Lorsqu’on se retrouve en deuil, on a envie de rester figé, à l’image du défunt. Et pourtant, paradoxalement, cette perte nous incite à nous mettre en mouvement… Démarches administratives, choix de la cérémonie… Les contingences de la réalité de la mort nous obligent à nous mettre en action.
Le parfait exemple est le film Voyage en Chine 1 de Zoltan Mayer, avec Yolande Moreau comme actrice principale.
Lorsqu’elle apprend le décès de son fils en Chine, Liliane – incarnée par Yolande Moreau – initie, dans le but premier de rapatrier la dépouille, ce long voyage au cœur du Sichuan où sera organisée finalement la cérémonie funéraire. Arrivée là-bas, Liliane commence un dialogue avec son feu fils par l’écriture, sur un cahier vierge où elle note tous les regrets qu’elle éprouve envers lui – ne pas être venue en Chine plus tôt, ne pas avoir fait l’effort de mieux le comprendre, ne pas avoir passé ensemble des moments de complicité -, tous ces petits deuils compris dans le grand deuil.
Puis, lors de la crémation du corps selon le rite taoïste, c’est encore une fois l’écriture qui symbolise le mouvement du deuil – par l’intermédiaire de la calligraphie. Une carte du corps du défunt est dessinée sous forme de paysage auquel le daoshi (prêtre taoïste) met le feu. Les flammes, en dansant autour d’elles-mêmes, lèchent les motifs de couleur. Tout ce qui représentait le fils de Liliane disparaît alors dans un tournoiement d’or.
Outre la perte d’un être cher, on est toujours en deuil de ce qui n’évolue plus, de ce qui est destiné à disparaître, faute de pouvoir se transformer ( rêves, projets, métier, activités, possessions, relations…).
C’est ainsi que j’ai réalisé, moi, Un Cahier blanc pour mon deuil 2 où j’ai écrit, sous forme de poèmes, tout ce qu’impliquait le départ définitif de mon père, dont notamment, les atmosphères de mon enfance que je ne retrouverais plus jamais (la cuisine, le soir, quand Il était là et qu’Il lisait son journal, les dimanches où Il bricolait tandis que je faisais mes devoirs, les arrière-saisons dans le jardin, quand Il ramassait les branchages…).
Par le déplacement de la plume sur la page, l’écriture accompagne cet inéluctable mouvement à travers la vie qu’est le deuil.
Pour cela, vous pouvez organiser avec votre stylo, sur du simple papier, une cérémonie funéraire au sujet de tout ce qui n’avance plus dans votre vie et auquel vous devez, par conséquent, dire adieu.
Notez SOUS FORME DE BULLET-JOURNAL ce dont vous devez faire le deuil :
Répertoriez tout ce que vous avez tant aimé, tant chéri dans la présence de tel projet, de tel bien, de tel état : « J’aimais tant cette maison. Elle était si spacieuse. Je n’oublierai jamais le matin, quand la lumière entrait par ses larges baies. » « Cet atelier d’art m’a redonné de l’élan quand la dépression me guettait. Grâce à lui, j’ai su que l’existence pouvait redevenir colorée.«
Puis, faites le constat de ce qui n’évolue plus, de ce qui a cessé de croître, voire de ce qui régresse : « Cette maison me coûte si cher que je ne peux plus partir en voyage. Dans ce vaste espace, j’ai l’impression de rester cloîtrée. En vivant dans une maison qui est au-dessus de mes moyens parce qu’elle est bien trop grande, je n’expanse plus mon existence. » « J’ai cessé d’apprendre de nouvelles techniques dans cet atelier. Je tourne en rond autour des mêmes centres d’inspiration. Je répète invariablement les mêmes clichés. Ce n’est pas ainsi que je vais peindre mon propre tableau, celui qui correspond à celle que je suis devenue. »
