Je suis la houle des blés les méandres des champs de colzas sous la brise
Je suis l’étoile à la fenêtre la gouache séchée sur la robe verte le ventre de l’épeire au centre de sa toile
Je suis la médaille l’aurore le fétu dans l’œil de l’Autre la botte de foin bien rangée dans la grange de grand-père
Je suis la sucette de sucre d’orge les cuivres du quatorze juillet l’étincelle dans la corbeille de pommes au soleil
Je suis la crème à la vanille la pâte à crêpe de Carnaval la feuille d’arrière- saison les ailes du papillon tigré la jonquille du sentier une mèche de petite fille
Je suis le pissenlit entre les rails la couronne sur la galette des rois les bulles de la limonade servie devant l’église la croûte arrachée de la blessure le sang de la mirabelle trop mûre le teint après la crise de foie la pluie de safran sur les mariés
Je suis le raisin un peu jeune la prune déjà rouie la moutarde de ma fureur ce rire amer la rouille qui monte à la grille la première tache de cimetière sur la main de Claire le feu follet qui court à fleur de terre
Je suis ces ombrelles le long du fleuve de Chine la flamme de la bougie sa cire fondue dans la coupelle l’herbe fanée sous mon pas la crinière léonine qui pourfend l’air un peu de joie qui subsiste l’enthousiasme parfois quand mes projets ont un avenir le siège en osier de l’enfant
Je suis la lampe de chevet les grains de maïs qui crépitent sur le brasero de la plage le rayon qui danse dans le flacon d’encre le crépuscule sur les toits de Provence le cœur de la mie tendre les carreaux de la salle d’attente le thé qui infuse près du cahier le cadre de ce tableau de famille adjugé vendu le jour qui fait refleurir la tapisserie de la maison vide
Je suis l’ultime explosion du champagne la braise encore tremblante de l’espoir ce qui pétille irradie puis s’éteint les confettis de la fête jonchant la terrasse déserte la luciole qui volette dans sa frêle lueur le sable mouvant du temps l’épingle d’or du souvenir dans la nuit de la mémoire la lune penchée sur le chagrin et mon propre point final
qui flamboie juste un instant avant que je n’accepte de le voir disparaître irrémédiablement emporté par la phrase de ce poème qu’il achève de lui-même
Quand j’étais enfant, puis adolescente, aimer la vie n’allait pas de soi. Je n’osais pas être heureuse, car à la joie succédait souvent une secousse émotionnelle pour des fautes bien vénielles, par exemple, un verre renversé ou brisé.
Dans mon esprit, tout bonheur se payait.
C’est en écrivant que j’appris à m’abandonner à la joie d’être.
Je ne sais plus comment me vint l’idée d’écrire. Je revois seulement mon cahier ouvert sous la lampe de la cuisine et un poème composé en lettres de couleur.
Lorsque j’atteignis l’âge de treize ans, je découvris le plaisir de demeurer en ma propre présence – celle qui sait pour moi – dans un journal intime.
Sur ma machine à écrire Royal, je fis parler tous ceux qui étaient privés de parole – les arbres, les fleurs, les animaux, les objets. Mes mots devenaient leurs yeux.
Puis je racontai dans des nouvelles les aventures singulières d’une héroïne qui semblait descendue du ciel, sans prendre conscience encore que cette héroïne qui franchissait tous les obstacles, c’était moi, la femme résiliente, accomplie déjà.
Quand je fis l’expérience du deuil, de l’abandon ou du rejet, je fus le témoin du pouvoir magique qui résidait en moi, puisque j’étais capable de transformer, par un poème, un chagrin en jardin, ma solitude en fontaine. Je pouvais même faire entrer dans mon cahier ouvert le flocon d’un pollen, échappé d’un printemps depuis longtemps passé, et d’en reconstituer le vol, par quelques strophes alertes.
Plus tard, après une violente rupture amoureuse, je me laissai, la veille, de petits mots près de ma tasse que je lisais au matin, avant de partir au travail : « Prends soin de toi ! », « Tu es courageuse, ma chérie ! », « Vas-y ! Tu en es capable ! », « Tu es formidable et pleine de ressources ! ». Je les recopiai tous dans mon carnet intime. Je m’envoyai également des lettres comme si j’étais mon amant, et que je réunis dans un recueil bleu.
