J’écris comme je prends un train dans la nuit.
Je m’avance quand une lueur éclaire la ligne…
Puis, je m’assois au plus près
de la page bientôt couverte d’encre noire,
fenêtre à travers laquelle je vois défiler des noms
qui sont chacun une destination
que je dépasse…
Je franchis des frontières invisibles,
des limites que j’ignore,
des terres obscures,
des constellations de lumières
éphémères…
Je me penche sur des bords inconnus
qui défilent
à une vitesse
qu’une autre force
plus puissante
que mon désir
décide.
C’est souvent au petit matin
que j’arrive à ce point ultime
qui me fait signe,
telle une étoile,
et qui m’incite
dans son pâle espace
à ne pas aller plus loin.
Alors, je me résous
à vivre
là où je suis,
à m’arrêter
pour un temps
là où j’en suis,
à poser mon regard
sans jugement
sur le jour blanc
qui m’invite
à percevoir
une autre vérité
dont le mystère
s’atténue.
Mais je ne renonce pas
car je sais
que plus tard,
quand l’heure
sera venue,
j’écrirai
comme je prends
un train dans la nuit.
Géraldine Andrée
Catégorie : Récit de Vie
Je suis fière de tenir un journal
Je suis fière de tenir un journal depuis mon adolescence, d’écrire tout ce qui m’arrive.
Je me vois offrir par la page un contour, un territoire, une existence comme lorsque, si discrète et effacée à l’âge d’onze ans, j’ai sorti du buisson et pris fermement entre mes mains ce chaton sauvage que toute la famille a ensuite adopté.
J’éprouve le même sentiment de force, d’influence sur les événements car j’ai le pouvoir de saisir et de tenir avec certitude la vie grâce à mes mots, comme le petit chat d’autrefois.
Géraldine Andrée
En écrivant
J’ai longtemps vécu en me définissant par le regard qu’autrui posait sur moi ; en croyant que le jugement que l’autre donnait de moi me décrivait de manière existentielle.
Et pourtant, il est possible de se détacher de cette image que la société, nos proches, nos dits amis nous renvoient et ainsi, d’être libre.
Comment ?
En écrivant.
En écrivant,
j’ai suivi le fil de ma vie avec mon propre regard et j’ai compris qu’il me menait dans le sens de ma résilience ;
j’ai franchi la frontière qui me séparait de mes rêves et de mes désirs les plus pérennes ; je suis allée de l’autre côté, où m’attendait ma vérité ;
j’ai compris les épreuves qui m’ont guidée là où j’en suis et j’ai ainsi pu triompher du silence ;
je me suis donné le droit de crier sur la page en couleurs et en majuscules ;
j’ai appris à souligner ce qui m’était essentiel et à le privilégier dans ma vie de tous les jours ;
j’ai distingué en deux colonnes le passé du présent, ce qui doit être jeté de ce qui doit être gardé – objets, bien sûr, mais aussi valeurs, loyautés, habitudes, relations ;
j’ai tracé les grandes lignes de mon futur en laissant au crayon du hasard ou de la destinée des intervalles blancs suffisamment larges ;
j’ai pris ma place dans mon propre espace qui est celui de la page ;
j’ai découvert des comparaisons pertinentes, des métaphores insolites, des associations d’idées originales et je me suis exclamée, émerveillée comme une enfant qui trouve de splendides jouets dans l’ombre d’un grenier :
– C’est moi, ça,
« ce chemin qui file dans le vent comme de la soie, cette rose d’avril en robe élégante, l’ongle d’or de cette étoile qui s’accroche à l’angle d’une fenêtre, cette rivière de ciel qui se jette à l’embouchure du matin, la lampe de mon âme » ;
j’ai reconnu mon Moi profond avec lequel j’ai conversé ; je n’ai plus jamais eu peur du monde ou honte d’être là car le fidèle miroir de la feuille m’a apaisée.
