Dans mon cahier achevé une note de bas de page qui me renvoie au texte d’un autre cahier pour compléter ce que j’écris
Cahier rose Oberthur Poème Et si je n’écris pas Page 105
L’écriture comme un jeu de pistes qui me mène toujours plus loin où une trouvaille m’invite à faire une autre trouvaille Écrire c’est aller d’étoile en étoile
Et j’ouvre la malle d’osier blond dans laquelle m’attend Le Cahier rose Oberthur
C’est toute une aventure de le feuilleter jusqu’à la page dite J’accomplis une véritable traversée de mon être
Ce pays fait de sources de souffles qui m’ont laissé leurs méandres que sont mes phrases débordant des marges pour que je puisse suivre jusqu’à ma destination le dessin de mon dessein
Puis lorsque je trouve le morceau choisi mon cœur palpite Je me réjouis
d’avoir répondu à l’appel de cette amie qui a songé au cœur de l’automne 2022 à me confier cette question lorsque j’éprouverais l’immense désir d’y répondre et qui n’est autre que Moi-Même par-delà les jours :
Le journal intime de mon grand-père a disparu. Je peux étoiler tous les espaces de mes mots, ouvrir chaque cahier comme la délicate corolle d’un jardin oriental, accrocher des myriades de feuilles à ma vie pour croire que j’ai le ciel et les racines… Je ne retrouverai pas la trace des pensées secrètes de mon grand-père, les anecdotes de son récit de guerre, sa campagne dans le Nord, les différents noms des arbres et des fleurs, sa chanson Étoile des Neiges recopiée à l’encre bleu clair… Ma plume aura beau prétendre courir comme l’alezan… Elle ne reconstituera jamais l’élan de cette écriture si déliée, si régulière, si noble, si fine… Une écriture d’instituteur, dédiée au sens et au mouvement.
Chaque jour, je fais en sorte que mon cahier soit la porte qui donne sur ce journal intime.
Mais lorsque je m’avance sur le seuil, il n’y a plus personne, pas le moindre signe… Je m’en retourne donc écrire… Seule.
What’s your story ? J’écris ma vie.Tome 1. Petit guide pour être l’auteur de sa vie.
En ces temps troublés, je souhaite évoquer ce petit livre que j’ai écrit pendant la période du confinement.
À cette époque, j’ai éprouvé le besoin intense de mettre à profit les outils d’écriture résiliente que j’expose dans ce petit ouvrage de 86 pages, que l’on peut facilement glisser dans sa valise, entre chapeau et lunettes de soleil.
Parce que depuis 2020, rien n’a changé, que tout a même empiré et qu’il devient de plus en plus urgent d’explorer ce pays souvent inconnu de soi : soi-même avec ses ressources, ses potentialités créatives, ses aptitudes à la résilience.
Au lieu de compter sur l’extérieur pour être heureux, on peut compter sur la richesse que l’on possède au fond de soi. Et si l’on veut bien s’y aventurer, on constatera que ce puits de richesses est un puits sans fond, chaque jour renouvelé.
Avec un simple stylo, extirpons nos trésors.
Comme le déclare Gandhi,
« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde. »
L’écriture quotidienne nous aide à nous métamorphoser intérieurement. En changeant la perception de soi, elle change notre regard sur le monde. Et donc, nécessairement, le monde change – devenant le reflet de notre propre regard.
J’enseigne dans ce petit ouvrage des techniques simples qui permettent cette auto-découverte, durable et profonde.
Vous n’avez besoin pour seul matériel d’application que de votre cahier et de votre stylo préférés.
Un prochain livre est en préparation. Il développera les notions d’écriture thérapeutique abordées dans cet ouvrage en articulant plus longuement théorie et pratique.
Je vous livre la Préface de ce premier tome, également disponible, pour la version en e book à la Fnac :
Je suis née – ou plutôt, je me suis incarnée si l’on considère que c’est un choix – dans une famille très difficile, dont les membres étaient liés les uns aux autres par des non-dits, des secrets, des tabous, des disputes sans fin.
