Elles rentrent
transies
de la morgue
Aussitôt
elles réchauffent
en silence
le café
qu’il avait préparé
le matin même
Géraldine Andrée
Elles rentrent
transies
de la morgue
Aussitôt
elles réchauffent
en silence
le café
qu’il avait préparé
le matin même
Géraldine Andrée
Sur le seuil de la porte
ses pantoufles
comme s’il allait revenir
avec le pain du jour
Géraldine Andrée
Si je devais « achever l’Inachevé »,
je dirais adieu à la maison avant qu’elle ne soit détruite. Je regarderais chaque arbre, chaque fleur, chaque caillou, chaque oiseau du jardin et je saluerais le platane roux qui coiffait les tuiles de ma chambre en disant :
– Demeure de mon enfance, tu demeures dans ma mémoire à jamais!
Je caresserais la chatte qui aimait s’asseoir sous la corolle des lampes, le soir, et j’emporterais le reflet vert de ses iris qui me regardent parfois dans mes rêves.
J’aurais bien conscience que j’embrasse pour l’ultime fois ma grand-mère, par une belle journée de juin, avant qu’elle ne s’éteigne.
J’irais sans crainte sur la terrasse qui surplombe la ville et je décrirais à ma grand-mère aveugle tous les bleus qui se mêlent à la lisière de la terre et du ciel.
Je terminerais le journal de mon adolescence.
Je prendrais des notes précises sur le paysage lors de ce voyage en autocar à la frontière irakienne ; je parlerais au silence du désert qui m’était offert. Et j’écouterais le murmure du vent dans les sables comme si c’était la voix d’un amant.
Je photographierais le Mont Ararat à l’aube en songeant avec un sourire adressé à mon âme : « Les valises peuvent bien attendre ! »
J’aurais le courage de parler au téléphone à mon oncle avant son grand voyage, l’année où il neigea beaucoup.
Si je devais « achever l’Inachevé »,
j’accomplirais tout cela et bien plus encore.
Je prendrais conscience du coeur battant de la vie juste avant la mort – moi qui, trop vivante, si légère et insouciante, presque insolente vis-à-vis de la gravité du temps, impatiemment debout dans le soleil,
n’ai pas su accomplir tout cela à temps.
Peut-être qu’il existe un seul chemin pour « achever l’Inachevé »,
écrire
une lettre à chaque feuille, chaque fleur, chaque caillou, chaque étincelle, chaque aile
que j’ai quittés trop vite,
de peur d’être quittée ;
une lettre à la chatte sous la lampe de chevet,
aux bleus de la ville,
à ma grand-mère dans son fauteuil,
à mon oncle quand ma voix est restée muette un soir de janvier,
à mon cahier fleuri d’adolescente oublié dans un tiroir – que j’avais pourtant intitulé Mémoires,
à moi-même qui ne savais pas
que c’était « la dernière fois ».
Ecrire ces lettres
me prendrait toute la Vie.
Ecrire ces lettres
redonnerait vie
aux morts qui me parlent, parfois,
dans la nuit.
Géraldine Andrée
Je me souviens :
c’était une belle après-midi de septembre comme Dieu n’en fait plus.
Au retour du rendez-vous chez le podologue que j’avais réservé pour soigner ton ongle incarné,
nous sommes rentrés dans la librairie-papeterie du quartier,
toi parce que tu voulais acheter une carte pour Les Jumeaux comme tu disais, moi parce que je voulais renouveler mon matériel d’écriture.
J’ai pris deux cahiers, l’un mauve, l’autre bleu.
Comme je ne savais lequel choisir,
je t’ai demandé ton avis.
« Prends celui que tu préfères ! »
M’as-tu dit.
Et je m’entends encore te répondre :
« Non ! Je prendrai celui que toi, tu préfères ! »
Tu m’as désigné le cahier aux reflets bleu clair
comme l’océan fiancé à la lumière.
J’ai pris aussi sur l’étalage
des cartouches d’encre noire
pour que les mots durent longtemps
dans la trace que je confierais au temps.
Lors de notre passage à la caisse,
tu as déclaré :
« C’est moi qui offre ! »
J’ai riposté :
« C’est beaucoup trop ! »
Après une dispute sur le ton de la tendresse,
il fut convenu que tu me ferais le présent
des cartouches d’encre.
Tu mourus au mois d’octobre.
De nombreux jours se sont écoulés
sans que j’écrive.
Je me contentais de vivre.
J’ai même rangé les cartouches
d’encre noire
au fond d’un tiroir.