En écrivant,
je me suis réconciliée avec celle que j’ai toujours été
depuis que je suis née.
Alors, faites de même pour vous ;
écrivez pour vous-même !
Géraldine Andrée

Le souffle de l’instant
C’était une ardente après-midi de printemps.
J’avais attendu, dans le plein soleil tout étoilé de pollens, que ma mère vînt me reconduire chez nous à la sortie de l’école.
Dans la voiture, je cherchais mon souffle.
En rentrant à la maison, je respirais de plus en plus difficilement, de plus en plus désespérément.
Je m’assis, exténuée, dans la cuisine baignée de lumière.
Lorsque j’inspirais, mon souffle cheminait très lentement dans mes bronches comme si des obstacles s’étaient dressés à son passage, puis s’en retournait par ma bouche avec des râles rauques.
L’air gonflait mon estomac comme un ballon de baudruche.
Pour franchir le cap de chaque instant, je fixais les fleurs de la nappe.
Il y en avait des mauves, des roses, des blanches.
Je ne faisais que cela: regarder les fleurs une par une, comme si je les cueillais patiemment dans un grand champ.
Et je me disais, sans ces mots que j’écris dans mon journal d’aujourd’hui, mais avec le silence de ma pensée presque inconsciente:
« Tu as vécu un instant de plus, puisque tu as vu une fleur de plus. »
Le docteur consultait à six heures. Ma mère m’y emmena d’urgence. En m’auscultant, le docteur décréta que je faisais une crise d’asthme et qu’il me fallait une injection de cortisone. De toutes mes forces d’enfant, je refusai l’injection de cortisone; ma détermination eut raison de mon étouffement. Pour la première fois, je CHOISISSAIS. Je posais un acte libre du haut de mes onze ans.
Lorsque nous rentrâmes à la maison, l’asthme avait cessé ; je respirais mieux.
Dès que je vis un moment difficile, je songe à chaque instant de mon souffle, au souffle de chaque instant.
Cela me rend plus libre dans le déterminisme apparent d’une situation :
je sais que je suis la seule souveraine de l’adéquation qui existe entre l’éclosion de mon souffle et l’instant présent.
Géraldine Andrée
J’écris chaque jour pour changer
J’écris chaque jour pour changer.
J’écris chaque jour pour prendre conscience que je ne peux pas indéfiniment noter les mêmes constats, émotions ou pensées sans avoir le courage d’assumer un beau jour une décision.
Bien sûr, j’aime voir, au fil de l’encre, mon cahier se transformer, devenir une constellation de mots.
Mais j’écris surtout pour me voir me métamorphoser dans le miroir de ma page, faire en sorte que ma réalité devienne rêve réalisé.
Géraldine Andrée
De mère en fille
Malgré nos nombreux désaccords, il y a un point commun
entre ma mère et moi :
Toute sa vie, ma mère a tracé son chemin
dans le tissu, point par point.
Et moi, j’ai avancé avec ma plume sur la page,
mot après mot, dès mon plus jeune âge.
De fil en aiguille, j’ai trouvé mon style
pendant que ma mère s’affirmait comme styliste.
Ma mère ne coud plus.
Elle n’en a ni les yeux, ni les mains.
Je songe à l’ultime point qu’elle a fait
sous la lampe, un soir,
au dernier fil qu’elle a noué
sous ses doigts douloureux.
Moi, je ne suis pas encore arrivée
au point final.
Le fil de mon encre
continue à se dévider
jusqu’à la prochaine majuscule.
Et je célèbre ce qui se perpétue
de mère en fille :
toutes deux tissent la vie.
Géraldine Andrée

Le livre de votre vie
Vous rêvez d’écrire le livre de votre vie…
Mais, au moment où votre rêve se transforme en projet sur le point de s’accomplir, vous avez peur de ce que ce livre va devenir.
Quelle structure, en effet, lui donner ?
