Je souhaite écrire aujourd’hui sur cette fenêtre qui s’ouvre dans la page. Je ne saurais vous dire à quel instant précis cela se produit, à partir de quel mot ou de quelle ligne… Mais je peux vous montrer comment en reconnaître le signe.
La fenêtre de votre page s’ouvre quand vous ne craignez pas son silence comme message mais que vous faites confiance à son blanc initial, quand vous ne vous cachez pas derrière de bonnes pensées mais que vous notez tout ce qui vous vient à l’esprit, quand vous ne vous mentez pas pour bien paraître au monde mais que vous accueillez votre part d’ombre.
Il est nécessaire de ne pas se préoccuper de l’orthographe, de l’élégance des phrases, de la tournure littéraire de ce que vous écrivez pour qu’une fenêtre s’ouvre dans votre page.
Laissez tomber votre ego, le souci du jugement d’un potentiel lecteur et notez les mots que vous dicte votre cœur.
Vous me demanderez : Mais comment reconnaître cette fenêtre ? Vous saurez qu’elle est ouverte quand tout ce qui est possible sera prêt à apparaître :
une association d’idées, une métaphore insolite, une autre perspective, un souvenir vivace. une émotion puissante, une phrase tout simple qui vous révèle l’essentiel de vous-même, les premiers vers d’un poème, ou encore la solution à un problème…
Cette fenêtre n’est peut-être pas à comprendre au sens strict du terme. C’est votre changement de regard qui vous invite à vivre autrement une situation qui est restée, elle, semblable, simplement parce que vous avez eu le courage de vous pencher sur votre page comme à travers une fenêtre.
Ainsi, je vous souhaite de belles découvertes de vos paysages secrets !
Je me demande ce que ma vie serait devenue sans l’écriture… Si je devais jadis écrire pour vivre, je prends conscience aujourd’hui qu’il me faut également vivre pour écrire. Sans l’écriture, peut-être ne serais-je plus en vie… Mais il me faut vivre – vivre encore – pour continuer à écrire.
En effet, comment laisse-t-on une trace sans les doigts qui tiennent la plume, et sans la ronde du sang, sans le mouvement des muscles qui déplacent le stylo jusqu’au mot suivant ? De même, comment donne-t-on corps dans une œuvre à l’idée ou à l’émotion sans ce corps qui nous permet de réaliser tout ce qui est possible ? Pour qu’un texte existe sur la feuille, l’incarnation est nécessaire. On ne dessine aucun chemin avec une plume qui vogue seulement dans la lumière. Et pour que tout ce qui demande à vivre – un poème, un rêve, une incandescente virtualité – soit écrit, la matière est primordiale – le papier, l’ardoise, la terre, la pierre – afin que la main puisse le destiner à l’éternité… On doit être vivant pour rendre l’écriture vivante et le récit de l’éphémère expérience humaine, immortel.
C’est ce que j’ai découvert au fil de l’encre.
Alors, nul besoin de clore les volets, d’allumer la lampe et de se destiner à la nuit tant que la page n’est pas remplie. Chaque jour, je ferme le cahier, je lace mes souliers et je pars en promenade. Puis je reviens riche de toutes ces feuilles qui me regardent.
L’écriture est un courant. L’écriture coule comme le temps car chaque mot est un instant.
Philippe Jaccottet a célébré dans sa poésie le fait que l’on prenne de l’âge en écrivant. L’écriture, certes, en même temps qu’elle nous vieillit, nous emmène toujours un peu plus loin dans notre vie.
Comme l’eau qui ne se laisse pas freiner par une souche, une branche ou une pierre, qui les contourne en s’infiltrant dessous, en jaillissant au-dessus, en tourbillonnant tout autour, l’écriture nous aide à surmonter les obstacles, non en les supprimant, mais en les déjouant.
Lorsque vous ouvrez votre cahier pour raconter votre peine de cœur, vous vous fiez aux mouvements plus ou moins violents de votre psyché. Au fil de l’encre, vous vous apercevez que vous n’êtes plus tout à fait le même, que vous avez dépassé votre peine.
Vous êtes cette eau qui vous guide ; vous êtes les méandres qu’elle dessine ; vous êtes votre propre passage qui vous métamorphose. La page s’apparente au sable ou à la terre sur lesquels vous laissez votre trace.
Imaginez : quelle eau êtes-vous ?
Quel courant vous emporte de votre inconscient à votre conscient pour ensuite vous faire refluer de votre conscient à votre inconscient ? Quels éléments remonte-t-il à la surface ? Feuilles flétries, brindilles oubliées, cailloux polis, fétus minuscules, fleurs fanées ? A qui et à quoi l’encre sans cesse miroitante, sans cesse mouvante ouvre-t-elle la voie/la voix à fleur de papier ?
Êtes-vous eau douce ? Cascade sautillante ? Torrent rugissant ? Fontaine chantante ? Eau des orages, des bruines, des pluies ? Eau qui clapote dans la flaque troublée par la botte ? Lac paisible qui se contente du reflet qu’il donne à voir ? Eau de la vasque qui attend que votre visage s’y regarde ? Eau câline qui coule de votre pommeau de douche pour vous purifier de toutes les vicissitudes de la journée ?
