Elles sont finies
les années
de sang
Alors
elle s’achète
un carnet
avec un cordon
pour le nourrir
avec celle
qu’elle est devenue
Géraldine Andrée
Elles sont finies
les années
de sang
Alors
elle s’achète
un carnet
avec un cordon
pour le nourrir
avec celle
qu’elle est devenue
Géraldine Andrée
Géraldine Andrée
Je me souviens comment enfants
nous sortions nous amuser dans le jardin après la pluie
Nous soulevions la mousse du muret
pour pêcher des limaces des escargots
que nous posions sur la ligne de départ
marquée par une branche de coudrier
pour une course à travers la pelouse
Nous faisions la toilette de nos peluches
dans les flaques du sentier
puis nous cueillions des brins d’herbe
des pissenlits encore trempés au soleil
qui étoilaient de leurs étincelles
le cœur en osier de nos paniers
Nous nous disions alors
Voilà la salade de notre déjeuner
à la sauce aigre
-douce
Nous ne nous disions jamais avec regret
en regardant la fenêtre
Zut
Il pleut
car nous savions qu’il nous serait promis
de jouer avec quelques
gouttelettes
et nous étions heureux
Géraldine Andrée
Il est des jours où je me dis :
– Aujourd’hui, j’arrête d’écrire ! Je m’autorise à vivre !
Et je m’aperçois que, quoi que je fasse,
j’esthétise l’instant ; je veux en faire un poème qui se déhanche comme un danseur.
Vite, attraper le mot juste qui désignera le pétale de cet hortensia, la lueur de ce lampion dans le crépuscule, la note de cette mouette qui flirte avec les flots.
Je renonce à mon intention de ne pas écrire car je me dis que chaque jour, l’écriture fait de moi un passage qui mène à la vie ; la vie fait de moi un passage qui mène à l’écriture.
Je ne sors pas de l’écriture pour entrer dans la vie puisque je suis la porte ouverte entre les deux ; pour que brille sur son seuil la trace de tout ce qui doit advenir – de la phrase au désir.
Géraldine Andrée
Sa mère
sous-entend
Deviens
ce que je veux
que tu sois
Elle commence
à écrire
son autoportrait
qu’elle ne cesse
de barrer
d’effacer
car elle ne se reconnaît pas
Géraldine Andrée
Après avoir écrit dans mon journal intime et lu quelques pages de l’œuvre The Artist’s way de Julia Cameron, je reste là, assise au soleil, fixant sa frêle phrase de lumière bientôt effacée sur la page de la table.
Et je sens que tout est bien ainsi, que rien ne doit rompre l’équilibre précaire de cet instant posé au bord du temps, pas même mon souffle si ténu.
Un songe me traverse :
Tu te souviens ? Une fin d’après-midi dans la maison de G ! Une douce lumière de vacances… Tu contemplais sans penser à rien les guirlandes de fleurs de la toile cirée…
Et soudain, une certitude a surgi : l’intense sentiment d’être uniquement Toi, profondément Toi. Tu t’es interdit de répondre à la question que te posait ta mère pour ne pas dissiper cette plénitude éphémère, ne pas heurter puis briser cet instant de cristal.
Tu revis une expérience jumelle aujourd’hui : te contenter d’être là, au bord de la Vie elle-même, en ayant conscience que lorsque tu prendras ta plume la plus légère pour tenter de raconter ce qui est indicible, ce vase secret qui contient tout ton être se fêlera
de haut en bas.
Géraldine Andrée
Le huissier
passe
lui remettre
l’assignation
en justice
de la part
de sa sœur
pour la succession
qui selon ses dires
ne se règle pas
assez vite
Alors
elle interrompt
l’écriture
de ce poème
qui devait clore
son livre
efface
dans la dédicace
le nom
de sa sœur
et commence à écrire
une lettre
à son avocat
Géraldine Andrée
J’écris pour que mes mots
soient des lampes
éclairant le cœur
des chambres que j’ai quittées
Géraldine Andrée
Remplis
toute la page
tout l’espace
qu’elle t’offre
Qu’aujourd’hui
ta vie
déborde
Géraldine Andrée
Il pleut
des trombes
Elle attend le bus
Treize
Sa sœur passe
devant elle
en voiture
sans s’arrêter
Elle éprouve
le regret
que sa sœur
ne soit pas
une inconnue
pour elle
qu’elle ne soit pas
une inconnue
pour sa sœur
car elle n’aurait pas éprouvé
tant de peine
à attendre
ainsi
le bus Treize
depuis le cimetière
tandis qu’il pleut
à verse
Géraldine Andrée