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Les mains de ta grâce

Je me souviens
de la grâce
de tes mains :
lorsqu’elles passent

le chiffon
sur la glace
de la grande
armoire,

elles déposent
un voile
de noces
sur toute chose

dont on voit
battre
le coeur
en transparence

et elles déroulent
autour
des ailes
de leurs gestes

un tissu
de silence
aussi subtil
que la brume

des aurores
qui révèle
l’or
des collines.

Je me souviens
de tes mains
pleines
de grâce

et je voudrais
trouver
un mot
qui leur redonnerait,

tel un miroir,
fidèlement
vie
dans ma mémoire,

mais c’est la tige
vibrante
d’un chant
qui monte

de mon cœur
à ma gorge,
comme si tes mains
la faisaient éclore

à chaque instant
qui compose
ton immense
silence.

Géraldine Andrée

Tous droits réservés@2017

 

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On est presque au Nouvel An !

J’avais à peine six ans.

J’avais été comblée de cadeaux.

Je me souviens :

ma grand-mère assise près de la fenêtre, dans le rayon bleu gris d’une fin d’après-midi de Noël.

On n’avait pas encore allumé les lampes.

Ma grand-mère portait son pull fleuri avec lequel elle est partie dans un lointain pays.

Soudain, nos éclats de rire d’enfants se sont éteints, comme si nous savions…

Les mains de ma grand-mère, tout étoilées de fleurs de cimetière, se sont levées à la hauteur de son coeur et je l’ai entendue dire, en joignant à la parole ce même geste vif qu’elle faisait lorsqu’elle cueillait des herbes folles :

-Cela va si vite ! On est presque au Nouvel An !

Que de nouvelles années se sont écoulées depuis ces mots…

Aujourd’hui,

en cette fin d’après-midi de Noël,

il est un rayon bleu gris

qui ressemble à celui de jadis,

tout près de la fenêtre.

Le temps est presque prêt pour que ma grand-mère vienne s’asseoir à la fenêtre

et chuchote en silence ces deux paroles uniques qui enjambent tous les jours de ma vie

depuis le lointain Noël de mon enfance :

– Cela va si vite !

On est presque au Nouvel An !

 

Géraldine Andrée

 

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Tu as toujours aimé les orages

Toi, si calme, si discrète, tu as toujours aimé les orages.

Tu te réjouissais d’entendre cette cavalcade qui franchissait la colline.

Tu allais au-devant de l’éclair qu’annonçait ce solennel roulement de tambour.

Jeune fille, tu te précipitais à la fenêtre pour assister au vif concert de la grêle, à la violente symphonie des cordes de la pluie. Ton visage était là, juste derrière la vitre giflée par l’eau.

Tu as écrit dans ton carnet d’adolescence : « C’est le spectacle qui termine une journée morne. »

Après le passage de l’orage, tu contemplais le jardin bouleversé : les arbres échevelés, les pétales détachés des fleurs et qui jonchaient l’herbe, le carré de roses piétiné.

Mais cela ne t’inquiétait pas : tu savais que le jardin reprendrait de la vigueur dans la lumière du lendemain matin et que s’il s’ébrouait longuement dans le vent, c’était parce qu’il soignait l’ultime étape de sa toilette.

 

Toi, si pudique, tu aimas passionnément. Ton coup de foudre pour André marqua ta vie à jamais. Chaque nuit, dans la solitude de ta chambre, tu rêvais de ton union avec ce garçon doux qui jouait du violon à la perfection.

Hélas ! L’orage de la guerre brisa ton grand amour. L’éclair blanc d’une lettre t’annonçant un soir de printemps son décès au front de Verdun te fendit le coeur.

Tu appris à vivre avec ce deuil qui allait changer définitivement le cours de ta vie.

 

Toi, si aimante, tu te résignas à un mariage de raison avec un ingénieur qui te délaissa vite pour des filles au café. Tes jours étaient rythmés par les orages silencieux de l’adultère. Tu fermais les yeux. Il est impossible de détourner la course du Destin. Tu t’habituas avec ta douceur coutumière au ciel morne de ton existence.

Guère douée pour la révolte, tu ne déclenchas aucun orage.

 

Je suppose que certains soirs, devant ton miroir, tu te surpris à espérer un miracle qui pourrait te délivrer de cette vie non choisie, à  croire en l’apparition fulgurante d’un autre homme sur le cheval de la chance et qui t’emmènerait loin de ta propre image.

