter deux déterminismes générationnels :
1) le trio amoureux infernal :
A. l’époux-l’épouse-l’amant (Léopold-Sophie-Victor Fanneau)
B. les frères jumeaux tous deux amoureux de la même jeune fille (Eugène-Victor-Adèle)
C. l’époux-l’épouse-l’amante (Victor-Adèle-Juliette).
Pour les cas A et B, ce trio amoureux est dominé par une rivalité fratricide reprenant l’épisode biblique de l’Ancien Testament où Caïn tue son frère Abel. Il est à noter que le frère aîné de Victor s’appelle Abel. Il est évincé de la fratrie en allant vivre avec son père Léopold, au rythme de ses conquêtes militaires. Il s’agit d’une sorte de disparition, voire de mort symbolique, pour le jeune Victor qui ne voit plus son frère.
Pour le cas A, la rivalité fratricide concerne Léopold, l’époux de Sophie et son ami intime Victor Fanneau, l’amant de Sophie. Inconsciemment, l’un doit nécessairement disparaître pour que l’autre garde – sinon sa place d’époux – au moins sa place de père auprès du jeune Victor. Ce souhait de meurtre psychique se matérialise, selon moi, dans la matière, avec l’éviction par les armes de Victor Fanneau de La Horie.
Pour le cas B, le même schéma de lutte fratricide se reproduit. L’un doit disparaître pour que l’autre existe en tant qu’époux. Eugène, amoureux fou d’Adèle, disparaît psychiquement puisqu’il devient dément le jour des noces entre Victor et Adèle. L’issue du conflit fratricide ne présente que deux alternatives – la folie ou la mort – comme dans les tragédies grecques.
Il est à noter que le thème de l’œil de la conscience culpabilisante qui juge Caïn est souvent évoqué dans la poésie de Victor Hugo :
« L’Oeil était dans la tombe et regardait Caïn. »
La Conscience
2) L’injustice et la trahison par un proche :
Victor trahit Eugène en épousant Adèle ; puis il trompe sa femme avec Juliette tout comme l’a fait sa mère Sophie avec Victor Fanneau. Quant à Victor Fanneau, ses implications dans les conspirations contre Napoléon n’ont pas été clairement démontrées. Il a été arrêté puis condamné à mort suite à la dénonciation de deux de ses amis (Savary notamment). Enfin, des études biographiques émettent l’hypothèse que ce serait Pierre Foucher, le père d’Adèle Foucher, greffier au tribunal de Paris, qui l’aurait dénoncé. Quoi qu’il en soit : Victor Fanneau de la Horie subit l’ironie d’une destinée tragique : il meurt exécuté alors qu’il est le descendant d’une lignée de juges de paix !
La mémoire transgénérationnelle que porte Victor Hugo pourrait donc être la suivante :
A) Victor est sous l’emprise d’une mémoire de répétition :
1) Il reproduit la mésentente conjugale de ses parents.
2) Il reproduit la mémoire d’adultère (liaison avec Juliette Drouet qui habite non loin du foyer conjugal à Guernesey et liaisons avec d’autres maîtresses).
3) Il reproduit la mémoire d’exil du fait des déplacements récurrents du couple parental à travers l’Europe.
4) Il reproduit la mémoire de révolte et d’exil du fait du traumatisme de l’exécution de son père biologique : Victor Fanneau de la Horie. En effet, tout comme Victor Fanneau de la Horie, il fomentera une conspiration contre le Coup d’État de Napoléon III et, ses jours étant clairement en danger, traqué par la police (comme le fut Victor Fanneau de la Horie), il est contraint de s’exiler pendant 20 ans sur les îles anglo-normandes.
B) Victor est sous l’emprise d’une mémoire de réparation vis-à-vis de son père Fanneau de La Horie :
1) Il prend la plume pour dénoncer les injustices et les misères de son temps (Les Misérables). En effet, son père biologique est mort comme un misérable, condamné à mort et fusillé, et il est représenté par l’image du forçat traqué, Jean Valjean, dans la fresque sociale Les Misérables. Il ne faut pas oublier que Victor a été prédestiné très jeune à ce rôle de réparation puisque son inconscient a été chargé de toutes les images d’exécutions sur la route espagnole.
