Catégorie : écritothérapie
L’écriture et le rêve
Quand je rêve de ma mère,
elle est plus vivante que lorsqu’elle était en vie.
Elle marche, joyeuse et légère, sans sa canne.
Elle danse avec le soleil,
redevenue une jeune fille
dans son débardeur arc-en-ciel.
Et quand je me réveille,
je veux écrire ce rêve
aussi fidèlement que je l’ai vécu
dans la nuit :
chercher le mot juste,
la métaphore qui sied à ma mère
comme les robes qu’elle cousait.
Aussi, je barre, je rature, je réécris
chaque phrase qui parle d’elle.
Lorsque j’enlève un paragraphe
ou une strophe,
ma mère disparaît
avant de réapparaître de plus belle…
Et je cours avec ma plume
pour attraper le mot,
capter l’étincelle
afin que tous les deux,
ils se rencontrent
et se confondent
aux yeux du monde
futur.
La journée passe si vite
à écrire
que j’en oublie l’absence,
la lumière qui se penche
sur mon front
et l’embrasse
en me disant
dans le plus intime
silence :
Mon enfant,
il est temps
d’aller dormir.
Tu continueras
demain.
Telle est peut-être
la magie de l’écriture :
trouver
dans le ciel du papier
la formule secrète
qui permet
d’effacer la mort.
Géraldine
Mon plus cher présent de Noël
Mon plus cher présent de Noël,
Retrouver le journal bleu
que j’avais cru
pendant si longtemps
perdu,
découvrir
l’incandescence
de mes pages
secrètes
et me demander
avec une éclatante
lucidité :
Comment
ai-je pu oublier
en vivant
jusqu’Ici
tout ce que j’ai écrit ?
Géraldine
Rien qu’un cahier
Récemment, une amie m’a dit :
– Je confie tous mes problèmes à mon cahier ! Oh ! Ce n’est pas grand-chose ! Ce n’est rien qu’un cahier…
Rien qu’un cahier…
Comme je te comprends !
Un cahier qui prouve, finalement, que tu n’as pas d’interlocuteur fiable, d’ami fidèle et compréhensif, de confident loyal. Tu n’as personne à qui parler. Alors, tu écris dans ton cahier.
Mais ce cahier est Tout, en vérité.
Je ne disserterai pas ici sur le fait que les vrais amis sont très rares… Quant à la famille, elle est susceptible, elle aussi, de te trahir ou, tout simplement, de ne pas être à la hauteur de l’idéal que tu te fais d’elle.
Alors, crois-moi, tu peux compter sur la présence de ton cahier :
- Il représente ton espace intérieur, protecteur et sacré. Ses marges symbolisent tes limites – ce seuil interdit aux intrusions du monde.
- Il te guide vers toi-même. Et ses lignes sur lesquelles s’inscrivent tes mots comme autant de pas sont de multiples chemins possibles vers ta terre promise.
- Il est cette île de silence, loin de la cacophonie extérieure, où tu peux enfin te mettre à l’écoute de ta propre voix : Aujourd’hui, j’ai vraiment besoin de repos…
- Il te relie à ton authenticité. Comment ? Par le frêle fil de l’encre qui se dévide entre ta feuille et toi.
- Il te place face à cette évidence : comment peux-tu espérer de la sincérité envers les autres si tu n’es pas d’abord sincère envers toi ? Le cahier, comme tout miroir, ne ment pas.
- Il te permet de définir ce que tu ressens dans l’unique instant présent, de cerner précisément ce sentiment passager qui, certes, ne te définit pas éternellement mais qui t’invite à mieux te comprendre et à t’accepter dans ton éphémère vulnérabilité : Aujourd’hui, je me sens fatigué, stressé, anxieux… Nul besoin de remédier à la situation ! Le seul fait de le noter te délivre déjà des ruminations mentales.
- Il te montre ta place, TOUTE TA PLACE, c’est-à-dire comment t’affirmer par ta seule présence, en écrivant que tu comptes aux yeux de la personne la plus importante : TOI.