Tu égrenais souvent le chapelet. Tu savais que Dieu était capable de faire surgir de sa main bien des orages salvateurs.

Mais ce ne fut qu’une prière. Si cette dernière avait été exaucée grâce à l’ardeur de ta dévotion, aurais-tu vraiment suivi l’élan de ton coeur ?

Tu n’avais pas été éduquée pour prendre une semblable décision.

L’éventualité d’un tel orage t’attirait en même temps qu’elle te faisait peur.

Puis, les enfants te firent oublier ton désir de liberté.

 

La fougue de ton âme, tu l’as confiée à tes cahiers intimes.

Tu savais qu’ainsi, cela ne prêterait jamais à conséquence.

Toi, si docile, tu fus cette poétesse ardente qui m’offre aujourd’hui dans tes pages la sève du jardin perdu de Montmorency comme si c’était ton sang, le baume de la lumière mêlant les senteurs de la terre après l’averse, le regard qui luit une fois le chagrin passé, le souvenir du pétale de ce très ancien baiser sur ton visage.

Oui, à ta façon de me faire la louange de la Vie,

je vois

que tu as toujours aimé ses orages.

 

Géraldine Andrée,

Ta petite-fille

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Le jardin des fées

Chère page,

Je te présente le jardin de mon enfance.

Voici les grands arbres : le platane, le sapin, le chêne et, plus loin, le mirabellier près du cordeau où les draps fraîchement lavés dansent dans le vent comme de larges ailes blanches.

Et voici, au centre de la pelouse, le petit marronnier qui fleurit tant au printemps. Il prépare pour mes poèmes la corolle de son ombre dorée.

Je connais de nombreuses cachettes : dans ce buisson, je me loverai quand je ferai de fausses fugues pour fuir l’autorité de ma famille.

Dans le jardin de mon enfance, l’herbe est odorante après la pluie. Les soirs d’orage, lorsque l’air s’apaise une fois les tambours passés, je la vois luire sous la lune.

Voici aussi, chère page, le muret couvert de mousse sous laquelle courent des fourmis rouges qui piquent quand elles montent aux mollets, la porte verte des dépendances qui s’ouvre en grinçant sur les bicyclettes couchées dans l’odeur du salpêtre.

Des raisins aigres pendent de la vigne. Leurs grains minimes tombent sur le petit banc de bois destiné à la chatte sauvage et à la jeune fille songeuse que je deviendrai.

Là-bas, le plant de tomates déjà roses.

Plus loin, le forsythia avec sa belle neige de fleurs d’or qui attire les papillons mouchetés. A l’orée de l’automne, ses flocons jonchent les flaques de l’allée. On en coupe des rameaux pour Noël, que ma mère dispose en bouquet dans un long vase.

Tu connais maintenant la cour grise encerclée par une haie de rosiers où je ferai chaque matin d’été la toilette de mes poupées.

On s’approche maintenant de l’épais lierre grimpant jusqu’aux fenêtres des chambres, étoilé de pucerons et d’araignées qui m’effraient au moment du coucher s’ils ont eu l’heur d’entrer.

Le jardin ne se finit jamais, chère page, car le grillage de la clôture est troué. Les herbes folles des champs voisins y glissent leur pointe sifflante et les coquelicots y épanchent leur sang.

La flamme rousse d’un écureuil venu du fond de la forêt s’élance et s’accroche au chêne.

Entends-tu chanter dans les feuillages, toi, ma page de silence, les mésanges, les bouvreuils, les chardonnerets originaires de la clairière dont la lisière tremble comme une onde bleue dans le matin ? Entends-tu ces voix qui s’élèvent dans ta blancheur ?

Un matin, les herbes hautes se sont écartées et deux yeux nous ont fixés. C’était une biche. A l’instant même de notre découverte, elle a disparu.

Je confierai toutes mes voix secrètes, mes peines et mes rêves à ce jardin.

En soulevant une feuille, une brindille ou un fétu, j’espèrerai rencontrer une elfe.

Il me semble entendre bruire à l’heure du sommeil les rires des fées dans le silence.

Je me promène le lendemain matin en quête d’un lutin.

Et je garde confiance… L’enfance n’est rien sans attente émerveillée.

Ce jardin, je le contemplerai longtemps quand je chercherai un sens à ma vie.

Je déchiffrerai l’alphabet de ses feuilles, de ses racines et de ses pierres.