N’hésitez pas à être aussi exhaustif que possible quand vous décrivez les raisons pour lesquelles vous étiez attaché à ce dont vous devez vous détacher aujourd’hui – et souvent, pour les mêmes raisons. Utilisez des phrases explicatives, des tournures comme car, parce que, puisque, ainsi… Détaillez vos ressentis sensoriels et émotionnels par des adjectifs précis, qui correspondent à votre vécu, et développez le vocabulaire de la subjectivité : j’aime/je n’aime plus/j’affectionnais/je déteste/ à mes yeux/cela me semble/je pense que. Vous pouvez même recourir à des questions rhétoriques dont la réponse sous-entendue vous placera face à l’évidence du choix du renoncement : « Est-ce bien raisonnable de dépenser toutes mes économies pour l’entretien de cette maison ? Mon non-épanouissement en est-il le prix ? » « N’y a-t-il vraiment que cet atelier d’art dans cette ville si culturelle ?«
Faites ensuite la liste à l’intérieur de ce deuil de tous les petits deuils qu’il implique, aussi nombreux soient-ils : « les fêtes entre amis sur la terrasse », « la floraison du jardin », « les réunions entre artistes le samedi après-midi », « la compagnie d’Anne-Va, le fait que nous nous copiions mutuellement. C’était si amusant ! » Demandez-vous si ce n’est pas possible de recréer de tels moments dans un autre contexte, bien différent, qui vous permettra d’enrichir l’expérience que vous avez connue initialement et de l’éclairer sous un jour nouveau : « Je peux découvrir le jardin du Montet où je ne suis jamais allée et m’attabler à sa petite guinguette avec mes amis… Je n’aurai plus à m’occuper de rien !« « Pourquoi ne pas inviter Anne-Va à peindre chez moi le jour où les enfants sont à leur club de sport ? »
Enfin, rendez grâce à tout ce dont vous devez inexorablement vous séparer. N’oubliez pas : si telle chose, tel être vous cause tant de tristesse maintenant, c’est parce qu’elle/il vous a apporté beaucoup de joie, de plaisir dans le passé. Ainsi est « le deuil éclatant du bonheur« , pour reprendre l’expression de Madame de Staël. Créez votre page de gratitudes et écrivez chaque remerciement avec une couleur particulière : « Merci, maison, de m’avoir apporté tant de soleil et les jours de mauvais temps, de m’avoir protégée des intempéries », « Merci, atelier, de m’avoir enseigné les théories et les techniques nécessaires à la poursuite de mon art ». Adressez-vous directement à la situation, à l’objet par le pronom personnel « tu« . Ne craignez pas d’employer l’apostrophe dont la tonalité emphatique vous permettra d’exorciser votre douleur : « Ô, Maison ! Tu fus un refuge pour mon âme quand elle allait mal ! »
Une fois ce rituel d’adieu accompli, laissez partir ce dont vous devez faire le deuil au-delà du papier, au-delà de vous-même.
En effet, ce que vous ne laissez pas s’en aller loin de vous hantera votre esprit puis votre corps par la somatisation. Tout votre être risque de devenir un sépulcre si vous ne tracez pas le chemin du deuil dont la destination est pourtant un nouvel horizon.
Alors, levez et pliez la page sur laquelle vous avez accompli les cinq exercices précédents comme si vous érigiez une maison en papier (faites de la bordure du haut un toit ; de la marge, un mur porteur ; des carreaux, un assemblage de fenêtres correspondant à vos séparations) et, à la manière du daoshi, brûlez-la en la regardant doucement se consumer.
Si ce n’est pas possible – faute d’endroit et de sécurité adéquats -, posez votre maison en papier dans une boîte – à chaussures, par exemple – et enterrez-la dans un recoin reculé.
Si ce n’est toujours pas possible – vous n’avez pas de jardin ou il vous faut une voiture pour atteindre un coin tranquille, loin de la ville, alors que vous n’êtes pas motorisé, par exemple -, déposez la maison en papier dans un tiroir que vous n’ouvrez jamais, dans une armoire secrète ou en haut d’une étagère.