- Il est le recours le plus rapide lorsque la toxicité te submerge, une méditation qui s’accommode du mouvement, voire de la trépidation. Une peur resserre son étau autour de ton cœur alors que tu voyages en seconde classe, de Paris à Strasbourg ? Parle à ton ami en papier de cette peur. Puis, lorsque cet ami te la présentera telle qu’elle est, dialogue avec elle : Ma peur, je sais que tu es bienveillante pour moi car tu veux me protéger de la situation X, de la personne Z…
- L’espace de ton cahier est du temps qui t’appartient au milieu des obligations. Au moins, dans ma journée, j’ai eu vingt minutes à moi, rien qu’à moi, avec Lui à la page si douce… Que cette parenthèse d’écriture ressemble à de brèves retrouvailles avec un amant clandestin ne me choque pas, je t’assure…
- Dans cet espace, tu prends le temps de t’arrêter, de respirer, de faire littéralement une mise au point. D’ailleurs, les virgules et les points sont faits pour ça : REPRENDRE TON SOUFFLE. Alors, l’émotion indicible s’apaise. Déposée sur la page satinée, entre deux fleurs bien dessinées, parmi d’autres feuillets eux aussi en fleur, elle perd de son emprise et s’adoucit au contact de la tendresse du papier. Maintenant qu’elle est là, elle n’est plus le diablotin qui risque à tout moment de te sauter à la gorge. C’est une enfant que ton écriture berce pour qu’elle s’apaise encore.
Voilà. Même si tu ne peux converser avec le monde, TU EXISTES.
Tel un oiseau, tu donnes ta puissance à ta plume et tu prends toute ton expansion rien que dans un cahier, que tu peux nommer Recueil de ma vie car il est l’ami qui se recueille sur tout ce que tu lui confies.
Géraldine Andrée
Sans titre
Comment
te sentir
aimée
inconditionnellement
quand
tu es délaissée
par le monde
entier
famille
amis
amant
Écris
dans la case
Demain
de ton agenda
à l’heure
où le jour
point
Rendez-vous
avec mon journal
Géraldine Andrée
Visualisation d’écriture
Visualise en fermant les yeux ce que tu veux écrire
– le jardin de ton enfance, une ancienne chambre, une mèche des cheveux de ta nièce…
Choisis une sensation, celle qui s’impose le plus à ta mémoire – un parfum d’herbe coupée, la couleur orange de tes rideaux, la texture de la fine et délicate mèche entre tes doigts…
Transporte cette sensation jusqu’à ton cahier et dépose-la avec ta plume.
Écris sur ce souvenir sans t’arrêter. Ne te soucie ni de la syntaxe, ni de l’orthographe. Ne te préoccupe pas de la ponctuation. Si elle disparaît, c’est qu’il doit en être ainsi, que ton écriture est destinée à devenir souffle ininterrompu.
Laisse-toi bercer par le rythme qui actualise cette sensation ancienne, la ravive et la prolonge dans le présent. Lâche prise sur toute forme d’attente esthétique ou littéraire. On ne détourne pas le flot d’une rivière. Peu importe où ce flux te mène. Éprouve le temps qui glisse sous ta plume, mot après mot. Chaque lettre est une seconde. Écris selon la durée que tu désires… Dix minutes, vingt minutes, une demi-heure, une heure… Seul compte le mouvement de ta main, barque sur la page…
Quand le temps s’est écoulé, ferme le cahier puis consacre-toi à autre chose. Vis.
Laisse passer trois jours.
Ouvre alors le cahier sur la page de ton souvenir.
Relis-la en soulignant les phrases qui te marquent, t’interpellent, te touchent, t’interrogent ou te répondent :
« Tiens ! C’est intéressant ! Je ne me pensais pas capable d’avoir écrit ça ! Ainsi, je cachais tout cela en moi !«
Médite sur ces phrases et écris un ou plusieurs poèmes sur ce que tu as ressenti en les relisant.
« La mèche de cheveux
de ma nièce en allée
me rappelle
dans le soleil
d’une strophe
que je dois bien tenir
le fil de ma vie.«
Recopie ensuite sur un cahier de bonne tenue les phrases que tu as sélectionnées avec, à côté, les poèmes, fragments, autres textes qu’elles t’ont inspirés et que tu as rédigés à leur relecture.
Écris à partir de ce que tu as écrit. À l’infini. Car c’est ainsi que va la vie d’un écrivain. Fais de chaque page achevée une nouvelle embouchure pour continuer la traversée plus loin, toujours plus loin, au large de Toi.
Géraldine Andrée
Pour en savoir plus, rendez-vous sur mon billet
Le temps d’un poème
Alors que le monde est happé par le tourbillon de sa propre folie, prends le temps d’écrire un poème. Prends le temps, oui, vraiment, c’est-à-dire saisis ce temps comme une plume légère et laisse-toi guider par lui.
Donne-toi de longues heures pour trouver le rythme qui s’accorde avec celui de ton cœur ; pars en quête de la rime qui sonne comme la cloche de ton temple intérieur ; savoure l’équilibre d’un vers ; suspends-toi tel un funambule ; cueille la métaphore vraie et laisse de côté les images faciles, attirantes comme de fausses fleurs ; enjambe l’espace entre deux strophes en te souvenant comment tu enjambais la rivière de ton enfance – prudemment – pour pouvoir continuer la promenade.