Je serai témoin de ses métamorphoses au fil des saisons – son roux ardent, ses branches grises, ses bourgeons jaunes, les lueurs de ses pollens dont il faudra me protéger pour me préserver des crises d’asthme et que je verrai virevolter avec le regret de ne pouvoir participer à leur ronde derrière la vitre de la véranda.

Ce jardin me donnera un chat, des poèmes, des promenades.

Je prêterai l’oreille à la houle du vent qui surgira à chaque instant au-delà des frondaisons.

Rythme du jardin qui me précipite inéluctablement dans le rythme de la vie avec ses gains et ses deuils, ses échecs et ses succès.

Grandir dans l’oubli contraint des belles choses.

Être sérieuse, peut-être uniquement par orgueil – ou par peur.

Ne plus contempler mais expliquer.

Nommer au lieu de ressentir.

Apprendre.

Les saisons ne se définissent plus selon les couleurs, les plantes, les senteurs mais selon les notes, les devoirs, les évaluations.

Me dompter moi-même.  Me discipliner pour que les autres n’aient pas le plaisir de le faire, moi l’herbe rebelle, dite « mauvaise », la fleur sauvage.

M’éloigner, année après année, de mon rêve de vie. Parce qu’il en est ainsi et que la société demande de vivre au lieu de rêver.

Pourtant, je ne suis jamais sortie du jardin aux mille songes entrelacés par les fées.

Toutes ses ramures réunies me murmurent l’essentiel du monde.

Son souffle me guide comme une feuille vers toi, chère page.

Tu as, c’est sûr, une marge, des lignes, une bordure qu’on ne peut franchir.

Et pourtant, quand je te confie mon enfance avec des déliés réguliers,

le jardin continue, de mot en mot,

sans grillage.

 

Géraldine Andrée

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À l’abri dans un poème

C’est un lointain soir d’hiver.

J’ai pris mon bain et revêtu mon pyjama chaud.

Je me sens bien.

Ma mère m’a couchée puis elle a allumé la lampe de chevet. Elle est douce et sereine, pour une fois. Plus de ménage à faire, plus de corvée. Les sermons et les reproches ont cessé. La journée est accomplie.

C’est l’heure de réciter la poésie que je dois savoir par coeur pour le lendemain.

D’ici, j’entends encore le silence de la chambre close – et le frêle frottement des branches du platane contre le volet.

Ma mère a ouvert le cahier à la page du poème, dont le chemin d’encre bleue est jalonné de barres discrètes signalant les pauses obligatoires, les silences incontournables, et de petites boucles préservant la grâce des liaisons.

J’ai des hésitations. Je ne connais pas vraiment mon poème.

Mais maman ne me gronde pas. Elle le redit lentement, à voix basse, comme si elle voulait me confier un secret.

C’est un poème de Maurice Carême, décédé depuis peu.

Le poète parle de sa chère campagne du Brabant au printemps, de sentier enjoué, de vent chantant, de tartine mangée au bord d‘une source argentine dont le rire se faufile entre les aubépines.

Couchée au coeur de l’hiver où j’apprends ce poème de Maurice Carême juste avant de disparaître dans la profondeur du sommeil de l’enfance, je me sens privilégiée tandis que les rimes en « ine » sonnent clair à mon oreille.

J’ai parfaitement noté le chant de la source dans mon cahier. Il faut dire que j’ai regardé avec une telle application le tableau noir où cheminait le poème écrit à la craie!

J’entends encore, trente ans après, ces fins de vers qui sautillent dans ma mémoire comme s’il s’était agi de la blanche marelle des dimanches. Je revois aussi le jeune visage apaisé de ma mère penchée sur mon cahier d’écolière.

Le lendemain, j’obtiens un bon point pour cette poésie que je récite, bras croisés, près de la fenêtre qui donne sur les toits enneigés.

Sans douter du moindre mot, je me suis levée pour faire naître dans ma voix les fleurs d’aubépine sur lesquelles brillent les gouttes de la source argentine pendant que craque entre les dents la blonde croûte d’une tartine.

