Je retrouve le même frottement
lorsque ma plume avance sur le papier
que lorsque je marche sur un sentier.
Je prends alors conscience
que je traverse
ma propre présence.
L’écriture ?
Un passage.
Géraldine Andrée
Je retrouve le même frottement
lorsque ma plume avance sur le papier
que lorsque je marche sur un sentier.
Je prends alors conscience
que je traverse
ma propre présence.
L’écriture ?
Un passage.
Géraldine Andrée
On n’aime pas assez les lieux lorsqu’ils sont présents.
On ne mesure pas le prix de la lumière sur la table du dîner, la douceur de l’ombre de l’arbre, la bonté du jardin potager, la beauté des crépuscules quand l’hiver recule
et le miracle de chaque pas dans le couloir.
On n’aime pas assez les êtres qui vivent là, qui passent de la chambre au salon, comme une évidence qui est en vérité une grâce.
On croit que l’éclat des journées demeurera toujours dans la mémoire.
Mais lorsque les lieux et leurs êtres ont disparu,
lorsqu’ils se sont tous évanouis comme des bulles dans la nue,
on les regrette tant qu’ils nous hantent.
Parfois, bien sûr,
l’un de ces souvenirs familiers nous retrouve,
tel un foulard qui attendait sur un sentier rarement emprunté
la main qui l’avait perdu…
Mais à peine croit-on le saisir,
qu’il s’échappe sans se laisser retenir,
et il nous semble alors
qu’il ne nous a jamais appartenu…
Géraldine Andrée
On me dit que, de là où tu es, tu ne lis pas les mots écrits à l’encre.
Alors, je t’écris ma lettre
avec les reflets du soleil dans les verres remplis,
l’herbe sur laquelle l’on s’allonge les dimanches,
les scintillements du lac,
la terre du chemin caché,
l’ardoise rouge des demeures à fleur de colline,
les grains de sable qui s’accrochent aux chevilles,
ces filaments de lumière rendant le ciel captif des branches,
le tremblement de la lune,
les éclats de la chaînette quand s’ouvrent les persiennes,
le souffle d’une vague qui se rapproche de la dentelle…
Je sème, j’égrène, je constelle,
je laisse sur ma page tout ce qui peut être une trace,
y compris un chuchotement qui soulève quelques pétales
dans cet intervalle entre deux pas
pour que, de là où tu es, tu te dises
sans que tu me lises :
Voilà toute
la Vie écrite !
Géraldine Andrée
J’ouvre mon cahier
comme une fenêtre
pour t’y faire signe,
toi, le passant invisible…
Géraldine
Je ne t’ai pas entendu entrer,
penchée que je suis
sur mon cahier,
car c’est dans le silence
d’une goutte d’encre
que tu viens
désormais
me parler.
Géraldine Andrée
Je suis attirée par la page comme par l’infini.
Lorsque j’ai joué, ri et dansé sous les étoiles d’été, je reviens à l’encre.
Je profite de la moindre lueur pour noter tout ce que j’aime.
Et lorsque j’ai de la peine,
lorsque je cherche un astre dans la nuit noire,
je trace le chemin d’une phrase sans savoir où il me mène,
quitte à oublier qui je suis,
petit point gris dans la blanche lumière de l’espace
à partir duquel commence l’infini.
Géraldine Andrée
Le jour où je retrouverai la couleur de l’encre des anciens amants,
le jour où je saurai si sa couleur est bleue comme la mer disparue au large de l’azur, rouge comme les lèvres closes après les murmures, verte comme les feuilles entre les fleurs ou noire comme la mort qui détache du coeur la frêle corolle d’un souffle,
alors, j’écrirai cette lettre
à l’encre où tous les ciels se mêlent,
pour remercier les anciens amants
de m’avoir fait croire à leur rêve qui prolonge l’espoir.
Géraldine Andrée
Mon chemin de vie :
noter tout ce qui passe, les instants présents comme les souvenirs
(ma mère, par exemple, qui parle de sa bicyclette d’adolescente qu’elle jure posséder toujours, de l’enfant qui aurait pu naître et qu’elle voit grandir, de sa malle égarée, des visages et des noms qu’elle sait ressusciter en oubliant qu’ils désignent des défunts)…
La vie n’est qu’une paupière qui s’ouvre puis se ferme.
Rien ne dure et pourtant, l’on retrouve si nettement le quartier de son enfance, l’éclat des après-midi passés dans le jardin et la course de la route !
C’est tout cela que je veux écrire et, comme je ne l’attraperai jamais tout à fait, en garder l’éclat dans la goutte d’encre qui précède le mot, comme la mémoire attrape la lueur de ce papillon qui s’échappe encore
alors que l’on croit l’avoir saisi en plein vol…
Géraldine Andrée
Tu es partie de bon matin…
Tu as pris le bus avec les autres et tu es revenue à ton village natal,
Chaudeney que je ne peux m’empêcher de faire rimer dans le silence de mes pensées avec l’adjectif « née ».
Tu as retrouvé la place avec la fontaine claire, les bancs sous les marronniers, l’église où tu as été baptisée…
Pendant un instant, tu as cru voir la jeune Jeanne sur sa bicyclette fendre les rues comme un rayon de soleil transporté par la brise.
Le clocher a sonné midi.
Ce n’était pas l’heure de la sortie de l’école. Cela ne le serait plus jamais dans cette vie-ci.
Et pourtant, les notes du carillon ont cogné contre ton coeur comme des cailloux lancées par des chenapans qui se font la course.
Tu me dis dans un bref battement de cils :
« Tout est là.
La vie. L’enfance. Tout ça.
Moi seule je passe.
C’est moi qui ne dure pas. »
Géraldine Andrée
Le 29 juin 2019
Dix jours que je ne suis pas revenue à ce journal…
Dix jours que je ne suis pas rentrée chez moi, que je ne me suis pas posée sur le papier…
Dix jours que je n’ai pas ouvert ce cahier comme une porte secrète qui donne sur la mer…
Mais me voici.
J’écris entre ombre et soleil sur ma terrasse, assise à ma petite table ronde.
Je viens d’étendre ma lessive.
Le temps fleure bon le savon, le café, le vent dans les fleurs…
Je suis bien ici.
Tout s’organise autour de mon cahier :
le silence du matin étoilé de bourdonnements, le craquement des herbes qu’un pas dérange, le cliquetis de mon store qui s’agite légèrement sous un souffle de passage, une porte qui bat quelque part…
Je l’ai déjà écrit dans un autre cahier mais je le réécris
https://lencreaufildesjours.com/2019/04/05/noter-chaque-jour-le-moment-et-lendroit/
Je me fais le serment de toujours noter l’heure et l’endroit où j’écris.
Que la couleur de l’instant présent se reflète dans l’encre qui sèche doucement.
Noter la lueur qui est là encore, au bord du mot…
Connaître, en suivant le chemin d’une phrase nouvellement tracé, la géographie de mon âme…
Lorsque je suis de retour et que je vois à mon réveil le soleil filtrer dans la fente des volets, je sais que je vais renaître pour un jour sur la page qui commence.
Et c’est Tout ce qui m’importe.
J’oublie mon voyage comme si c’était une autre vie.
Géraldine Andrée