Il m’a fallu, pour m’adapter à cette ambiance délétère et pour survivre, faire preuve de ce que Boris Cyrulnik appelle « la résilience » .
Je crois que c’est parce que je ne disais rien, que je demeurais silencieuse et effacée que, paradoxalement, je me suis mise à écrire.
Réduite à me taire, à me faire plus petite qu’une poussière, à disparaître, j’ai tracé un matin, par un poème sur un cahier orange, le début de mon chemin. Celui-ci, depuis, n’a jamais cessé et il m’a conduite à maintes destinations.
L’écriture est devenue mon refuge, mon amie, ma compagne. Je rêvais secrètement de rencontrer un ange dans la page. Je lui confiais mes états d’âme, mes doutes, mes tourments, mes cris intérieurs.
J’ai écrit… J’ai crié… Je me suis écriée… dans la promenade silencieuse du stylo sur le papier.
Au fil de l’encre, au rythme des jours, l’écriture a dessiné mes contours, moi qui me croyais flottante, évanescente comme un nuage.
Grâce aux mots, je suis parvenue à me définir et à tracer une limite saine entre les autres et moi.
J’ai pu établir des frontières qui protégeraient mon intériorité des invasions de l’extérieur.
Puisque j’avais si peu de place dans ma famille, j’ai trouvé une place sur la page.
Et c’est parce que je n’occupais pas de place dans cette famille que je l’ai trouvée sur la page. Les épreuves constituent souvent des présents mal emballés.
L’écriture, l’histoire de ma vie ; une histoire de vie… Votre histoire de vie à vous aussi !
Je crois que la vie n’est pas complètement tracée, que nous pouvons l’écrire comme nous le voulons et trouver des embranchements, des bifurcations, des déviations dans une simple page.
Pourquoi écrire ?
On écrit pour
Apprendre à se connaître
Être soi
Comprendre sa vie à l’éclairage du présent
Profiter en témoignant de chaque jour qui passe
Guérir, faire le deuil, faire acte de résilience
Retrouver le passé et le faire revivre
Avoir des preuves de ce que l’on a vécu
Être l’auteur de son futur
Faire de sa vie un livre vivant
Devenir authentique pour autrui
Dire l’indicible…
On écrit pour donner à sa vie un sens (à la fois signification et direction), l’accomplir comme une œuvre.
Comment utiliser ce livre ?
De la façon qu’il vous plaira.
Vous pouvez choisir un chapitre, une page, un exercice au hasard – ou par synchronicité, comme le dirait Jung, car le chapitre qui se présente à vous répondra à votre humeur, votre besoin ou votre problème à résoudre.
Vous pouvez, de même, suivre les chapitres et faire les exercices dans l’ordre.
Si un exercice ne vous plaît pas, respectez-vous. Ne le faites pas. Remettez-le à plus tard ou trouvez une variante. L’expérience de l’écriture doit être l’exploration d’un vaste champ de liberté et de possibles, non une contrainte. Elle vous invite d’abord à prendre soin de vos envies, de vos désirs, à écouter qui vous êtes.
Ce livre n’a pas vocation à être scolaire. Il ne vous apprend pas à écrire selon les règles inculquées à l’école. Il vous apprend à écrire qui vous êtes, tel que vous êtes. Et ce qu’il peut vous apprendre à mieux écrire, c’est votre vie.
Quoi qu’il en soit, ce livre vous aidera à mieux vous connaître à travers l’écriture, à découvrir des facettes de vous-même depuis longtemps ignorées et qui vous étonneront, vous fascineront.
J’aime penser que la page est un miroir et que l’écriture est le regard qui nous renvoie à ce miroir.
Les textes, techniques et exercices que je vous propose viennent de mes expériences d’écriture et de vie. En effet, l’écriture matérialise la vie comme la vie s’incarne dans l’écriture. C’est pour cette raison que vous trouverez dans cet ouvrage des passages autobiographiques ou des réponses personnelles aux exercices que je vous propose et qui vous laisseront libre de noter les vôtres. J’ai toujours l’habitude de montrer les chemins par lesquels je suis passée avant d’évoquer la destination.
Qu’écrire vous aide à vivre !