Bel âge en vérité,

que celui où l’on apprend les poètes par coeur

et où rien de grave ne peut arriver

– aucun drame, aucun échec, aucune fureur –

si l’on est bien à l’abri dans un poème…

Géraldine Andrée

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Depuis ton dernier mot

Depuis ton dernier mot dans le jardin,

il y eut tant de gouttes de pluie au bord des yeux des fleurs,

tant de crépuscules qui ont coulé sur la collerette de la colline,

tant de paysages qui ont défilé derrière la vitre du train Saint-Brice – Saint-Amance,

tant de semailles et d’espérances,

tant de moissons dont les mèches d’or ont couvert à l’heure de la sieste la taie de l’azur,

tant d’abeilles chassées de la main quand suintaient les reines-claudes,

tant de feuilles foulées par les souliers,

tant de flammes qui ont crépité dans le poêle à bois,

tant d’étincelles de givre autour du houx,

tant de murmures de cette source cachée que l’on cherche toujours et qui se fait entendre dans la délivrance succédant au dégel,

tant de bourgeons prêts à enfanter leurs lueurs,

tant de feuilles et de pétales nouveau-nés,

tant de pain béni et coupé,

tant de nourrissons qui ont grandi, tant d’amours quittées, tant de rencontres, de lettres écrites, d’attentes, de réponses – ou d’abandons,

tant de pages pour une vie,

tant d’autres mots aussi,

et puis le nom de ce pays

que seuls ceux en partance purent lire

sur un panneau invisible…

Pourtant, il me suffit de prononcer ton mot unique

parce qu’il fut l’ultime,

il me suffit, oui,

de le porter sur mon souffle qui s’évanouit à l’instant même dans l’air,

pour que je retrouve les ailes de cette phrase qu’il acheva,

et qui vole désormais plus loin que notre jardin

-au-dessus de toute la terre.

 

Géraldine Andrée

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La neige de Géorgie

Quelques jours avant l’orée du printemps, en Géorgie, les gens préparent une fête en l’honneur de leurs morts.

Ils disposent dans des assiettes les mets les plus fins, versent dans les verres les vins les plus doux, pétrissent et cuisent le pain dont le coeur de mie sera si tendre au palais de leurs aimés.

Ils prévoient des bougies et des flambeaux pour les danses de la nuit.

Dans l’après-midi, le chef de famille se rend au cimetière.

Et, avec ses gants, il ôte la neige des tombes.

Celle-ci se disperse dans le soleil en mille paillettes.

C’est un bonheur de voir le regard des défunts que l’hiver, de son voile de tristes noces, a caché.

C’est un miracle de contempler les fossettes de l’enfant trop tôt feu, les cheveux longs de l’aïeule, la moustache de l’oncle, l’air mutin de la cadette, les lèvres entrouvertes de la fille éternellement jeune – quelles paroles silencieuses cette dernière murmure-t-elle à vous seul ?

En enlevant à coups patients la neige, ce deuxième suaire qui, pendant les grands froids, a scellé tous ces yeux et condamné tous ces visages à l’oubli, les Géorgiens retrouvent leurs absents.

Les noms et prénoms réapparaissent, les souvenirs aussi.

Quelques jours avant l’orée du printemps, la mort se révèle bien éphémère.

A ma manière, je suis moi aussi Géorgienne quand j’écris des poèmes.

Ma main, à chacun de ses passages, fait fondre avec foi la neige de la page.

Des mots, alors, naissent,

derrière lesquels je m’aperçois que tu me regardes depuis toujours.

Et quand je signe, je reconnais ton nom

dont chaque lettre comme un oeil espiègle

cligne dans le soleil.

Géraldine Andrée

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Les fleurs de Grand-Mère

Pour consoler
son coeur,
ma grand-mère
soignait ses fleurs.

Géraniums,
hortensias,
roses trémières,
oeillets, lilas,

ma grand-mère
avait l’oeil
pour s’enquérir
en silence

de la santé
des corolles,
de la vivacité
des tiges.

Les fleurs
lui répondaient
par des lueurs
d’abeilles

et des senteurs
qui montaient
dans l’air
vermeil.

Et quand
ma grand-mère
rentrait
chez elle,

elle avait oublié
le chagrin
qui l’avait fait descendre
dans le jardin.

Géraldine Andrée

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Jeannine Jeandel

J’ai rêvé que je préparais la table dans la cuisine de mon enfance, sous la lampe d’un soir d’hiver. Je disposais les assiettes. Je coupais le pain. J’effeuillais la salade jusqu’à atteindre son coeur jaunâtre. Puis j’attendais que la famille vienne.

Seule Jeannine, la tante de ma mère, décédée, est entrée. Elle s’est assise. Le songe m’a laissé le temps de voir ses jambes nues, roses, épaisses, lisses – sans varice. Des jambes de jeune paysanne redevenue.

Il faudra que j’écrive sur elle, ses drames, sa violence, sur la loi de sa terre, les couleurs et les saisons qui ont rythmé toute une vie de fermiers dans le xaintois lorrain depuis le Moyen-Âge.