2) Il se révolte contre la tyrannie de Napoléon III tout comme son père biologique Victor Fanneau de la Horie contre Napoléon 1er, reprenant le flambeau de son combat. Et il réussit là où son père a échoué. En effet, alors que Victor Fanneau aurait pu s’exiler aux Amériques – comme cela lui avait été conseillé – pour échapper à la mort, Victor, lui, parvient à s’exiler, non seulement pour sauver sa vie, mais aussi pour traverser le deuil de sa fille Léopoldine. Puis, à son retour en France, il fera une véritable carrière politique, siègera à l’Assemblée nationale, demandera l’abolition de la peine de mort – accomplissant ce que Victor Fanneau de la Horie n’a pu accomplir : le combat pour la justice, l’égalité et la liberté.
En ce sens, il incarne l’expression de L’Homme-Siècle que la postérité lui a attribuée et qui correspond à la mémoire transgénérationnelle de la branche paternelle.
Il ne faut jamais oublier que nos réactions, choix, pensées sont déterminés par les événements familiaux et socio-historiques. Qu’aurions-nous fait à la place de cet aïeul dans le même contexte ? Pas mieux, je pense. Pas pire, non plus. Il est à noter que si la vie de Victor Hugo a été dirigée par des déterminismes transgénérationnels inconscients, l’écrivain a transformé ces déterminismes en élan réparateur et créateur puisque, grâce à ses œuvres littéraires et son engagement politique, il a réparé la société de son temps à travers ses deux lignées – maternelle et paternelle.
Intéressons-nous maintenant à l’enfant de remplacement et au fantôme transgénérationnel dans le génosociogramme de Victor Hugo.
1) L’enfant de remplacement :
Ce terme désigne un enfant né après un enfant mort, à la naissance ou en bas âge. Léopoldine, le deuxième enfant de Victor Hugo (considérée comme le premier enfant sur l’arbre généalogique), est l’enfant de remplacement du petit Léopold, décédé à 4 mois. Son prénom reprend le prénom de l’enfant mort, en étant féminisé : Léopold-ine. Il était courant, au XIXème siècle, que l’on donne les mêmes prénoms de génération en génération : Léopold fils reprenant le prénom Léopold père. Mais leur attribution peut être psychiquement significative du point de vue transgénérationnel (c’est tout l’inverse aujourd’hui, puisque la mode est de donner aux enfants des prénoms fantasques, ce qui n’efface pas les traumatismes générationnels mais qui, bien au contraire, les refoule très loin dans la psyché). De même, Léopoldine semble avoir remboursé dans le sacrifice inconscient de la noyade (sa robe est restée accrochée au bateau retourné et elle ne savait pas nager) la dette collective et karmique de René-Pierre Le Normand du Buisson, contractée lors des noyades vendéennes sous la Terreur.
2) De plus, Adèle semble avoir été colonisée par le fantôme transgénérationnel de l’aïeul Jean-François Trébuchet.
« Le fantôme transgénérationnel est une mémoire familiale qui se constitue et qui va être « gérée inconsciemment » par l’un des membres du clan né après le drame. Cette mémoire est enfermée dans une sorte de crypte de l’inconscient dans laquelle vivrait le Fantôme en relation avec le drame. Ce dernier sortirait de temps en temps et utiliserait le corps et l’esprit de l’enfant ». affirme le Docteur Salomon Sellam dans son ouvrage Le Syndrome du gisant.
Adèle Hugo est la gisante de l’aïeul Jean-François Trébuchet. Lorsqu’elle suit désespérément un officier dont elle est folle amoureuse jusqu’à l’île de la Barbade, c’est pour remettre en marche ce défunt, lui redonner vie et mouvement, d’une certaine manière, autre façon de le « ressusciter », ce qui ne peut que l’amener à sombrer dans la folie et à rejoindre ensuite le sépulcre de l’hôpital psychiatrique.