Rature, barre, griffonne, efface… Écris et réécris le poème sur plusieurs feuillets… Adolescente, je possédais trois cahiers dédiés au même poème : le cahier rouge pour la fulgurance de la première idée ; le cahier bleu pour la version améliorée et le cahier vert pour la version presque parfaite. Entre ces cahiers, il n’y avait parfois qu’une virgule ou qu’une majuscule qui changeait. Mais peu importait… Seul le désir d’accomplissement de la plus belle œuvre à mes yeux comptait.
Puis, lorsque tu considères que ton poème est réussi, c’est-à-dire qu’il te plaît parce qu’il correspond à qui tu es, ouvre le cahier fleuri avec la clé d’or et recopie lentement le poème ; berce-le comme un enfant nouveau-né ; contemple les étincelles qui s’éteignent une à une lorsque l’encre sèche ; penche-toi sur chaque mot pour entendre son crépitement d’aile sous la plume et délecte-toi du miracle de le voir bien posé sur la page.
Transforme sous la lampe l’écriture d’un poème en calligraphie
tandis que le monde, sourd à toute poésie, continue à bruire loin de Toi.
Surtout, ne lui présente pas ce poème. Pas la peine. Son indifférence briserait ton envol.
Donc, personne n’en saura jamais rien de toutes ces heures passées à écrire quatorze lignes.
Et pourtant, quel délice, de savoir que ce poème si frêle
en secret existe
et que demain, quand tu rentreras le soir,
las du vertige du monde, tu le verras te faire signe pour te rappeler que puisqu’Il est là désormais, toi aussi tu existes !
Tu as pris le temps de le savoir…
Géraldine Andrée
Sans titre
J’écris parce que je suis attendue quelque part
au bord d’un quai noir qui longe le paysage de neige
au détour d’un chemin qu’enjambent des broussailles
dans un jardin de roses en Chine
dans le dédale de ruelles provençales qui s’entrelacent comme des danseuses devant la fontaine de marbre
à fleur de mer cette corolle ouverte sur le soleil
à l’hôtel de la Plage pour une nuit ardente chambre 44
à travers le reflet tremblant d’un lac de Norvège
sur un tapis de mousses si rousses sous l’averse
au coin du feu bien à l’abri des autres
dans un regard qui s’attarde sur mon épaule dénudée
J’écris parce que je suis attendue quelque part
à un certain épisode de mon histoire quand je laisse le temps courir
dans la rencontre entre deux étoiles prévue par l’univers depuis des millénaires
le plus près possible du point scintillant de l’azur à l’approche de midi
au lever de la lune sur la page
lors d’une chaude après-midi d’été que constellent les gouttes de l’arrosoir
dans les zébrures du soleil que dessinent les fentes des persiennes et c’est toute une savane de lumière qui m’est offerte
à l’aube quand l’ombre flâne au creux d’une hanche
sous le souffle suspendu de l’amant
lorsque le crépuscule de cinq heures dore les franges de l’abat-jour
de virgule en virgule pour atteindre la crête de la phrase qui s’élance plus loin
Qui peut donc bien m’attendre dans cet espace-temps débordant de toute marge surlignée
Un ami de toujours
Un aimé durant tant de vies passées
Une mère de cœur
Une sœur d’âme
Un frère mon flambeau jumeau
Une tige d’allégresse
Le visage d’un aïeul qui s’anime au rythme du battement de ma bougie
Le rire d’une jeune nièce
Un pas derrière la cloison
Les mots devenus paupières entrouvertes sur l’infini
Une voix qui me dit
Te voilà Je n’y croyais plus Je t’ai attendue si longtemps en quête d’un signe que je confondais avec la lueur d’un phare ou un clignotement de guirlande
J’ignorais que tu représentais autant pour moi
Quelle majuscule tu es
Je le sais maintenant
La vie est une phrase qui se poursuit de l’autre côté
J’écris pour que quelqu’un m’espère quelque part
lorsqu’il n’y a plus personne
ou plus rien à attendre
ici
Géraldine Andrée
L’événement intérieur dans une autobiographie
Comment prendre conscience de l’histoire qui se raconte en nous ?