Il faudra que je donne à entendre le rideau de perles de la cuisine.

Les longues conversations sur les bancs les soirs d’été. L’accent qui emportait les syllabes dans un roulement enflé de rivière.

Les aboiements des bergers allemands reliés à une chaîne qui martelait la cour.

Il faudra que je donne à voir leurs longs crocs acérés. Ces chiens féroces m’ont toujours effrayée.

Les bottes crottées alignées sur le seuil et que l’on chaussait « quand on y retournait ».

La tarte de mirabelles rousses dans la lumière des dimanches d’août.

Il faudra que je vous donne son goût acide dans la bouche. Et les aigreurs d’estomac qui remontaient jusque dans la gorge, parfois, après avoir mangé deux parts.

Jeannine Jeandel, elle s’appelait.

Elle nous recevait toujours vêtue de robes larges et fleuries censées atténuer la force de ses hanches.

Quand il nous arrivait d’essayer en magasin, ma soeur et moi, des robes de ce style, on éclatait de rire et on les raccrochait aux cintres :

-Pff ! Jamais je mettrai ça ! Ce sont des robes à la Jeannine !

On était narquoises à l’époque.

Jeannine parlait fort. Elle piquait des colères qui faisaient trembler les meubles. Elle menait son mari Roland d’une main de fer. « Elle portait la culotte », comme il se dit à voix basse avec un sourire dans les campagnes.

Elle et son mari n’ont jamais voulu se servir des machines agricoles sophistiquées.

Ils préféraient la bêche, la herse, le râteau, la faux – à la rigueur, un tracteur.

« L’outil prolonge la main » disait Jeannine.

Comme ils ne voulaient pas se moderniser, beaucoup ont cru la ferme perdue, surtout dans les années quatre-vingt-dix où la technologie éloignait la main de la terre.

La ferme a survécu. Jeannine y est morte.

Toute sa vie, elle et son mari ont été fidèles à cette terre à laquelle ils confiaient les graines des moissons futures. Fidèles aux bouses sèches et grises qu’ils ramassaient à la pelle pour les placer sur un tas de compost. Fidèles à ce fumier noir gargouillant d’insectes dont l’odeur m’écoeurait et qui fertilisait le vaste champ blond.

Fidèles au grondement de l’épaisse porte en bois de la grange qu’il fallait tirer en ahanant.

Fidèles au bâton qui menait les vaches au pré.

Jeannine et ses mains rouges, crevassées. Jeannine et son opulente poitrine qui enveloppait les nouveau-nés quand elle les levait du berceau. Jeannine et ses fossettes lorsqu’elle leur disait : « Fais risette ! »

Jeannine est une fermière qui a vécu comme tant d’autres de ce siècle et de tous les siècles passés.

Ce matin, en lavant mon linge, je ne savais pas que j’écrirais cette page sur elle.

En silence, elle attendait que je la nomme dans mon souvenir.

Jeannine Jeandel

qui sème de là où elle est

les mots de sa vie terrestre dans ma mémoire.

 

Géraldine Andrée

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L’été infini

L’enfance passée

chez toi

fut un été infini.

 

Les prunes toujours à point

qui laissaient perler

leur goutte d’ambre,

 

les herbes après la pluie

dont le parfum

faisait tourner la tête,

 

les sentiers qui chantaient

sous l’arrosage

pendant la sieste,

 

la petite robe

échancrée et courte

à cause de laquelle

 

on jouait à la coquette

en coupant le trèfle

sur les assiettes de dînette,

 

les sandales

dont les semelles souples

foulaient les blés,

 

les branches de l’ormeau

qui se balançaient

de bleu en bleu,

 

les guêpes qui entraient

pour se poser

sur les tranches de melon,

 

la tête renversée

dans le galop

d’un rire

 

lorsque sur le nez

passait le chatouillis

d’une brindille,

 

le sablier blond

de la lumière

qui s’écoulait

 

sans que le bon

ne se termine

et dont le grain 

 

ultime

coïncidait

avec la première étoile

 

annonciatrice

d’une nappe

constellée

 

de lumineux

points

de croix

 

Cela fait longtemps

que tu es partie

pour un été infini…

 

Et je traverse

les saisons de ma vie

en portant

 

secrètement

la triste joie

de mon enfance

 

feue

qui cependant

demeure

 

dans ma mémoire,

pour un séjour

qui durera

 

jusqu’à ce que je te retrouve,

un jour ou une nuit,

dans un été infini…

 

Géraldine Andrée