Selon quel plan organiser les souvenirs ?
Est-il possible de répertorier des émotions qui, par nature, échappent à toute emprise ?
Et d’ailleurs, la vie peut-elle totalement se contrôler ?
L’écriture d’un livre est-elle toujours dirigée ?
Tout comme la vie révèle maints tours et caprices,
l’écriture de votre livre vous réservera beaucoup de surprises !
Je vous en prie, lâchez prise !
La vie n’hésite pas à vous envoyer un événement, une rencontre, une coïncidence – ou, comme dirait Jung, une synchronicité – au moment où vous ne l’avez pas décidé !
Aussi, gardez votre livre ouvert sur le hasard, sur une page où l’aile d’un souvenir que vous croyiez à jamais en allée
peut à nouveau se déposer.
Autorisez à entrer dans un chapitre une ancienne plaisanterie d’enfance, un parfum de vacances, le bruit de la vague quand elle se trémousse, la mèche rousse d’une amie qui se trouve, là, au bord de la marge, ramenée par votre mémoire comme sur un rivage…
Tout a une bonne raison d’exister, tout a sa place dans un récit, même l’odeur du lait qui a tourné, même l’éclat bleu de la neige quand vous vous rendiez aux latrines.
Tout est digne de présence. Tout est digne de votre présence.
Chaque détail insolite de votre histoire, qui surgit dans l’instant sans votre consentement intellectuel, mérite votre regard démultiplié
car c’est de vous dont il s’agit,
vous qui, tel un reflet répété dans l’encre de vos mots, demande à être accueilli.
Alors, prenez simplement un stylo et un papier.
Dans un seul élan – le vôtre -, harmonisez si naturellement la feuille et la plume
que vous êtes à la fois la feuille et la plume
et que vous ne savez plus laquelle guide l’autre.
Peu importe.
Laissez le temps respirer pendant qu’il est à l’ouvrage.
Laissez la vie s’écrire en vous!
Laissez le livre vivre en vous !
Géraldine Andrée

Elle a commencé un journal intime
Elle a commencé un journal intime
Et un cahier de poésie à l’adolescence.
Elle se souvient que les crampes des premières menstruations tenaillaient son ventre alors qu’elle écrivait ses poèmes.
Une lunaison pour un cahier plein…
Le soir de la pleine lune blanche,
L’œuvre, aussi maladroite fût-elle, était menée à terme,
Bien qu’il parût évident
Qu’elle demeurait encore un peu une enfant.
C’est ainsi.
Son sang a toujours accompagné son encre
Jusqu’à chaque page ultime,
Jusqu’à la signature un peu timide
De ses recueils disparus aujourd’hui,
Géraldine
Alias Maureen,
Que seule ce soir
La lampe de sa mémoire
Souligne d’or
Et lui destine.
Géraldine Andrée
Le beau rivage de l’été
Le beau rivage de l’été
est parcouru d’un vent glacé
Je crois que je peux descendre
jusqu’à la vague
pour retrouver ce souffle
qui s’enroulait autour de mes hanches
et me faisait dériver doucement
vers la lumière
Mais le vent m’avertit
que si je vais plus loin
la vague fouettera mon visage
de sa haute main
et que le voyage
vers l’azur brun
sera inexorable
C’en est fini de l’été
de l’abandon
à la confiance
immense
de l’océan
Alors je rebrousse chemin
Je remonte la pente
de la plage
et je m’en retourne
vers une autre rive
celle de la page
que mon souffle
élargit
jusqu’à cette lueur bleue
là-bas
ce point ultime
qui me fait signe
aussi loin
que me porte
la foi
de mes yeux
Géraldine Andrée
Écrire mon journal
Écrire mon journal
c’est comme
marcher dans les feuilles
de l’ancien automne
tandis qu’apparaissent
entre deux intervalles
de ciel
les feuilles nouvelles
Géraldine Andrée