Je vous souhaite une belle et longue écriture de vie !
J’écris pour faire dialoguer les parties de moi-même qui sont en désaccord ; J’écris pour être à la fois l’héroïne et la spectatrice de mon histoire ; J’écris pour dire ma vérité par la fiction ; J’écris pour transformer le silence en source ; J’écris pour donner la parole aux fleurs, aux arbres, aux étoiles qui me gardent une place en leur compagnie ; J’écris pour voyager dans ce ciel qui me traverse ; J’écris pour adoucir mes jours ; J’écris pour gratter mes peaux mortes ; J’écris pour partir aux confins de cet univers en moi, qui s’expanse à chaque instant et que je ne connaîtrai jamais entièrement. J’écris pour guérir, sans aucun doute. Mais j’écris surtout pour guérir la Vie.
Il est courant de penser qu’il est trop tard pour faire écrire les mémoires d’un proche, lorsque celui-ci est déclaré malade d’Alzheimer.
Certes, il vaut mieux entamer le projet d’écrire ses mémoires lorsque l’on a la mémoire intacte.
Pour autant, il n’est pas trop tard pour écrire ses souvenirs aux premiers stades de la maladie neurodégénérative car celle-ci évolue par paliers, sur un temps relativement long. Bien évidemment, il faut renoncer à l’image d’une biographie traditionnelle, chronologique et fidèle aux souvenirs que les autres ont de la vie qui se racontera dans ce livre. La structure de la biographie est naturellement thématique, un motif entraînant un autre motif, comme les bigarrures d’un tissu.
Pour écrire cette biographie auprès d’un malade d’Alzheimer, je dispose des outils de la programmation neurolinguistique, dite PNL, et qui me permet d’utiliser les différents canaux sensoriels pour faire remonter les réminiscences à la conscience.
Tout d’abord, je fais écouter une musique douce à celui qui va me confier sa vie et, à partir de cette musique, je sollicite les différentes sensations du narrateur.
Que ressent-il ? Qu’éprouve-t-il ?
Nous répertorions les sons entendus dans le morceau musical. Quels souvenirs sonores ceux-ci lui rappellent-ils ? Le pépiement d’oiseau de l’arbre de mon jardin… Un pas dans la cour… Le tintement du seau contre le puits… La vue m’invite à faire visualiser à la personne, yeux fermés, des couleurs, des formes. Et très souvent, c’est une image qui naît : une ferme lointaine, une prairie, une rivière, une balle d’enfant…
Ensuite, je présente quelques images, des textiles, des textures, des friandises, des flacons de parfums…
En associant les supports, nous pouvons convoquer le toucher ou le kinesthésique : le contact avec la fraîcheur du souffle du vent… le picotement des herbes folles… une baignade à la mer… Légèreté ! L’odorat est également très important, car il est relié à l’inconscient et renvoie implicitement aux senteurs de l’enfance et aux odeurs du corps maternel. L’amnésie recule toujours lorsque le parfum d’une eau de Cologne ou d’une fleur de lavande est réveillé dans la mémoire sensorielle. Le goût peut être mêlé à l’odorat et déclencher ensuite des réminiscences tactiles : chocolat, vanille, cannelle, citron… J’aimais le presser entre mes mains, ce fruit… Je sentais son jus…
La mémoire ne se sépare jamais des sensations éprouvées depuis longtemps.
Nous pouvons également prendre comme support en programmation neurolinguistique ce qui se présente ici et maintenant.
Le malade d’Alzheimer se souvient plus volontiers de son enfance que de sa vie appartenant à un récent passé. C’est ainsi qu’un soignant qui arrive dans la maison de retraite avec sa bicyclette rouge qu’il adosse contre le mur déclenchera l’anecdote – voire le récit – d’une promenade en bicyclette dans les rues du village, le dimanche. Ou alors, c’est la vision d’un bouquet de fleurs qui permettra d’évoquer un bosquet d’hortensias bordant la maison ancienne. La purée du déjeuner dans l’assiette pourra donner lieu à des dessins qui ramèneront le souvenir d’un jeu de modelage dans de la pâte…
Vous l’aurez compris, ce type de biographie se construira davantage sur le sensoriel que l’événementiel.
