La poésie
est si limpide
et si prompte
à m’offrir
le présent
d’un jardin
d’une source
d’un oiseau
qu’il me semble
qu’elle précède
l’aube
du monde
Géraldine Andrée
La poésie
est si limpide
et si prompte
à m’offrir
le présent
d’un jardin
d’une source
d’un oiseau
qu’il me semble
qu’elle précède
l’aube
du monde
Géraldine Andrée
C’était le dernier été.
Mais je ne le savais pas encore.
J’ai voulu acheter des cartouches d’encre.
Tu as souhaité m’accompagner.
J’entends dans mon souvenir
l’écho de tes pas
accompagnant les miens
jusqu’à la papeterie.
J’ai acheté une dizaine de cartouches.
La lumière douce
d’une fin d’après-midi d’août
se posait sur ta nuque.
Quelques semaines après,
sans que tes pas
ne fassent
le moindre bruit,
tu es parti
par une nuit de novembre.
Pendant longtemps,
j’ai hésité à écrire
avec les cartouches d’encre
du dernier été
où tu étais présent.
C’est comme si
de phrase en phrase,
je te laissais t’en aller
au large
de ma page.
Ce n’est qu’en janvier,
au temps du givre,
que j’ai commencé à écrire
Un cahier blanc pour mon deuil
avec l’encre
de cet été deux mille dix-huit.
J’ai découvert, alors,
au fil de mes jours
que tu ne t’éloignais pas
mais que l’écho
de tes pas
devenait des poèmes
et que chaque mot
tracé avec cette encre
achetée en ta compagnie
se faisait le témoin
du fait que tu étais toujours
en chemin
avec moi,
jusqu’à l’éclat
du prochain point.
Géraldine Andrée
Comment sera ma prochaine vie ?
Quel corps, quels regards, quelle chambre accueilleront mon âme en voyage ?
Le ciel sera-t-il le même que celui d’aujourd’hui, avec son seul nuage ?
Peut-être renaîtrai-je dans ce jardin
et les mille yeux des myosotis que voici
éclaireront mon chemin.
Géraldine Andrée
Au nom de la jeune fille qui cherche son père,
au nom du défunt dont on ne parle plus parce que l’on n’a pas compris sa vie,
au nom du bébé parti trop tôt,
au nom du chat qu’il a fallu endormir,
au nom du téléphone raccroché et de la conversation à jamais interrompue,
au nom du dernier mot avant le départ – mais tout le monde l’ignorait encore -,
au nom du jardin détruit pour un parking et qui brille pour lui seul sur des photos enfuies dans une malle,
au nom de la maison dont la vente fut un arrache-cœur,
au nom des étés perdus dont on tait le douloureux bonheur,
au nom des ombres qui reviennent dans la chambre et se rassemblent autour de la lampe pour murmurer le prénom de l’ami d’enfance avec lequel on refuse de se réconcilier,
au nom des pas qui résonnent dans le couloir vide,
au nom de la lettre jamais envoyée à l’amant,
au nom de la trahison qui valait bien plusieurs bouquets de fleurs et la perspective d’infinis printemps,
au nom de tous les non-dits,
j’écris
Géraldine Andrée
Me réveiller dans la paix du matin.
Le soleil traverse la fente des persiennes.
La journée promet d’être belle.
Je pense que le chemin des menthes
tremble déjà dans la lumière.
Mais pour l’instant,
garder mon rêve
à fleur de paupière.
Tenter d’approcher mes lèvres
de ton visage immatériel
et de saisir ta mèche
rousse
qui se dérobe
dès que je crois
que je la touche.
Demeurer ensemble
dans l’ombre
douce
que l’on se partage
comme une danse.
Géraldine Andrée
Il y a eu un été suivant cette année terrible.
J’ai été tout étonnée de l’or de l’herbe.
Quelle liberté, tous ces jours sans crainte, sans contrainte !
J’ai découvert, tôt le matin entre mes draps, Marcel Pagnol et Michel Peyramaure.