Je pris l’habitude de tenir un carnet de gratitudes sur lequel j’inscrivais tous les petits présents reçus de l’existence, même si la journée avait été mauvaise. Un seul rayon de soleil dans un ciel maussade était signifiant.
J’en suis à présent certaine :
c’est en écrivant que j’aime non seulement ma vie, mais aussi la Vie qui va de soi, en partant de moi.
Et c’est en aimant ma vie que la Vie s’écrivit à travers moi,
jusqu’à aujourd’hui.
Géraldine
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Je n’ai pas d’autre prétention pour cette année deux-mille-vingt-cinq que d’être fidèle à ma résolution de faire refleurir l’ancien jardin avec les mots de chaque matin.
L’écriture me permet de contenir mes émotions. Elle est ce vase de quartz blanc où je dépose les roses épineuses de mes épreuves, les corolles écloses de mes pensées, les œillets des mots essentiels, mes larmes secrètes à fleur de pétales… Et d’autres fleurs sans nom s’apprêtent à apparaître. L’écriture accueille dans sa profondeur le bouquet de mon cœur pour qu’il ne se flétrisse pas encore aujourd’hui.
Quand tu n’as rien à dire dans ton journal intime, écris sur l’écriture. Écris comment l’écriture s’avance vers toi – vague, houle de sable ou alezan. Écris comment elle te traverse avec sa brise ou sa tempête. Écris comment elle t’enveloppe ou te tenaille, te berce ou te maintient en alerte… Écris comment elle aiguise tes sens comme un couteau. Écris comment son encre coule ou coagule au bout de ton stylo. Écris comment elle geint, rit, murmure, tonne, soupire. Écris comment sa pointe racle le papier ou glisse tel un bateau toutes voiles dehors ; écris aussi sur l’écriture-oiseau, ivre de s’être délivrée de la cage de la marge. Écris sur ses pas qui s’apparentent parfois à la danse d’une jeune fille entre les lignes, et dont l’entrechat saute tous les carreaux. Écris sur l’éclat qu’elle laisse quand elle sèche. Écris sur son odeur de forêt d’automne et sur le bleu de cette feuille qu’elle déplie par sa seule présence. Écris sur le temps de son souffle et sur son chemin qui se suspend un instant, entre deux fleurs de songe. Écris sur ses rives qui s’élargissent sous la magie de ta main. Écris sur son eau, son sang, son sanglot. Écris sur la lampe de chacun de ses mots qui t’éclaire dans ton voyage quand la clarté du jour baisse. Écris sur ses hoquets, ses hésitations, ses silences qui donnent de l’ampleur à ton souffle. Écris comment elle te rend corolle, comment elle remue tes étoiles dans la nuit de ton ventre. Écris aussi sur sa course à travers ton enfance. Écris comment elle te sort ensuite de toi-même, te guidant au-delà de la fenêtre, plus loin, vers l’église, la place et les gens. Écris comment elle te rend amante déhanchée dans son frémissement de taffetas. Écris comment elle fait de toi une baie qui ondule à la lisière de l’infini. Puis, écris quand elle se retire, laissant derrière toi la trace d’une patte d’oiseau ou de renard, dans la blancheur de l’aube. Écris comment elle t’a métamorphosée en écriture, c’est-à-dire cette fillette de sept ans qui est pour toute sa vie durant l’héroïne de ses aventures. Écris sur l’écriture
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Elle a fini d’écrire pour aujourd’hui Elle pose donc ses mains sur ses genoux et regarde la lumière rousse qui trace une phrase fugitive sur les murs de sa chambre qui deviennent pour quelques instants les pages blondes d’un livre dont l’incipit s’efface déjà
C’est ainsi Aucune maille de mots aucun fil d’encre ne peut retenir le temps ce poisson qui glisse vers un point si profond si lointain qu’elle sait qu’un matin elle renoncera à le suivre
même si elle se dit avec confiance que pour l’attraper il lui faut continuer à écrire à tisser le filet de ses textes chaque jour de sa vie que Dieu fait et accepter de mourir intérieurement en plongeant la tête la première dans tout ce blanc