Mais c’est souvent ce qui est anecdotique qui est mis en relief dans un récit et qui demeure gravé dans la mémoire des descendants.
Je vous renvoie pour cela à mon travail sur l’art du détail dans la biographie.
Il faut, pour cela, abandonner tout désir d’une chronologie impossible, toute volonté de posséder un livre parfaitement structuré. Quand l’entourage consent à lâcher prise vis-à-vis du livre idéal – si tant est que celui-ci existe -, il se produit alors un véritable miracle.
Le cerveau du narrateur souffrant d’une maladie neurodégénérative est un inconscient à ciel ouvert, pour reprendre le titre du film de Mariana Otero. Aussi, de véritables associations d’idées sont susceptibles de naître. Des métaphores se percutent, des symboles, étrangers les uns aux autres à l’origine, s’allient dans des noces fantasques. L’insolite rend cette biographie originale, unique, à nulle autre pareille ! Le proche peut être certain que c’est la voix intérieure du narrateur qui résonne – une voix qu’il n’avait jamais entendue auparavant. Le refoulé de la personnalité se dévoile et ce processus de révélation au cours de l’écriture crée une intimité plus profonde entre les proches et le malade :
« J’ai une voiture dans la tête… » disait ma mère… « Elle m’emmène là-bas… »
« J’habite la solitude de la nuit J’habite un paysage lunaire un mur de pierre ou une clairière J’habite un écheveau de pluie la peau des murs un bois d’image J’habite au creux de mon veuvage »
(C’est pour mieux t’écrire… Lecture, écriture dans la ville. Ville de Saint-Martin-d’Hères -Maison de la Poésie Rhône-Alpes)
Comment procéder stylistiquement ?
Il importe de privilégier les phrases courtes et simples. Les phrases minimales restituent de manière intacte la sensation que le cerveau du malade offre comme véritable présent à l’entourage. Il est préférable d’éviter les phrases longues, complexes et emphatiques qui entraveront la circulation du flow de l’inconscient.
J’utilise le présent qui actualise le souvenir, lui donne davantage de force, d’acuité – lui conférant une certaine éternité. Enfin, ce qui semblait se dérober, s’enfuir à tout jamais est saisi !
Des phrases nominales où la ponctuation disparaît permettent de capter l’onirisme de certaines réminiscences. Il est essentiel d’accepter la dimension surréaliste que peut atteindre le livre et des tournures incisives, percutantes avec jeu entre images et sonorités, livreront au lecteur de véritables tableaux intérieurs – hors du commun, peints à la lisière du rêve et de la réalité : Lumière autour de mon cou L’enfant roux retrouvé
C’est ainsi que nous assistons parfois à la métamorphose d’une biographie en recueil poétique ou en journal d’instants. Quatre vers peuvent dire l’enfance, ses baisers, ses orages, ses fugues et ses retours. Il existe même, dans certaines maisons de retraite, des ateliers d’écriture de haïkus pour les malades d’Alzheimer – haïkus qui forment des moments biographiques, en cristallisant l’instant présent sur le souvenir qui revient, bien vivant, de la nuit.
La personne malade d’Alzheimer nous invite à effacer les frontières entre passé et présent, nous montrant sa perception d’un temps circulaire. Elle peut confondre, par exemple, le chandail de fillette qu’elle portait jadis avec celui d’aujourd’hui. C’est alors l’occasion de faire de l’effacement de cette frontière temporelle un petit thème d’écriture.
En chandail rouge, je suis Moi.
Réaliser la biographie d’un proche, pour lequel une maladie neurodégénérative comme la maladie d’Alzheimer a été diagnostiquée, n’est pas impossible. Non seulement ce projet réactivera la mémoire – retardant, de ce fait, la lésion irréversible des cellules cérébrales -, mais aussi il invitera le proche à lâcher prise face aux préconçus d’une biographie. Celui-ci enjambera avec le narrateur passé et présent, où l’enfance et la vieillesse se côtoient, s’accompagnant mutuellement sur un chemin qui se tracera autrement.
