Maintenant
cela suffit
d’être abusée
Elle écrit
ces mots
avec la pointe
affûtée
de la mine
quitte
à transpercer
le papier
Géraldine Andrée
Maintenant
cela suffit
d’être abusée
Elle écrit
ces mots
avec la pointe
affûtée
de la mine
quitte
à transpercer
le papier
Géraldine Andrée
Je n’ai pas besoin d’arriver quelque part.
Je suis là où je dois être, à cet instant précis,
ma main sur la feuille,
ma plume voguant doucement
vers le mot suivant,
dans un mouvement imperceptible
pour celui qui me voit de loin.
Mon seul objectif
est le souffle de la phrase
qui reprend après le point.
Échec ou réussite
du texte ?
Peu importe.
Le fait que j’écrive suffit à prouver,
à mes propres yeux,
que j’existe.
C’est Tout ce que la vie me demande
maintenant.
Géraldine Andrée
Bien que nous partions tôt le lendemain
vers l’aéroport,
nous avons voulu revoir
la fontaine de Damas.
Je me souviens
que nous avons pris un taxi dans la nuit
pour nous asseoir sur son bord
une dernière fois.
Et Elle était là, tout entourée
par les pétales d’or du soir.
Pour saisir ses astres sonores,
j’ai trempé ma main dans l’eau de la vasque.
Son chant a constellé ma paume.
J’ai promis de revenir un an plus tard.
La guerre, hélas,
m’a éloignée de ma promesse !
Beaucoup de voix se sont tues
sous les éboulis.
Je n’ai pas pu refaire le voyage.
J’ai déjà écrit des poèmes sur la fontaine de Damas.
J’en écrirai encore au fil de ma vie
car j’ai compris le miracle
qui demande à advenir
dans mon souvenir.
Certains soirs de silence,
tout entourée par les lumières de la lampe,
ma mémoire se fait vasque
d’où jaillit un poème
qui enchante l’ombre.
C’est moi qui suis devenue
la fontaine de Damas
que ma paume
retrouve intacte
dans la nuit,
malgré les astres
évanouis.
Géraldine Andrée
Écrit-on pour soi ou pour l’autre ?
Éternel dilemme.
On se sent si seul quand on écrit, avec le seul frottement du stylo sur le papier, si seul avec soi que l’on doute fort qu’un autre est sur le point d’apparaître au large de la page.
D’ailleurs, le passage de l’autre – ce promeneur sur nos propres traces – est bien improbable tellement il est lointain dans le temps et dans l’espace…
Comment cet autre peut-il, du reste, nous connaître, lui que l’on ne rencontrera sans doute jamais ?
Et pourtant, c’est parce que l’écriture est une traversée de la solitude qu’elle est véritablement un pari pascalien sur la foi.
Écris en t’abandonnant tout entier à ta solitude. Écris en confiant ce sentiment à cet inconnu au loin qui deviendra ton ami au-delà des époques et des distances :
« Voilà comment je me suis senti seul en longeant les vitrines illuminées de Noël. J’étais triste qu’il n’y ait que mes pas dans la neige. J’aurais vraiment aimé que Catherine marchât à mes côtés. Je lui avais laissé un message sur son répondeur, la veille, mais elle ne m’avait pas rappelé… »
« Voilà comment je me suis senti seul en conduisant sur cette route marocaine… Les ombres du crépuscule s’allongeaient devant moi… Je pensais que je n’atteindrais jamais ma destination…«
« Voilà comme je me suis sentie seule quand j’ai emmené ma chatte Noisette chez le vétérinaire. Je l’entendais miauler dans mes bras sans que je puisse rien y faire... »
Ne cache pas ta solitude dans des considérations générales dont ton lecteur n’aura que faire. Évoque au contraire comment elle a envahi ton regard, hanté tes oreilles ou collé à ta peau. Dis le craquement de sa neige jaune sous tes souliers, le ronronnement de son moteur, sa couleur mauve qui effaçait la ligne de démarcation entre la route et la terre, sa fourrure douce comme un adieu…
Et alors, il se produira un véritable miracle de foi. Ta page renverra comme un miroir à cet autre dont tu ignores toute l’existence – ton lecteur anonyme – sa solitude au cœur de laquelle il puisera ses mots :
« J’ai bien connu ce sentiment moi aussi… »
Lui aussi prendra un stylo pour écrire un poème, un début de nouvelle ou de roman sur un coin de table, quelque part en Israël ou en Angleterre :
« Voilà comment Paul s’est senti quand, au moment de franchir la porte A de l’aéroport, il n’a pas vu Claudine. Parmi tous ces visages, il n’y avait pas un regard familier. Les signes des mains qui s’agitaient en guise de reconnaissance n’étaient pas pour lui… Il s’est dit qu’il allait vivre trois mois dans une ville qui ne lui disait rien, une ville où il avait atterri pour une fille qui n’était même pas là pour l’accueillir…«
C’est ainsi que, quelque part, sur un point précis du globe, le frottement d’un stylo sur un papier répondra au bruit de ta page sous ton stylo à toi.
Tel est le miracle de l’écriture : faire correspondre deux solitudes ; faire converser deux cœurs sans que l’un et l’autre n’en sachent rien ; créer une complicité d’autant plus subtile qu’elle repose sur le frêle fil de l’encre tendu entre deux mains parfois distantes de centaines de siècles ; retrouver l’Autre qui invite avec sa plume à partir plus loin en soi :
« Lui aussi a vécu la même chose que moi. S’il en parle avec une telle intimité, une telle simplicité, je peux le faire, moi aussi…«
L’écriture pratiquée avec une semblable sincérité permet de transformer la solitude en une preuve de foi qui consiste à continuer à écrire, à bien suivre ton chemin qui ne mène qu’à une seule destination :
d’autres comme toi,
c’est-à-dire
tout le monde.