3) Ce fantôme transgénérationnel de l’aïeul J F Trébuchet, c’est Victor Hugo qui en fut le vecteur, contaminant ainsi inconsciemment ses enfants, ayant été lui-même contaminé dans son psychisme par cette disparition injustifiée, cette noyade injustifiable de son grand-père maternel.
Nombreuses sont les références à la crypte dans son œuvre poétique, comme dans le poème Veni, Vidi, Vixi: Je suis venu, j’ai vu, j’ai vécu (donc je suis mort) :
« Ô Seigneur, ! ouvrez-moi les portes de la nuit,
Afin que je m’en aille et que je disparaisse !«
La récurrence de l’attrait pour la mort et l’abîme montre que le poète souffre non seulement d’un deuil pathologique (volonté de fuir les fleurs, le soleil, les parfums du printemps pour reposer dans une nuit sans saison) de sa fille Léopoldine, mais aussi d’une fascination pour les fantômes du passé (qu’il interrogera lors de séances de spiritisme à Jersey et à Guernesey).
Cette contamination transgénérationnelle par le fantôme conduit également Victor Hugo à remettre debout son proche défunt mort de manière indigne : Victor Fanneau de La Horie, grâce à son combat politique et judiciaire, manière aussi de dépasser le deuil de Léopoldine dans ses plus beaux poèmes, comme Demain, dès l’aube, extrait des Contemplations, où il berce son souvenir par la marche, essayant de la faire revivre dans la beauté de la nature et le cycle du temps :
« Demain, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt ; j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.«
4) En laissant inconsciemment le fantôme de l’aïeul Jean- François Trébuchet le coloniser – jusqu’à contaminer ses descendants -, son clan maternel lui a transmis une mission de réparation par l’octroi de son prénom Victor, qui signifie Vainqueur en latin.
Victor devait vaincre la mort. Le déterminisme familial l’a confronté à de nombreux deuils pour remplir cette mission : la mort de Fanneau de La Horie, la mort du petit Léopold, la mort de Léopoldine, la mort de Charles, la mort de François-Victor. Seule sa fille Adèle lui a survécu, recluse à l’asile psychiatrique.
De la descendance de l’arbre généalogique de Victor Hugo, il ne reste que celle de Charles.
Alors, Victor Hugo a-t-il vaincu la mort ? Sans doute par la littérature et en accédant à la postérité, offrant ainsi à tout son clan l’opportunité d’être éternellement mis en lumière.
Je me souviens. J’avais commencé un cahier de Toi à Moi, de Moi à Toi, dédié à notre relation par-delà le temps et l’espace, cahier que j’ai transformé ensuite en pages du matin, comme autant de lettres que je t’envoie.
J’ai cherché pendant longtemps le murmure d’une voix, un souffle peut-être. Mais je n’entendais que le sang du silence qui circulait dans l’appartement vide. Rien d’autre.
Il n’y avait rien à attendre de l’ombre. Rien à espérer. Rien à découvrir. Alors, j’ai ouvert les volets et j’ai laissé le soleil baigner toutes les pièces de ma solitude.
Dans la salle à manger, une pile de cartons. Premier bûcher funéraire dressé. Les larmes dans les yeux, je me suis retrouvée dans les vieilles photos de ma jeunesse. Moi, dessinant à l’âge de cinq ans, vêtue de ma robe fleurie, et souriant, surprise devant l’éclair blanc du flash. Puis moi, à l’âge de seize ans, souriant de profil, avec mes boucles d’oreille roses et ma mèche blonde sur le front. Ai-je été Moi à ce moment-là, cette Autre, cette jeune fille qui ignorait la douleur qu’elle allait vivre ?
Sont venus dans ma main des carnets d’adolescence, des cahiers griffonnés qui s’effeuillent, car leur vieille reliure se détache à la lecture, des poèmes tapés à la machine à écrire – mon style n’était pas si différent de celui d’aujourd’hui – et surtout le cahier orange de mes sept ans, ce cahier de poèmes et de dessins entremêlés.