Aux premières heures de sa vie, elle tenta de téter sa mère. Mais il n’y avait pas une seule goutte de lait sur ses lèvres.
Assoiffée d’amour, elle chercha une autre épaule maternelle sur laquelle se reposer en ce bas monde. Sa quête demeura vaine.
Elle voulut alors s’abreuver au lait des étoiles. Hélas ! Celles-ci étaient beaucoup trop lointaines !
Au cœur de sa solitude, elle découvrit les mots. Chacun était une goutte précieuse pour sa vie. Elle s’en gorgeait quand le silence remplissait sa chambre. Plus tard, elle ressentit combien les poèmes – ceux qu’elle lisait et ceux qu’elle composait elle-même – la désaltéraient.
Elle sut ainsi, de jour en jour, que son cœur était une outre pleine de ce lait universel qui la traversait, avant de s’épancher sur chaque feuillet.
Cette outre intérieure dont elle sondait la profondeur et l’inépuisable abondance, c’était la Poésie.
Un matin, elle écrivit avec contentement, au centre de la nouvelle page blanche, avec son encre habituelle, d’un bleu laiteux :
Je suis nourrie.
Assurément, elle pouvait créer des constellations et tracer des chemins lactés qui y menaient. Alors, la peur du manque et de la soif s’effaça. Le chagrin de sa prime enfance se tarit.
Elle écrivit. Elle guérit.
D’aube en aube, le lait bleu de ses poèmes la désaltérait quand il passait par sa bouche et franchissait ses lèvres.
Au soir de sa vie qu’elle avait dédiée à sa mission
Faire perler sur toutes les bouches, partout où je vais les mots jaillis de mon cœur de lait,
elle inscrivit sur la couverture de son ultime cahier :
La page est l’espace où tu peux exercer ta foi. Et, comme toute expérience qui défie ta capacité à faire confiance en l’inconnu, la page te donne souvent le terrible sentiment d’être perdu.
Je compare une page vierge à un paysage de neige. Tu n’oses t’y aventurer, de peur de t’égarer. Comment vas-tu poser tes repères ? Pourras-tu aller très loin quand ta marche se fait si lente, si hésitante ? Et ce silence n’étouffe-t-il pas déjà ton appel ? Comment t’orienter dans toute cette blancheur ? Il n’est rien que tu puisses reconnaître… Pas la moindre racine, la moindre souche, le moindre début de sentier…
Et pourtant, tu n’as pas d’autre choix, si tu veux rentrer chez toi, d’avancer, de t’en remettre à ce paysage muet, cet espace glacé qui te renvoie à l’obligation de te fier à toi-même.
Écrire – commencer un roman, un journal, un témoignage de sa vie -, c’est comme marcher dans la neige. Peu importe ce en quoi tu crois – ton impuissance ou ta puissance, ta créativité ou ton manque d’inspiration -, la neige de la page ne disparaîtra pas. Peu importe comment tu perçois le vide devant toi, le blanc ne se changera pas miraculeusement en terre colorée.
Pour faire fondre ta peur, il te faut initier le premier pas, écrire le premier mot, poser ton empreinte.
As-tu déjà marché dans la neige d’une campagne isolée ? Moi, oui !
Et tout ce que je peux te dire, t’écrire ici, c’est que le fait d’avancer te permet de te repérer. La marque de ton soulier dans la neige diminue, à chaque seconde, la probabilité de te perdre. Pourquoi ? Parce que si jamais tu ne trouves pas ton orientation, tu peux toujours revenir sur la trace de tes pas et cela te donne donc la force d’aller plus loin, l’audace d’explorer. Paradoxalement, marcher au milieu de tout ce blanc t’offre des garanties !
De plus, c’est ton pas qui dissipe la neige. Et beaucoup de surprises sont susceptibles d’apparaître ! Dans la neige que soulève ta semelle, tu vois les prémices du printemps – un brin d’herbe, un caillou brillant, une frêle feuille, une tige minime de primevère – déjà ! Jamais tu n’aurais soupçonné autant de révélations attendant humblement ton regard, sous cette surface si froide !