Puis, vivez en avançant d’instant en instant et en écrivant jour après jour comment vous allez…
les pantoufles qui attendent sur le seuil un retour impossible ; les chaussures inutiles puisque là où Ils sont, Ils flottent ; les comptes qui font mal ; les tasses de porcelaine ébréchées ; les assiettes de ces banquets qui ne se sont pas déroulés parce que les invitations n’ont pas été rédigées ; les trois profonds sucriers sans sucre ; les ustensiles où rien ne mijotera pour midi ; le miroir sans visage ; le vieux dictionnaire de médecine dépassé depuis plus d’un siècle ; ce mot doux griffonné, à l’encre presque effacée – « Bien à toi, Bijou » – ; les listes de courses faites depuis longtemps ; les bouteilles de vin oxydées ; la cafetière où a coulé le café de l’ultime matin ; les tickets de paiement pour des biens consommés et disparus ; les pyjamas souillés par l’urine qu’Il ne retenait pas ; les chemises au col élimé ; les vestes qui ont perdu plusieurs boutons ; les oreillers sur lesquels Elle a dormi pendant le tout dernier séjour et qui portent encore l’empreinte de son front ; les draps tachés par le sang des mois vains et la sueur des insomnies ; les couvertures mitées ; les pulls troués ou rétrécis ; les aiguilles à tricoter le temps ; les pelotes de laine emmêlées ; les chaussettes dépareillées ; les gants sans paires ; les tissus pour des robes imaginaires ; les mouchoirs mouillés par tant de sanglots ; les manteaux démodés ; les pendules arrêtées ; les montres dont les aiguilles se sont figées sur l’heure et la minute de l’éternité ; les ampoules aux filaments coupés ; les outils rouillés ; les fils électriques dénudés ; les boules de verre éclatées ; la télévision sans image ; le téléphone qui ne sonnera plus ; les pots de miel et de confiture vides ; les boîtes de conserve périmées ; les poudriers qui essaiment la poussière de leur poudre ; les fards ternis ; les crayons à paupières décapités ou dont la mine est aplatie ; les vases sans eau et sans bouquet ; les répertoires s’ouvrant sur des noms de défunts ; les ordonnances médicales pour des maladies qui ont eu le dernier mot ; les stylos asséchés ; les cahiers jaunis, cornés, froissés, aux pages déchirées, aux feuilles mortes sur leurs secrets inavoués ; les disques de vinyle rayés ; les herbiers si rigides que les plantes se cassent et se détachent en fétus lorsqu’on les feuillette ; les magazines qui ont cessé d’être d’actualité ; le tapis persan effiloché ; tous les contes de l’enfance ; tous ces merveilleux mensonges – « Le Père Noël viendra avec sa grande hotte« – ; ce fatras de désillusions et de regrets ; les poupées dans leur cercueil cartonné ; les jeux de cartes qui n’annoncent nul avenir ; les albums photos où l’on ne se reconnaît décidément pas, bien que l’on persiste à vous dire mais-si-c’est-toi-allons ; les dessins ratés ; les agendas aux rendez-vous manqués et aux projets avortés ; les non-dits ; les sentiments refoulés ; les amours trahies ; les déclarations oubliées ; les promesses non tenues ; la colère ravalée ; la solitude ignorée ; les poèmes écrits dans un coin et délaissés ; un peu des autres et un peu de soi ; l’enfant feu parce qu’il faut bien grandir et surtout, comment on se voyait dans les yeux de ceux qui ne nous voyaient pas, si pauvre, si dénué de son âme alors que l’âme a toujours été présente dans la chambre du silence
Il faut jeter le désir que tout soit comme avant parce que l’on n’éclaire pas sa vie avec des cendres.
Et toi, que souhaites-tu jeter en ce début d’année pour te renouveler, te retrouver ?
Tu peux me confier ta liste en commentaires !Un petit atelier d’artiste peut ainsi être créé en ligne sur ce site d’écritothérapie et nourrir des échanges fructueux pour cette nouvelle année 2024 !
Quand je rêve de ma mère, elle est plus vivante que lorsqu’elle était en vie. Elle marche, joyeuse et légère, sans sa canne. Elle danse avec le soleil, redevenue une jeune fille dans son débardeur arc-en-ciel.
Et quand je me réveille, je veux écrire ce rêve aussi fidèlement que je l’ai vécu dans la nuit : chercher le mot juste, la métaphore qui sied à ma mère comme les robes qu’elle cousait.
Aussi, je barre, je rature, je réécris chaque phrase qui parle d’elle. Lorsque j’enlève un paragraphe ou une strophe, ma mère disparaît avant de réapparaître de plus belle…
Et je cours avec ma plume pour attraper le mot, capter l’étincelle afin que tous les deux, ils se rencontrent et se confondent aux yeux du monde futur.
La journée passe si vite à écrire que j’en oublie l’absence, la lumière qui se penche sur mon front et l’embrasse en me disant dans le plus intime silence :
Mon enfant, il est temps d’aller dormir. Tu continueras demain.
Telle est peut-être la magie de l’écriture : trouver dans le ciel du papier la formule secrète qui permet d’effacer la mort.