Géraldine Andrée
J’ai retrouvé l’ancienne
machine
à écrire
de mon adolescence
dont le nom étincelle
comme du vif-argent
au soleil
Royal
Je pose mes doigts sur les touches
et je me mets à l’écoute
de leurs notes
quand elles frappent
le papier
avant qu’une fine
sonnerie
ne m’avertisse
d’aller à la ligne
une fois la marge
de ma page
franchie
Et je songe
Voilà la vraie musique
de l’écriture
Bien sûr
aucune lettre
n’apparaît
faute
d’encre
Il suffirait pourtant
que je parte en quête
d’un ruban
après toutes
ces années
de silence
pour que j’écrive
le premier poème
de mes douze ans
un peu mièvre
et naïf
je vous l’accorde
mais qui ressemble
à la poétesse
en herbe
que j’étais
Je veux vivre
au-delà des fleurs
Géraldine Andrée
J’aime
les après-midi d’août
quand l’or ardent
du soleil
derrière les persiennes
mi-closes
se pose
sur les paupières
de mes mots
que le rayon
du silence
traverse
le lac
de mon âme
pour l’éclairer
qu’une abeille
danse
autour
du temps
et que ma plume
voyage
d’un instant
à l’autre
sur la feuille
détachée
d’un vieux cahier
J’aime
les après-midi d’août
quand un poème
dans l’ombre
douce
se déhanche
vers moi
comme le corps
d’un amant
Géraldine Andrée
Nouvel article d’écritothérapie
Géraldine Andrée
Disposer
d’un après-midi d’été
infini comme le ciel
pour écrire un poème,
c’est cela,
la Liberté !
Géraldine Andrée
Écris sur ce qui t’obsède, te chagrine,
sur ce qui éveille tes regrets et tes remords.
Puis, après avoir constellé
d’étoiles noires
tout l’espace de la page promise,
laisse dans ta vie
de l’espace au blanc
du jour à vivre.
Tu seras ainsi plus présent pour la cime
de chaque arbre
sur lequel le soleil
se penche.
Écris, par exemple, sur la musique
que te fait encore entendre
le jardin effacé,
la cour des jeux à cloche-pied,
les matins passés
avec ta grand-mère
à enlever les fils
des haricots verts.
Souviens-toi
comme les vacances
ainsi touchaient
à leur terme
au fil des haricots
que détachaient
les mains de ta grand-mère
déformées par les rhumatismes.
Il y aura toujours de la place
pour la nostalgie de l’enfance
dans ton cahier.
Je dirais même
que ton cahier se destine
à devenir la chambre de ton enfance
où tu inviteras ton lecteur
comme ton meilleur ami de jadis.
La liberté ?
C’est d’écrire chaque jour
dix minutes, vingt minutes
au sujet de cette famille,
de ce qu’elle est devenue,
faire de ton expérience
un chemin qui mènera
ton ami inconnu
vers une compréhension
plus intime,
plus aiguë
de Lui.
Géraldine Andrée
Un jour, elle a décidé d’écrire à l’Amie.
Oh ! Ce n’était pas l’une de ces copines de la cour de récréation, qui la débinait dès qu’elle avait le dos tourné !
Ce n’était pas non plus sa voisine d’études qui lui volait son goûter et qui copiait sur elle les réponses pendant les examens !
Non, cette Amie était Autre.
Certes, elle ne la connaissait pas mais elle apprendrait à la connaître dès le premier mot.
Elles se refléteraient réciproquement comme l’eau pure de ce lac des Vosges
au bord duquel elle avait passé ses précédentes vacances.
Cette amie lirait ses pensées et son silence lui ferait franchir le seuil
de l’écoute de la moindre prémonition. Elle entrerait ainsi dans l’acceptation inconditionnelle de sa vie.
En outre, si l’intuition qu’elle s’était à peine formulée le matin se vérifiait dans la journée, elle entendrait sa voix malicieuse au bout de la plume :
– Tu vois ! Je te l’avais bien dit !
Cette Amie la conseillerait mieux que personne sur la manière de combler ses souhaits et de réaliser ses rêves.
Elle ne saurait perdre son temps à chercher à rencontrer sa confidente en cette jeune fille qui s’attardait devant la lumière de la vitrine, en cette passante pressée qui faisait claquer ses talons hauts sur le trottoir ou en ce mannequin qui croisait ses longues jambes en se déhanchant sur l’affiche d’une publicité pour parfum.
Du reste, cette Amie pouvait être aujourd’hui une mésange, une corolle de rose blanche, la chatte sauvage, une goutte de pluie sur la rambarde… Tout ce qu’elle savait, c’était que cette Amie serait omnisciente dans sa présence insignifiante pour tant d’autres yeux…
Anne Frank en s’adressant à sa chère amie Kitty lui avait montré le chemin :
la page serait une paume tendre sous sa main.
Nulle obligation de timbrer la lettre. Le message partirait tout de suite par l’unique vibration du stylo obéissant à la volonté d’être fidèle au rendez-vous.
Nulle obligation, non plus, de sortir à l’insu de ses parents et de se rendre dans un café bruyant. La pénombre de la chambre était l’endroit le plus approprié. Il suffisait qu’un sourire précédât le regard pour que le désir fût accompli en un éclat d’instant, sans la nécessité de formuler une quelconque promesse…
De toute façon, il lui paraissait désormais évident que lorsqu’on écrit, on n’est jamais seul…
Alors, elle a ouvert avec sa petite clé d’or
son cahier intime aux cent feuilles
et avec la majuscule initiale dansant comme un signe
d’accueil,
elle a écrit
Chère Inge…
Géraldine Andrée