Parfois ton nom apparaît et je crois que c’est toi. Ton nom porte ton visage comme si je te rencontrais au détour d’une rue.
Il m’a semblé te croiser un jour, dans une rue de Londres. C’était en l’espace d’une seconde. J’avais alors quatorze ans. J’ai cru reconnaître ta frêle silhouette, ton manteau rouge, ta tête à moitié chauve déjà, la fine monture de tes lunettes. Une joyeuse certitude a éclairé mon coeur : n’importe où dans le monde, tu étais là. Je n’avais pas à me sentir seule. J’ai oublié que cette apparition ne pouvait être toi qui soudais sûrement deux fils électriques à ce moment précis sous la lampe de ton bureau. Le temps que j’admette cette logique, la silhouette avait disparu au milieu de la foule grise.
Il en est de même aujourd’hui. S’il m’arrive de croiser ton nom au détour d’une ligne, d’une page ou d’une feuille de journal, je crois te reconnaître immédiatement. Ton nom, Guy, porte nécessairement ton regard, ton visage, ton manteau rouge, tes lunettes. Il me fait face et je suis toute heureuse de cette rencontre. J’oublie que ce nom désigne tant d’hommes aux visages, aux yeux et aux vêtements différents. J’oublie que ce nom n’est pas le signe de ton apparition.
Bien sûr, il suffit d’une seule seconde pour que je me ravise. Et ta présence s’efface, telle une ombre svelte, parmi les phrases grises. Mais dans le bref instant qui sépare l’illusion de la prise de conscience, mon coeur s’éclaire comme jadis, dans cette rue d’Angleterre. Trois lettres me font oublier, le temps de ma surprise, que je suis seule au monde et qu’il me faut trouver ma route avec le souvenir de ton nom qui appartient aussi à d’autres.
La langue de mon pays se fait comprendre avec la haute voix du vent, l’accent des sources sur la rive, la courbure des blés, les ondulations de l’herbe, les pleins du chemin qui s’élance vers l’azur, ce soupir entre les notes de la pluie, les couleurs accrochées à la gorge des mésanges, les points qui étoilent la page du ciel, le silence de tout ce qui perle, de tout ce qui goutte au bout de l’attente. La langue de mon pays ne suit aucune grammaire. J’ai seulement appris
que beaucoup de feuilles se froissent pour la répandre dans le monde,
que beaucoup de flambeaux allument ses majuscules dans la nuit.
Je suis l’interprète de son souffle qui roule jusqu’à mes lèvres
quand j’accélère ma course vers Demain.
Je la respecte
en la transcrivant chaque matin
sous un long délié de lumière
qui tremble puis disparaît
pour renaître
à partir de la virgule
de l’instant suivant.
Il me semble parfois que ma vie m’échappe comme un tissu que l’on déroberait de mes mains.
Je me perds tellement dans les attentes, les désirs, les exigences d’autrui que ma vie ne m’appartient plus et même pire, ne me regarde plus.
Alors, j’ouvre mon journal. Je marque l’espace de la page. Je me redonne une place, une dimension, un pays. Ma plume porte ma voix en silence sur le chemin des lignes et ce n’est pas en vain car il reste une trace de ce voyage.
Peu importe ce que les autres en feront. Moi, je sais qu’elle me mène à MA destination.
En faisant miens les mots que j’emprunte, je redécouvre mon nom, ma signature, ma personne – ce mouvement de ma main qui témoigne de ma vibration unique.
Et c’est Tout.
C’est Tout ?
Oui, une seule page est amplement suffisante pour me réintégrer dans l’univers.
En écrivant, je retrouve le fil de ma vie.
Géraldine Andrée
***
Sometimes it seems to me that my life escapes me like a fabric that is being used in my hands.
I lose so much in expectations, desires, demands of others that my life doesn’t belong to me anymore and even worse, don’t look at me anymore.
So I open my diary. I mark the page space. I give myself a place, a dimension, a country. My feather carries my voice in silence on the path of the lines and it is not in vain because there is still a trace of this journey.
No matter what others do. I know she leads me to my destination.
By making the words I borrow, I rediscover my name, my signature, my person – this movement of my hand that testifies to my unique vibration.
And that’s it.
Is that all?
Yes, one page is ample enough to reintegrate me into the universe.
J’ai retrouvé les ciseaux d’une très vieille dame
qui coupaient droit ou en biseau
de la soie du velours du taffetas
et qui allument des éclats d’argent à mes doigts
comme si j’étais celle de jadis
Les ciseaux n’ont pas changé
Ils brillent toujours autant en ce jour où je les manie
La nuit et l’oubli ne les ont pas ternis
Je glisse sous leur tranchant vif du papier d’aujourd’hui
et leur doux cliquetis
ressuscite deux syllabes de lumière
le prénom d’une aïeule
qui faisait des robes pour toutes les saisons à venir
Faire écrire une biographie, c’est faire apparaître celui ou celle que l’on est fondamentalement.
C’est ôter les préjugés que l’on entretient sur soi ; se délivrer des étiquettes ; avoir une autre perspective sur ce que l’on a vécu, un regard plus large sur chaque événement.
C’est découvrir des qualités méconnues en soi à travers le miroir de la mémoire : Tiens ! Je ne me savais comme ça !
C’est s’étonner du moindre détail qui nous transforme.
C’est naître à nouveau dans ce passé que le présent de l’écriture actualise.
C’est renouer avec l’éternel enfant unique qui se cache derrière ce nom de famille que l’on porte depuis tant d’années.
Faire écrire une biographie, ce n’est pas seulement raconter sa vie. C’est aussi se raconter, soi, de plus en plus vivant sous l’encre au fil des jours.