Ton train
s’est peut-être
arrêté
à une gare
dont j’ignore
le nom
et qui n’appartient
sûrement pas
à cette terre
mais qui annonce
de son timbre clair
ta destination
au soleil
d’une matinée légère
Géraldine Andrée
Ton train
s’est peut-être
arrêté
à une gare
dont j’ignore
le nom
et qui n’appartient
sûrement pas
à cette terre
mais qui annonce
de son timbre clair
ta destination
au soleil
d’une matinée légère
Géraldine Andrée
Clore
les persiennes
pour garder
la senteur
de ta peau
et là entre
deux ombres
le souvenir
de la lueur
éteinte
depuis une heure
mais qui tremble
encore
sous le souffle
de notre ancienne
étreinte
Géraldine Andrée
Je me surprends
parfois
à croire
qu’il suffirait
de pas grand-chose
– un titre
tôt paru
dans le jour
qui te survit,
un coeur
de laitue
à aller acheter
au Corso,
l’appel
de ma mère
venu
du coeur
de sa lingerie,
le café
à faire couler
en un seul
murmure
dans la cafetière
blanche,
une mesure
à prendre
avec ton rapporteur
qui brille
au soleil
d’une fin
d’après-midi
de dimanche –
pour que ton pas
franchisse
le seuil
et que tu te proposes
de revivre
avec nous
aujourd’hui
Géraldine Andrée
Quand elle me demande
où tu es,
je lui dis que tu travailles,
que tu es d’astreinte
les nuits
où les étoiles
sont les plus visibles.
Alors, elle s’écrie :
– Mais pourquoi
ne m’envoie-t-il
pas de carte
pour me dire
qu’il ne viendra pas ?
Je lui réponds
que ta carte
est en route.
Et d’ailleurs,
quand je vois
l’étoile du Nord
se placer
dans le ciel
clair encore,
je crois
que ta carte
est bel et bien arrivée
et que tu travailles
pour que chaque
circonstance
se rencontre
à point nommé.
Géraldine Andrée
Ton pays ne figure sur aucune carte d’état-major
Aucune pancarte ne l’indique quelle que soit la route
On ne trouve pas de photo de lui sur Google Earth
Et pourtant je sais
son murmure de feuilles vives
le rire de ses cascades qui courent avec la brise
la couleur de sa terre dans la paume
la lumière que des oiseaux aux étranges plumages
annoncent très tôt
C’est comme si j’avais goûté ses fruits
croisé ses animaux sauvages
caressé son rayon de lune sur mon épaule
Pour ton pays nul besoin
d’un ticket de train
ou d’un numéro de porte d’aéroport au petit matin
Ton pays n’a ni tracé ni nom
mais sa langue déborde du silence
de ma chambre
pour me parler de la joie
de m’y rendre
Ton pays est en moi
Géraldine Andrée
Il n’y a pas de carte postale pour le pays où tu es parti.
Alors, j’y mets les lumières, les herbes et les ciels que j’imagine.
Pour tes promenades, je veux un chemin de terre fine,
pour tes baignades, un reflet d’émeraude entre deux collines,
pour ton repos, le balancement d’une note argentine sur l’air d’une blanche matinée,
et puisque rien ne me dit que les ailes des oiseaux qui reviennent du Sud
pour la brève saison d’ici
m’apportent l’un de tes signes,
je signe mon poème avec ton nom.
Je fais ainsi de mon rêve une certitude,
et de ton absence un pays.
Guy
Géraldine Andrée
Le deuil est l’expérience suprême du détachement.
Même si beaucoup d’actions demeurent en suspens,
il n’y a plus rien à faire.
Même si des mots ont été retenus, des paroles interrompues,
il n’y a plus rien à dire.
Quoi qu’on fasse, la vie est à jamais écrite.
Il n’y a donc plus rien à désirer.
D’une certaine manière, cette tristesse procure la paix.
Remords et regrets peuvent durer des années, ils n’en seront pas moins inutiles
car ils ne feront pas revenir à soi les présents perdus.
On peut écrire de longues lettres à l’être disparu.
Seul notre coeur en connaîtra le contenu.
On peut faire sonner le téléphone dans la maison de jadis.
C’est le silence qui répond
ou une petite voix à l’intérieur de nous qui nous dit :
Tu sais tout ce qu’il faut savoir !
Il n’y aura pas de nouvelles ce soir, ni demain, ni plus tard.
Tout a été déposé dans ta mémoire.
Il semblerait, bien sûr,
qu’à la manière avec laquelle une flamme de bougie tremble
le défunt nous entende…
N’a-t-il pas spécialement placé pour notre regard
cet iris bleu au centre de l’or ?
Ne serait-ce pas son oeil, en cette lueur, qui nous contemple ?
C’est possible.
Une telle éventualité aide à vivre.
Alors, on place sa conscience
dans la caresse d’une brise, le frôlement d’un oiseau, l’éclat d’un flocon
pour retrouver celui qui s’en est allé.
Il n’y a, certes, plus rien à changer dans l’existence qui suit son cours.
Mais une chose importante nous métamorphose :
on est plus vigilant, dans notre quête de l’absent,
à l’instant présent.
Dès lors, on quitte la rive trop connue.
Et de brasse en brasse, dans l’océan de la solitude,
on se dirige vers la rive qui nous fait face.
Quand le courant se fait trop fort, on épouse le caprice de la vague.
On embrasse la violence du manque
et lentement l’on se rapproche
d’une terre où de nouvelles lueurs espèrent l’attention de notre regard.
Bientôt, on y posera le pas.
Et on ne le regrettera pas.
Pour celui qui demeure,
le deuil est l’expérience suprême du départ
vers une vie autre
où tout reste à écrire
pour qu’il existe une suite
aux phrases interrompues
qui rendra enfin possible
une myriade de lendemains.
Géraldine Andrée
Et Vous ?
Géraldine Andrée

Il m’a semblé te croiser un jour, dans une rue de Londres.
C’était en l’espace d’une seconde.
J’avais alors quatorze ans.
J’ai cru reconnaître ta frêle silhouette, ton manteau rouge, ta tête à moitié chauve déjà, la fine monture de tes lunettes.
Une joyeuse certitude a éclairé mon coeur : n’importe où dans le monde, tu étais là. Je n’avais pas à me sentir seule.
J’ai oublié que cette apparition ne pouvait être toi qui soudais sûrement deux fils électriques à ce moment précis sous la lampe de ton bureau.
Le temps que j’admette cette logique,
la silhouette avait disparu au milieu de la foule grise.
Il en est de même aujourd’hui.
S’il m’arrive de croiser ton nom au détour d’une ligne, d’une page ou d’une feuille de journal, je crois te reconnaître immédiatement.
Ton nom, Guy, porte nécessairement ton regard, ton visage, ton manteau rouge, tes lunettes.
Il me fait face et je suis toute heureuse de cette rencontre.
J’oublie que ce nom désigne tant d’hommes aux visages, aux yeux et aux vêtements différents.
J’oublie que ce nom n’est pas le signe de ton apparition.
Bien sûr, il suffit d’une seule seconde pour que je me ravise.
Et ta présence s’efface, telle une ombre svelte, parmi les phrases grises.
Mais dans le bref instant qui sépare l’illusion de la prise de conscience, mon coeur s’éclaire
comme jadis, dans cette rue d’Angleterre.
Trois lettres me font oublier, le temps de ma surprise, que je suis seule au monde
et qu’il me faut trouver ma route
avec le souvenir de ton nom qui appartient aussi à d’autres.
Géraldine Andrée