Enfin, le silence te ramène à l’écoute de ton souffle – et entendre ton souffle, c’est être attentif à l’imperceptible mélodie de chaque instant qui te prouve que tu es vivant.
Alors, écris ! Avance dans la neige de la page ! Que risques-tu, de toute manière ? Revenir sur tes traces, sur la phrase précédente, jusqu’au mot initial pour t’apercevoir que tu peux tout recommencer autrement… L’espace vierge est une chance !
Comme tu le sais, un pas en entraînant un autre, un mot en enfantant un autre, tu peux déceler, là où précisément tu pensais qu’il n’y avait rien, la fleur d’un projet, la graine d’un rêve, la racine d’un souvenir qui te permet d’aller plus loin.
Écoute aussi ce que le silence a à te dire ! C’est lui qui te fait le présent de voix plus amplifiées : le rire de ton enfance, ton prénom murmuré, la conversation d’un ami. Tu peux donc écrire sur cela, sur les voix du passé qui te conseillent et t’inspirent toujours. Ainsi, tu ne trouveras pas un style, mais ton identité dans l’écriture, ce qui n’est pas pareil, car cette identité est ton sceau, ta signature de lumière.
Il y a toujours un sentier pour toi et s’il te semble qu’il n’existe pas, il n’y a pas de meilleure opportunité que la blancheur pour le tracer comme tu le souhaites.
Bien sûr, au milieu de tout ça, tu peux me demander : Quand est-ce que je rentre chez moi ? Quand est-ce que j’atteins mon but ? C’est-à-dire mon livre ?
À cela, je te répondrais : Mais tu es déjà rentré chez toi, c’est-à-dire en ta propre foi.
Alors, continue à avancer… Continue à écrire… La page est vaste !
Tu confies au papier tes peurs, tes peines, tes souhaits. En écrivant, tu demandes à la Vie qui régit l’Univers d’arranger ta vie. La moindre feuille est une Puissance Supérieure à ta portée. Souvent, je lui exprime personnellement ma gratitude :
Merci à Toi pour le bleu de l’encre qui, en s’écoulant sur ta blancheur, me rapproche d’un jour de plus de mon séjour à la mer !
Mon rituel pour écrire ressemble à celui que l’on met en place pour une prière : allumer un bâton d’encens ; poser à côté de mon cahier – telle une offrande – un fruit, du chocolat, une part de gâteau ; me pencher sur mon texte en cours comme on se prosterne devant un autel…
Pourquoi le cahier te met-il en posture d’humilité ? Parce c’est lui qui possède tes réponses ! Celles-ci, bien sûr, ne sont pas gagnées ! Il te faut les conquérir ! Affûte d’abord ton ouïe. N’entends-tu pas, au moment de tourner la page du jour précédent pour aborder celle du jour à vivre, le battement frêle de l’aile d’un ange ? Puis trace la première lettre et avance. On découvre ses propres réponses par la foi, c’est-à-dire en écrivant un mot de plus, en allant un mot plus loin. Comme ta marche éclaire chaque portion de route, c’est en faisant confiance à la ligne – à la ligne présente et pas à la suivante – que celle-ci te guide.
La page est une divinité qui t’écoute et t’accueille dans son silence. Elle te paraît si blanche, si muette que tu la crois indifférente à tes demandes. Et pourtant, il n’est rien de plus présent et de plus compatissant qu’une page vierge car, quelle que soit l’heure, elle est là. Tu peux venir à elle au cœur de la nuit. Son silence te fera entendre les paroles de ton cœur.
Qu’importe, d’ailleurs, son format ! A5, A4, A3… Qu’importe qu’il soit étroit ! Cette marge, les limites de ces bordures ne sont qu’apparence car la page est vaste comme un océan entre ses rivages, une mer entre les terres… Pourquoi ? Parce qu’elle contient l’immensité de ton Être ! Elle condense devant toi la grandeur de l’Univers qui est aussi le tien.
Alors, écris comme tu pries. Prie comme tu écris !
Et tu découvriras le miracle :
la réponse divine en toi qui te fait signe à la manière d’une étoile familière.
