Elle a commencé un journal intime Et un cahier de poésie à l’adolescence. Elle se souvient que les crampes des premières menstruations tenaillaient son ventre alors qu’elle écrivait ses poèmes. Une lunaison pour un cahier plein… Le soir de la pleine lune blanche, L’œuvre, aussi maladroite fût-elle, était menée à terme, Bien qu’il parût évident Qu’elle demeurait encore un peu une enfant. C’est ainsi. Son sang a toujours accompagné son encre Jusqu’à chaque page ultime, Jusqu’à la signature un peu timide De ses recueils disparus aujourd’hui,
Géraldine Alias Maureen,
Que seule ce soir La lampe de sa mémoire Souligne d’or Et lui destine.
Que faire de ces quelques feuilles détachées que le vent de la vie peut emporter si loin des yeux ? Comme je n’ai pas de réponse, je prends du fil bleu et je recouds ces feuilles ensemble.
De la cicatrice de leur déchirure, je fais une reliure, une histoire qui commence, un cahier éclos à fleur de silence.
Quand j’écris, je me sens à ma place dans l’espace de la page, et le point qui termine chaque phrase fait partie de la multitude de points possibles qui apparaissent comme des astres pour me faire signe.
Il n’y a pas d’inspiration plus personnelle, plus unique et plus originale qu’une vie, toute une vie à écrire et donc à faire sienne. Que jusqu’à l’ultime instant, le temps se fasse encre.
Un jour j’ai eu envie de partir loin Mais je n’avais pas assez d’argent pour acheter un billet longue destination Alors j’ai ouvert mon cahier brun Qui était à portée de main
Mot après mot j’ai fait mon voyage J’ai tracé mon chemin J’ai franchi la ligne qui me séparait De ma liberté de ma vérité de ma beauté
J’ai trouvé mon élan J’ai déployé mes ailes dans le blanc J’ai créé mon horizon Et j’ai rencontré un pays si secret
Qu’il ne figure sur aucune carte du monde Pas même un point ne le désigne Seul un poème peut le rejoindre Parce qu’il porte mon prénom
Lorsque vous avez le projet d’écrire votre biographie, une petite voix – la vôtre ou celle d’un proche – vous susurre :
-Est-ce que c’est assez intéressant, ce qui est arrivé, pour que cela soit écrit ?
Il n’y a pas de hiérarchie dans les écritures de vie. Tout comme chaque vie est digne d’être vécue, chaque vie est digne d’être écrite. Dans le film Quelques Heures de printemps, la mère d’Alain Evrard est prête à mourir. On lui pose la question :
-Avez-vous eu une belle vie ?
Et elle répond :
-C’est ma vie !
Je connais un homme qui répertorie sur chaque page et dans chaque case de son agenda ce qu’il fait, jour après jour. Il y inscrit les actions les plus anodines au rythme des instants, comme :
Remplir la gamelle du chat Rempoter les fleurs Changer de lessive Fumer un cigare Ramasser un papillon mort dans la rainure de la fenêtre Redonner sa liberté à une coccinelle qui se balade sur ma plante d’intérieur Acheter TV Magazine 20 heures ; revoir pour la treizième fois Un Tramway nommé Désir
Ces actions semblent si banales que certains les relègueraient au stade du « non événement » ou de la trivialité.
Pourtant, j’imagine quelle découverte ce sera pour les petits-enfants de cet homme qui note tout de feuilleter plus tard ces nombreux agendas, de poser un doigt sur la case du 15 avril 2018 et de se dire :
-Tiens ! Ce jour-là, Pépé a assisté à la floraison de l’hibiscus ! Il a acheté de l’eau en bouteille car il en avait assez de l’eau du robinet. Il a prévu de s’acheter de nouvelles chaussures !
Autant de gestes, autant de projets immédiats, autant d’humbles émerveillements sauvés du silence.
Et puis, est-ce un « non événement » que d’écrire, par exemple, sur la mort d’une mouche dont on a été témoin dans la lumière du soleil, comme le fut Marguerite Duras ? 1
Anne Frank et Etty Hillesum ne se sont pas demandé si elles écrivaient quelque chose d’intéressant pendant la sombre période de l’Holocauste. Elles ont pris la plume pour sonder leur coeur en temps de guerre, se confier, se retrouver dans la calme et blanche unité d’un cahier, alors que l’angoisse des persécutions menaçait d’éparpiller à chaque seconde leur identité profonde. Elles n’ont pas rédigé un journal pour être publiées ou documenter une époque, mais pour s’appartenir enfin, bien qu’autrui se soit acharné à spolier leur existence.
La jeune fille Etty note un mercredi 10 juin 1942 au matin :
Cette heure qui précède le petit déjeuner est en quelque sorte l’antichambre de ma journée. Tout est si calme autour de moi, même si la radio marche chez les voisins et si, derrière moi, Han ronfle, Han ronfle – encore que pianissimo. Nulle précipitation autour de moi.
Il ne viendrait à personne l’idée de pointer la banalité de ce passage. Pourquoi ? Car il n’est en rien banal. Il s’agit d’une tentative psychologique – avant que d’être littéraire – de maintenir par la tenue régulière du journal le tendre et secret équilibre des heures, au coeur-même d’Une Vie bouleversée 2.
Dans chaque récit de vie confié au biographe, il y a une vie bouleversée. Et ce qui semble insignifiant pour certains peut être chargé de sens, révélateur, voire traumatisant pour d’autres. Bon nombre d’enfants ont avoué, adultes devenus, que leur enfance avait été transformée par la mort de leur chien. La destinée d’Elisabeth Kübler-Ross – la célèbre psychiatre qui a complètement changé notre conception de la mort – a, elle, été fortement influencée par la mort de son lapin.
Il n’est pas d’événements moins pertinents que d’autres à relater. Le moindre détail contient toute sa charge sensorielle, émotionnelle, affective dans une vie. Il n’y a qu’à, pour s’en convaincre, songer à cette petite madeleine proustienne trempée dans un peu de thé qui a permis au jeune Marcel de déployer la fresque immense dusouvenir.
On n’écrit pas une autobiographie pour flatter son ego. Cela peut, certes, être le cas mais généralement, on écrit son autobiographie pour sentir enfin que la vie – la nôtre – nous retrouve, nous rejoint dans les mots ; pour se dire une fois le livre achevé :
-C’est moi ! C’est ainsi que j’ai vécu ! Tous ces instants ne m’ont pas échappé, même si j’ai souvent cru le contraire…
En effet, personne ne vit à votre place, n’éprouve, ne ressent à votre place. Personne ne possède la propre force de votre mémoire…
Aussi, confiez sans hésitation votre récit de vie à un biographe, si tel est votre souhait, car lui ne vous dira jamais :
-C’est intéressant
ou
-Cela ne l’est pas !
Le biographe vous ramènera, avec sa plume, à votre vie vivante, vibrante, perçue dans tout le passé qu’elle contient sous le prisme d’un jour nouveau.
Et vous trouverez cette expérience d’écriture très intéressante à vivre…
Géraldine Andrée
1 Marguerite Duras, Écrire, Gallimard, 1993
J’y ai déjà fait référence mais je m’y réfère encore, tant je trouve cette réflexion sur l’écriture inépuisable et probante…
2 Etty Hillesum, Une Vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork, JOURNAL
Je la cite souvent sur ce blog. Je la citerai encore dans l’avenir car son journal est d’un précieux enseignement en la période si singulière que nous traversons.
Tenir un agenda en y notant tout ce que l’on vit au jour le jour peut constituer le point de départ d’une autobiographie.