Une bouchée pour les étoiles ces aiguilles renversées sur le tapis du ciel Une bouchée pour le tissu de la nuit Une bouchée pour l’ultime fleur de la saison accrochée à tes mèches Une bouchée pour le souvenir des algues que tu cueillais à fleur de vague Une bouchée pour le miroir de ta jeunesse Une bouchée pour la lumière du jardin par la fenêtre de ma mémoire ouverte sur ton regard Une bouchée pour ce fil invisible que tu tiens encore entre tes doigts au repos Une bouchée pour ton dé en argent qui luit quelque part dans l’ombre d’une armoire Une bouchée pour la mie de tous les gâteaux d’enfance qui ont doré dans ton four Une bouchée pour l’encre qui t’est consacrée ce jour
Que chacun de mes mots soit la bouchée qui te donne l’envie de revenir juste pour l’instant où je les écris à la vie
Je me détache comme une feuille de la fenêtre de ma chambre où chatoyait le soleil Je me détache comme une feuille des tuiles rousses de la véranda Je me détache comme une feuille du jardin étoilé d’écureuils Je me détache comme une feuille du banc de bois vert sur lequel je séchais mes cheveux après une grasse matinée Je me détache comme une feuille de l’ombre violette de la vigne à la fin du mois d’août Je me détache comme une feuille du panier rempli de mirabelles fendues jusqu’au noyau Je me détache comme une feuille de la grille qui s’ouvrait sur les herbes sauvages Je me détache comme une feuille des rosiers étincelants sous l’arrosoir Je me détache comme une feuille du vent qui m’entraînait à la frontière du champ du voisin Je me détache comme une feuille des cordes de la balançoire qui berçait mon âme à la tombée du soir Je me détache comme une feuille du noisetier le seul témoin de mes histoires secrètes Je me détache comme une feuille des cahiers de mon enfance bavant leurs couleurs Je me détache comme une feuille du ventre blanc de la chatte feue Je me détache comme une feuille du murmure du marronnier qui semait ses petites mouches bleues sur mes mots à peine tracés Je me détache comme une feuille des poils de crin du balai crissant sur les carreaux de la cuisine après le déjeuner Je me détache comme une feuille du cœur silencieux de mon père des yeux clairs de ma mère de l’échancrure de ma robe de fillette Je suis libérée des jours anciens qui me retenaient captive de la tendresse Votre regard peut me chercher le long de l’allée argentée Je virevolte sur le menu sentier d’un poème presque effacé sous les pas du temps Je vogue vers le point le plus brillant au large de la page future Je m’évanouis dans un souffle frêle pour devenir enfin le chant de ma propre aventure
je dirais adieu à la maison avant qu’elle ne soit détruite. Je regarderais chaque arbre, chaque fleur, chaque caillou, chaque oiseau du jardin et je saluerais le platane roux qui coiffait les tuiles de ma chambre en disant :
– Demeure de mon enfance, tu demeures dans ma mémoire à jamais!
Je caresserais la chatte qui aimait s’asseoir sous la corolle des lampes, le soir, et j’emporterais le reflet vert de ses iris qui me regardent parfois dans mes rêves.
J’aurais bien conscience que j’embrasse pour l’ultime fois ma grand-mère, par une belle journée de juin, avant qu’elle ne s’éteigne.
J’irais sans crainte sur la terrasse qui surplombe la ville et je décrirais à ma grand-mère aveugle tous les bleus qui se mêlent à la lisière de la terre et du ciel.
Je terminerais le journal de mon adolescence.
Je prendrais des notes précises sur le paysage lors de ce voyage en autocar à la frontière irakienne ; je parlerais au silence du désert qui m’était offert. Et j’écouterais le murmure du vent dans les sables comme si c’était la voix d’un amant.
Je photographierais le Mont Ararat à l’aube en songeant avec un sourire adressé à mon âme : « Les valises peuvent bien attendre ! »
J’aurais le courage de parler au téléphone à mon oncle avant son grand voyage, l’année où il neigea beaucoup.
Si je devais « achever l’Inachevé »,
j’accomplirais tout cela et bien plus encore.
Je prendrais conscience du coeur battant de la vie juste avant la mort – moi qui, trop vivante, si légère et insouciante, presque insolente vis-à-vis de la gravité du temps, impatiemment debout dans le soleil,
n’ai pas su accomplir tout cela à temps.
Peut-être qu’il existe un seul chemin pour « achever l’Inachevé »,
écrire
une lettre à chaque feuille, chaque fleur, chaque caillou, chaque étincelle, chaque aile
que j’ai quittés trop vite,
de peur d’être quittée ;
une lettre à la chatte sous la lampe de chevet,
aux bleus de la ville,
à ma grand-mère dans son fauteuil,
à mon oncle quand ma voix est restée muette un soir de janvier,
à mon cahier fleuri d’adolescente oublié dans un tiroir – que j’avais pourtant intitulé Mémoires,