Ou êtes-vous, au contraire, eau de mer ? Vague qui déferle sur la rive pour emporter avec elle vos châteaux de sable illusoires et fragiles lorsque sera venu le temps du reflux ? Eau salée, mordante comme les larmes ? La marée qui allie la violence de son élan à la dentelle de son écume lorsqu’elle atteint le rivage ?
Écrivez sur l’eau que vous choisissez d’être dans votre vie. Vous pouvez alterner selon vos moments, selon vos humeurs et les périodes de votre traversée : eau douce/eau dure ; eau tendre/eau fougueuse… Dessinez par un calligramme les méandres que vous laissez sur la feuille de papier ; décrivez ce que vous emmenez et ce que vous rejetez, ce que vous emportez et ce que vous déposez.
Vous êtes le courant de votre vie. À ce titre, vous avez du pouvoir sur vos désirs : que souhaitez-vous garder et que souhaitez-vous abandonner sur une quelconque berge ?
Faites la liste de vos peurs et de vos rêves. Puis, imaginez vers quoi votre psyché les destine : une rive plus lointaine ou une autre embouchure ?
Évoquez comment vous confiez les souches, les branches et les pierres à un océan – le Très Vaste, Dieu si vous préférez l’appeler ainsi. Voyez comment par votre créativité – un dessin, un poème – vous déjouez les épreuves de votre existence.
Écrire, c’est être à la fois l’auteur et le témoin de son empreinte déposée au creux du temps.
C’est être à l’écoute de sa Source.
Géraldine Andrée
Que l’écriture accompagne toutes les sinuosités de votre vie !
Lorsque je vis si intensément que j’en oublie d’écrire, je sais que l’écriture est là, malgré tout, avec son encre à la source de qui je suis.
Et lorsque viendra le temps de me reposer, je pourrai reprendre mon cahier Blueday afin d’ajouter aux épisodes passés la goutte et la note de l’instant présent, faire paisiblement le point.
J’entrerai dans le silence de la page comme dans une maison qui m’aura attendue depuis longtemps. Chaque carreau de la ligne sera une fenêtre ouverte qui m’offrira le plus juste regard sur le monde.
L’écriture est ce pays où je reviens toujours après avoir vécu.
J’ai relu le journal intime que j’ai tenu dans l’ancienne maison. J’ai été surprise par l’encre toujours bien nette, toujours bien vive de mes phrases et j’ai retrouvé comme de vieux amis des mots comme « véranda », « platane, « chat », « jardin », des expressions aussi telles que « l’heure mauve dans ma chambre », « l’aube aux lisières », alors que toutes ces choses ont disparu depuis longtemps et qu’il ne subsiste aucune preuve de leur existence, sinon la trace de leur passage dans la neige éternelle de la page et qui me mène à un espace de silence que je me crée dans le temps d’aujourd’hui pour mieux me souvenir…
Sur votre carnet de bord, collectez tous les menus détails, y compris ceux que vous jugez les plus anodins car c’est souvent l’insignifiant qui fait signe plus tard. On associe toujours à une époque ou à un événement une musique, un parfum, une lumière qui prennent parfois plus de place dans la mémoire que l’événement lui-même.
Notez sans vous soucier de votre syntaxe, sous forme de phrases concises, fulgurantes, incandescentes ce qui vous a marqué aujourd’hui (et n’oubliez pas : on est toujours aujourd’hui).
Jane Birkin, dans son journal adressé à sa peluche Munkey, écrit tout ce qu’elle a vécu sans se soucier de savoir si c’est important ou pas. De sa promenade à la plage, elle raconte qu’elle a trouvé une grosse balle de plastique jaune sous le sable et qu’au retour sa montre n’était pas à l’heure, reprenant ainsi les paroles de sa sœur Linda :
« Ce n’est pas moins vingt-cinq ! »1
Autant de menus clichés que permettent les mots et qui donnent à chaque jour sa singularité avec une touche humoristique, par exemple.
Faites, comme Dominique Loreau le conseille, des listes de vos accomplissements ou de vos projets immédiats ; des listes de saveurs, de couleurs, de musiques, d’odeurs et de textures quotidiennes. Qu’à chaque journée corresponde sa notation sensorielle. 2
Vous trouverez pour vous aider des cahiers présentés sous le principe du bullet-journal qu’il vous est possible de confectionner vous-même. Une notation ou une action correspondent à une pastille de couleur.
Vous pouvez tenir aussi une forme de journal de bord avec le carnet de croquis : dessinez le hall de gare, la salle d’attente, le café et sa banquette. Vous serez à la fois l’auteur et le spectateur de votre existence. Composez un air de musique quotidien si le cœur vous en dit.
Laissez votre trace en hommage à la Vie qui passe.
L’Encre au fil des jours prend quelques jours de pause. Mais je reviendrai pour l’année nouvelle, riche d’autres articles, d’autres vidéos et d’autres expériences d’écriture.
Je vous souhaite une belle fin d’année à écrire et…
À bientôt !
Géraldine Andrée
1 Jane Birkin, Munkey Diaries, collection Le Livre de poche, p58 2 Dominique Loreau, L’Art des listes : Simplifier, organiser, enrichir sa vie, éditions Marabout