Je m’attendais à retrouver un foulard fleuri d’où s’échappait jadis le rire de ma mère, un foulard qui ne remplacerait pas sa peau mais qui en était le souvenir.
Et c’était moi que je retrouvais, l’adolescente triste et discrète qui écrivait pour lutter contre l’effacement dans sa famille, qui vivait pour écrire mais qui, surtout, écrivait pour vivre.
Je me sentais si petite face à ce vide qu’était devenu l’appartement familial. Aussi suis-je passée à la pièce de gauche, celle du cœur finalement, l’ancien salon de mes parents.
Il y avait là un deuxième bûcher funéraire composé de choses et d’autres – cadres brisés, portraits fracturés, vieux papiers d’héritage pour une maison depuis longtemps vendue, photos de la fille que je voulais oublier.
Et, alors que j’étais si désespérée, je t’ai rencontrée dans tes livres, toi l’aïeule, dans ta maison de Montmorency, écrivant sous les feuillages, le visage tourné vers mon regard, comme si tu savais que j’allais naître et que tu allais me reconnaître… plus tard, bien plus tard…
J’ai feuilleté tes cahiers de cuir brun, tes carnets à la couverture rousse comme les fleurs rouies de ton jardin. J’ai suivi le chemin de ton écriture fine, alerte, légèrement déhanchée… Un sentier frêle pour mes yeux voilés à travers lequel mon index m’a guidée.
J’ai traversé nos paysages communs d’écriture : un verger, une forêt, une maison-refuge pendant l’Occupation, le retour à la terre natale, le visage de ton père, un repas de Noël où il était encore là… Tous ces thèmes que j’explorais dans mes poèmes figuraient déjà dans ces pages que tu avais écrites avant ma naissance. C’est comme si tu m’avais transfusé le sang de ta poésie.
Je suis revenue à la salle à manger, au bûcher funéraire de tous les anciens Moi que je fus. Et elle était là, Géraldine, dans la lumière d’une terrasse matinale, point de départ pour l’inspiration d’une nouvelle décrivant la relation tragique entre deux amants.
Je suis ensuite revenue à tes textes dans le salon, à l’adolescente que tu avais été, toi aussi, et qui pouvait mourir pour un chagrin d’amour. Nos cahiers se faisaient l’écho l’un de l’autre dans le silence de la maison abandonnée. Ma trace continuait ta trace ; ta trace rendait visible la mienne ; nos deux chemins se superposaient ; nos mots se mêlaient, se répondaient par-delà la rive qui nous sépare – toi la défunte, moi la vivante. Pour nous deux, la page est cette neige un peu jaunie à travers laquelle nous nous promenons, où nous conversons en sourdine.
Aujourd’hui, je comprends mieux le titre de mon journal intime de 2017 : de Toi à Moi ; de Moi à Toi.
Les deux pièces de la maison vide – l’une contenant tes manuscrits ; l’autre contenant mes manuscrits – se font face comme les deux pages d’un recueil de souvenirs à remplir.
J’ai emporté tes cahiers avec les miens. Toi et moi, nous avons pris ensemble le train du retour vers ma maison.
Peut-être n’ai-je pas vécu toute cette souffrance en vain. Moi qui venais en quête d’un souvenir de mes parents dont ma sœur m’avait définitivement spoliée, c’est ton souvenir que j’ai recueilli ; ce sont toutes ces feuilles de toi que j’ai rassemblées. Le fil de l’encre nous relie à jamais. L’écriture m’a aidée à franchir l’espace-temps qui nous sépare.
Grâce à tes cahiers, je peux affirmer maintenant que j’écris. Je m’en sens légitime, car j’ai tes journaux intimes pour héritage.
Grâce à ta vie, je peux affirmer maintenant que ma vie a un sens. Je peux poursuivre la phrase interrompue de ton existence. De gauche à droite, du cœur à l’esprit, puisque tel est le sens de l’écriture.
Et c’est promis : de ta vie, de tes témoignages, de tes récits, de nos expériences semblables, des événements karmiques qui nous réunissent, je ferai un livre.
Notre double biographie. Deux fenêtres côte à côte ouvertes.