Je vous présente une manière originale d’écrire votre autobiographie qui ne commence pas par « Moi je » ou « je suis né à », mais qui repose sur L’Art des listes – pour reprendre le titre d’un ouvrage de Dominique Loreau. 1 Des listes d’instants, d’explorations, de sensations, d’émotions qui témoignent de votre évolution, de votre parcours de vie intérieur, de l’expansion de votre âme par vos goûts, vos choix et vos sujets de prédilection…
Aujourd’hui, je vous propose une liste de souvenirs de vos lectures marquantes, avec le cadre spatio-temporel qui l’accompagne. Nul besoin de raconter ce qui se passe dans ces livres, d’expliquer pourquoi vous les avez aimés, de développer les épisodes qui vous ont fait vibrer. Quelques touches sensorielles sur l’heure, l’année, la saison et l’endroit suffiront à donner de la profondeur et du relief à votre évocation. De même, elles révèleront vos étapes de vie significatives.
On commence ?
Alors, voici ma liste :
Les Petites Filles modèles de la Comtesse de Ségur pendant ma convalescence d’une pneumonie, fin février 1978 ; le soleil revenait doucement.
La Cicatrice de Bruce Lowery ; au retour de l’école ; dans la cuisine où tombait la nuit de janvier 1984.
Madame Bovary de Gustave Flaubert à la fin de l’été 1986, sur la terrasse de ma tante à Sallanches, tandis que la montagne bleuissait sous les nuages.
Les Illuminations d’Arthur Rimbaud, éclairées par une lampe sous mon drap ; j’ai failli mettre le feu à mon lit en ce soir de l’année 1987.
Le Rouge et le noir de Stendhal, pendant les pauses d’un stage de danse en 1989.
Une Femme d’Annie Ernaux dans le jardin de ma résidence d’étudiante, au milieu des senteurs du gazon coupé. Je venais d’obtenir mon diplôme, cette année-là, en 1991.
Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë au bord de la Manche, par le frais mois de juillet 1997 ; j’ai trouvé récemment quelques grains de sable bien anciens au creux des feuillets.
Anthologie du poème court japonais par une matinée de neige (quelle année ? Je donne ma langue au chat !), en buvant du lait chaud.
La Première épouse de Françoise Chandernagor, après un violent chagrin d’amour en 2006.
L’Inédit de Marie Cardinale pendant mes vacances à Majorque, puis à Palerme en 2015 ; livre lu et relu et qui porte en ses pages la froissure provoquée par le passage du vent de la mer.
Les Poèmes de Nâzim Hikmet dans l’avion pour Constanta en 2009.
Les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs dans l’allée très fréquentée de la librairie de ma ville, en attendant un rendez-vous dont je ne me souviens pas quand, ni pourquoi, ni avec qui. Seul le livre m’importe encore.
20 ans avec mon chat d’Inaba Mayumi, en 2017, dans l’appartement familial. C’était la dernière année où nous étions réunis. Et je l’ignorais.
Le Livre du bonheur de Marcelle Auclair – livre trouvé dans la bibliothèque de l’ehpad – en écoutant respirer ma mère, la veille de son départ, le soir du 03 octobre 2023.
Et le plus mémorable pour la fin, un livre de l’outre-temps, Toute L’Œuvre poétique de Renée Vivien, dans la librairie du Musée d’Orsay après m’être promenée avec ma mère dans les tableaux de Van Gogh. Lecture du livre poursuivie dans le bus au milieu de mes camarades criardes. Bien sage à côté de Maman, j’entendais le silence des roses. Hommage à toi, Maman, qui m’as payé ce livre. Grâce à toi, quand je lis de la poésie, j’ai toujours seize ans.
Et Vous ?
La liste n’est ni figée, ni exhaustive. Vous pouvez la modifier, la compléter à votre guise et la continuer en y ajoutant vos livres associés à vos périodes de vie les plus récentes.
À vos stylos !
Géraldine
1 L’Art des listes : Simplifier, organiser, enrichir sa vie ; Dominique Loreau ; éditions Marabout ; 2007