Enfin, je lisais des livres pour les grands.
C’est durant cet été que j’ai rangé mes poupées dans l’armoire,
y compris Marion que, l’année précédente, je berçais encore.
Je ne les ai plus jamais ressorties de leur profonde nuit.
Il est vain de contempler les visages de l’enfance !
Mes seins ont commencé à pointer sous mon tee-shirt blanc.
Je lançais haut la balle pour qu’elle rebondisse contre le mur inondé de soleil
et celle-ci retombait en me frappant l’épaule.
Les mirabelles éclataient, toutes sucrées, sur mes lèvres
et je revois la croûte des tartes qui craquelaient dans le four.
J’étais fière d’être vivante, d’avoir déjoué les prédictions des autres.
Quand je songe aujourd’hui à cet été de mes douze ans,
je m’en souviens, finalement, comme d’un très long jour
que, seule, la première étoile apparue entre deux feuilles déjà rousses
a interrompu.
Géraldine Andrée
Rester un instant
tout au bord
du grand large
Avoir un peu peur
de cette absence
de repère
de cet infini possible
d’où point l’aurore
Partout c’est le blanc
du Nord
Tu peux prendre
l’immensité
qui s’offre à toi
dans tous les sens
et t’éloigner ainsi
du monde
Alors tu avances
vers l’espace
qui t’attend
Tu apprivoises
la ligne
ondulante
d’une vague
qui te frappe
au cœur
La profondeur
t’est désormais
abordable
toi qui n’y croyais pas
et si tu te baignes
davantage
dans le creux
que laisse
un silence
tu perçois
une algue
cette phrase
qui tremble
et se dilate
sous tes doigts
quand tu l’attrapes
en plein voyage
Enfin tu y es
sur la page
Atlantique
Géraldine Andrée
Y aura-t-il un autre été ?
Je ne sais.
Ce qui est sûr,
c’est que le reflet des feuilles
du pommier
changera toujours
selon l’éclat
de chaque seconde
dans le vent,
qu’il n’y aura jamais
le même nombre
de gouttes
dans le murmure
de la fontaine,
que le chemin
s’évanouira
comme un rêve
dans l’ombre
du soir
et que si ces fleurs
se ressemblent,
telles des sœurs,
elles ont toutes
une lueur unique
qu’elles entretiennent
encore
derrière tes paupières,
avant de se clore
et de pencher
leur corolle
vers la terre.
Alors,
y aura-t-il un autre été ?
Je ne sais.
Géraldine Andrée
Je songe aux étés mille neuf cent quatre-vingt.
Je songe à l’insouciance des étés anciens.
On se réveillait tard.
Mais la lumière, comme une amie souriante,
venait très vite à la rencontre
de notre regard.
On allait s’asseoir pour sécher ses cheveux
sous le banc de la vigne
aux reflets bleus.
Puis la voix de Jacqueline
nous appelait
par la fenêtre de la véranda
car c’était l’heure de manger
le melon grand ouvert
et la farce dorée au cœur des pommes de terre.
On se mettait ensuite
en maillot de bain
et on dépliait sa serviette
sur l’herbe brune.
Commençait alors au bord de nos cils
notre promenade
avec un nuage frêle
qui nous emmenait
vers la sieste
d’où l’on revenait
pour croquer dans une prune
ou pour boire du lait d’amande.
C’était l’éternelle enfance,
souviens-toi.
Les étés mille neuf cent quatre-vingt
sont à jamais éteints.
Mais en cet été
de la décennie deux mille vingt,
je me demande
s’il ne subsiste pas l’ombre
de ces étés heureux,
s’il n’y a pas un pays
où l’on pourra les revivre
lorsqu’il en sera fini
de séjourner ici.
On se réveillera un peu tard
dans le matin
d’un jour d’été
mille neuf cent quatre-vingt
et une voix nous appellera
par la fenêtre
de notre mémoire
pour nous dire :
-Vite ! Lève-toi !
Tu as un jour de joie
à vivre !
Géraldine Andrée