J’avais peur de laisser s’en aller à jamais ta présence
au fil de l’encre,
à chaque instant annoncé
par un mot nouveau,
et d’être ainsi l’auteur
de la dissolution de ta mémoire
dans l’espace blanc.
C’est seulement quatre ans après cet achat
qui, sans que je le sache alors,
ressemblait
à un cadeau d’adieu,
que j’ai inséré ce matin
la première cartouche
que tu m’as offerte
dans mon stylo plume
qui a aussitôt quitté,
alerte,
les bords du papier.
Et – peut-être que tu le vois,
de là où tu demeures –
la majuscule de la phrase initiale
possède la grâce
de la fleur
qui revient
à fleur de chemin.
Géraldine Andrée
J’écris pour rattraper ce qui s’efface,
les pointillés d’or du jour
qui tremble entre les branches,
l’étincelle de l’abeille
qui traverse l’ombre
tandis que la première feuille
tombe,
l’ultime grain du rire
de l’enfance
roulant dans le silence,
les notes de la fontaine
que l’on entend encore
derrière la grille close,
les pétales du bouquet fripé,
recueillis dans les paumes
de Marie,
le château de sable
doucement défait
par la vague,
la phrase
dont le dernier mot
se fond dans l’azur jauni
du papier,
la conversation inachevée
au téléphone
un soir d’hiver
et ta voix en rêve
qui me conseille
depuis l’au-delà de l’absence
de compter
toutes les étoiles
afin de redonner un nom
à celle qui manque
au regard.
J’écris pour retenir
tout ce qui s’enfuit,
emporté par la vie.
Je n’y parviens point,
hélas !
Mais lorsque je me retourne
sur ce chemin
qui semble
vainement
accompli,
je vois
que j’ai laissé une trace
pour le souvenir
qui me suit.
Géraldine Andrée
Nous sommes très tôt confrontés à la mort en tant qu’enfants. Les feuilles qui tombent, les fruits qui brunissent… Dès notre plus jeune âge, nous apprivoisons les cycles de la nature qui incluent la perte, le renoncement.
Mais il est une perte qui nous concerne personnellement et qui creuse l’empreinte de l’absence en nous : celle d’un animal qui nous est cher.
Il est toujours très difficile de vivre la disparition de son animal, quel que soit l’âge. Sa mort nous remet en contact avec la vulnérabilité de l’enfant en nous et réactive souvent la douleur d’un deuil plus ancien encore.
Des témoignages d’enfants abondent en littérature sur le deuil non résolu d’un animal.
Dans le magnifique livre Écoute ton cœur de Susanna Tamaro, la narratrice raconte combien elle n’a jamais pu surmonter l’absence de son chien, que son père a attribuée à toutes les bêtises enfantines qu’elle a pu avoir commises.
De même, dans son autobiographie spirituelle Mémoires de vie, mémoires d’éternité, la psychiatre Élisabeth Kübler-Ross décrit le sentiment d’impuissance qui l’a envahie lorsqu’elle n’a pu empêcher que son proche ami lapin devienne une fricassée servie dans son assiette, à son retour de l’école.
Dans son Journal d’une enfant d’ailleurs, Opal Whiteley déplore que son cochon avec lequel elle conversait ait été tué pour finir en jambon.
Et que dire des morts d’animaux dont nous sommes témoins sans pouvoir leur être d’un quelconque secours ? Un canari qui tombe malade sous nos yeux, un chat qui se fait renverser par une voiture, un chien qui ne reviendra pas de sa visite chez le vétérinaire ?
Nous non plus, nous ne revenons pas de ces deuils car, très souvent, nous ne bénéficions pas de l’écoute, de l’attention, de l’empathie des adultes qui auraient pourtant été nécessaires pour nous permettre de traverser le chagrin.
La narratrice du récit Écoute ton cœur porte pendant toute sa vie de femme et de mère le fardeau de la culpabilité dont son père l’a chargée pour s’apercevoir, à la fin de ses jours, qu’elle a fermé son cœur, murant ainsi le souvenir de l’animal dans la nuit de son silence.
Élisabeth Kübler-Ross redoute que tout ce qui lui est précieux lui soit dérobé à chaque instant.
Quant à Opal Whiteley, elle n’aura que son journal – réduit en miettes par les autres – pour confier sa solitude.
Il faut savoir que l’animal dont on n’a pas accepté la perte hante notre psychisme. Il ne cesse de se décomposer dans notre inconscient ou alors, il se fossilise. Notre psyché devient le tombeau de ces défunts que l’on n’a pas consenti à laisser partir, ce qui peut créer des maladies psychosomatiques.
Cette mission, ce peut être accompagner sur l’autre rive des animaux qui ont été emportés par la même mort que lui, les inviter à se réveiller dans leur vie céleste tout en provoquant la conscience de leur métamorphose.
Ce peut être aussi vous guider, vous protéger, vous délivrer des messages. J’ai assisté, au cours de certaines séances médiumniques, à des enseignements spirituels dispensés par des perroquets, des caniches, des écureuils.
Généralement, l’animal vous encourage à poursuivre une mission qui est souvent liée à la sienne et à la résilience qu’a provoquée cette perte.
La grand-mère narratrice du livre Écoute ton cœur a confié ses sentiments dans des lettres qu’elle a envoyées à sa petite-fille.
Opal Whiteley a poursuivi son journal de l’ailleurs, désignant l’invisible à ses rares lecteurs et leur montrant que tout a une âme – y compris l’herbe, la rivière, la cruche remplie de l’eau de cette rivière et que vient renifler un cochon sauvage…
Élisabeth Kübler-Ross, elle, a étudié toute sa vie durant ce qu’était la mort. Elle a enquêté sur le franchissement de la frontière qui sépare notre monde matériel du monde spirituel, en assistant les mourants. Ainsi, elle nous a délivré un enseignement majeur : les morts sont bien plus vivants que nous, les vivants.
Et nous ?
Nous pouvons voler au secours des animaux en détresse, nous spécialiser dans la psychologie animale, écrire un livre sur les chats ou les chiens parce que notre tout premier chat ou chien décédé si tragiquement nous a fait pénétrer le mystère de son existence, écrire un recueil de poèmes consacrés à notre cher ami ou un roman dans lequel il devient un véritable héros. Chien d’enquête ou de sauvetage, chat-médium, canari-musicien…
Les sources d’inspiration ne manqueront pas car la vie de notre plus fidèle compagnon qui est resté dans l’autre pièce ouverte sur la nôtre nous aura remis en contact avec l’essence de notre vie – instinctive, intuitive, originelle et profonde.
Géraldine Andrée
Géraldine Andrée
L’auteur de la Beat Generation, Jack Kerouac, a écrit :
Accepte la perte pour toujours.
Je me souviens :
Toute petite, je livrais à la force de la rivière
les brindilles dépouillées de leurs lueurs,
les cailloux ternis,
les feuilles rouies,
les pétales flétris.
Comme l’enfant abandonne à l’eau
ce qui n’est plus utile au jour présent,
dépose dans le flot de l’encre,
tes regrets, tes remords, tes peines,
tes mots qui ne sont plus que silences.
Que veux-tu confier
à la volonté du courant ?
Moi, c’est mon père, ma maison natale, la lampe de mon enfance,
tous mes journaux intimes pour lesquels
je n’ai pas de valise assez profonde.
Laisse aller, comme dit Jack Kerouac,
ce qui doit te quitter…
Laisse-le franchir la marge,
déborder de la page,
s’éloigner de ton cœur
qui lui donne de l’élan
en continuant à battre.
Fais suffisamment confiance
au mouvement de ton écriture
qui fait que deuil et vie,
mort et naissance
se rejoignent
et souris bien plus tard
lorsque, en te relisant,
tu prendras conscience
que l’ample phrase
de ton chagrin
s’est confondue
avec le point d’une étoile
dans le ciel blanc.
Signe ultime
qu’une autre histoire
entre l’Univers
et Toi
commence.
Géraldine Andrée
J’écris pour toucher ta voix
qui – je le crois –
se cache
dans la feuille.
pour retrouver
l’instant
précis
où son inflexion
changea
quand elle prononça
avant le départ
ces mots
si clairs
et si fidèles
à la vérité.
Mais plus je m’enfonce
dans la blancheur
du silence
avec ma foi,
plus je creuse
ma propre trace
et si je me vois
avançant
vers l’inconnu
avec ma seule voix
pour oriflamme,
c’est parce que je t’aide
à accomplir
désormais
ce pour quoi
ton âme
est destinée :
me donner
comme ultime
signe
que tu m’écoutes
l’envie d’écrire
aujourd’hui
encore
en ne m’adressant
qu’à l’écho
fidèle
que mes mots
renvoient.
Géraldine Andrée
Je t’ai trop longtemps retenu captif dans ma mémoire,
toi qui me murmures au cœur de la nuit :
« Je veux être libre. »
Alors, sous la lampe qui m’éclaire juste avant l’aube,
je détache une feuille
de mon cahier de souvenirs
et à la pointe de ma plume qui écrit
ton nom et ce seul mot, Adieu,
crépite l’aile de papier.
Tu t’es envolé.
In memoriam, nuit du 11 au 12 novembre 2018
Géraldine Andrée