On croit souvent, à tort, qu’une autobiographie doit contenir des événements importants de notre vie – naissances, baptêmes, fiançailles, mariages – pour être palpitante…
Pourtant, lorsque l’on a acquis une certaine expérience de l’existence, on peut s’apercevoir que ce ne sont pas ces événements extérieurs qui composent la trame de notre vie, mais bel et bien des événements intérieurs – ces révolutions intimes, vécues dans le secret absolu de l’âme, ces révélations muettes et néanmoins éclatantes, ces prises de conscience qui, considérées isolément, semblent si minimes mais qui, additionnées les unes aux autres, ont la capacité de modifier notre trajectoire, ces fulgurances silencieuses comme des météores traversant un ciel de campagne, ces métamorphoses lentes ou soudaines de l’être, pourtant imperceptibles au regard d’autrui, ces petits bouleversements qui, certes, n’ébranlent pas tout notre quotidien mais qui, à la longue, changent notre perception sur celui-ci, nous incitant à sortir inéluctablement de notre zone de confort…
– C’est parce que la voie était libre et que le feu était vert que j’ai emprunté ce boulevard ! Maintenant que j’y songe, c’est le meilleur choix que j’aie pu faire… Si j’avais emprunté la voie où le feu était rouge, comme à mon habitude, je ne serais plus là pour vous raconter cette expérience…
– En plongeant ma main dans la pâte, j’ai mesuré combien mon existence auprès de cet homme était dure. Assurément, je ne pouvais plus continuer comme ça… J’étais une « trop bonne pâte ».
– La dixième fois, ce fut la goutte de trop ! Je n’étais pas le vase qui devait contenir son poison. Cela n’avait que trop duré…
En effet, rien n’est écrit et l’on peut changer son destin si l’on prête suffisamment attention à ce qui se passe en soi !
L’année 2000 fut pour moi décisive. Oh ! Ce n’était pas parce qu’elle initiait un nouveau millénaire ! Dans le récit que je vais vous raconter ici, l’événement qui a provoqué un changement radical de vie paraît relever de l’anecdote.
C’est en allant flâner dans le rayon d’une librairie dans la ville de D. que j’ai feuilleté le livre d’Eva Arkady, Dépendance affective : Oser être soi et s’en libérer. Préoccupée par mes soucis sentimentaux, j’ai lu quelques pages qui, certes, me parurent intéressantes mais mon esprit était trop en alerte pour que je prenne le temps d’acheter cet ouvrage que j’ai négligemment posé sur le rayon. En sortant cependant de la librairie, j’ai entendu une voix qui me disait bien distinctement :
– Achète ce livre ! Ta vie en dépend !
À contre-cœur, je me suis ravisée, pensant :
– T’es complètement folle, ma pauvre !
Et je suis à nouveau entrée dans la librairie pour acheter ce livre… Dix euros… Je me souviens encore du prix.
Le témoignage d’Eva Arkady fut une véritable planche de salut. Je me souviens que je l’ai lu d’une traite, allongée sur le grand lit de couple et qu’en le refermant, j’ai mesuré combien je vivais avec un homme invivable que je tentais de sauver désespérément de ses démons… Mais c’était une bataille perdue d’avance et j’allais y laisser ma peau. N’était-ce pas cela, la définition de la codépendance ? Se noyer avec l’autre en tentant de le ramener sur la berge ?
Inutile de dire que ces pages ont déclenché des événements extrêmement douloureux mais salvateurs : une scène conjugale d’une rare violence, une nuit passée seule à l’hôtel, un changement de serrure puis, à la fin de ce parcours chaotique, un déménagement dans une autre ville, une autre région…
Parce que, voyez-vous, ce sont les événements intérieurs qui déclenchent les événements extérieurs ; c’est le détail insignifiant qui vous fait signe pour vous indiquer qu’il est urgent d’évoluer.
Dans son ouvrage qui constitue une réflexion introspective sur la tenue de son journal intime, Une vie à soi, Marion Milner étudie ses conditionnements qui la projettent tantôt vers le passé, tantôt vers l’avenir, l’empêchant de se concentrer sur l’enjeu de tout ce qui se passe dans l’instant présent – ici et maintenant.
Un jour, la lassitude et l’ennui mènent la narratrice sur une falaise au bord de la Méditerranée. La fatigue l’accapare tellement qu’elle décide de lâcher prise sur ses velléités en déclarant « je ne veux rien« .
Et il se produit alors un insight – un éclair de perception – qui dégage son regard de toutes les illusions qui l’obscurcissaient :
« D’un seul coup le paysage se débarrassa de son vernis de carte postale et se mit à resplendir comme au premier jour de la création, y compris les herbes poussiéreuses au bord de la route.«
Non seulement la vision claire de la narratrice développe sa faculté de voir de la beauté et de la vie dans « les herbes poussiéreuses« , mais aussi elle restitue pour elle l’éclat originel du paysage comme au début du monde.
S’ensuit tout un apprentissage du regard – à travers la contemplation des paysages ou des tableaux de Cézanne – qui change sa façon de ressentir des émotions et donc de vivre.
Parfois, ce sont des événements extérieurs spectaculaires – tels des accidents – qui provoquent cet insight. Mais souvent, c’est l’insight lui-même qui déclenche un événement spectaculaire, positif pour l’évolution du protagoniste car les prises de conscience initient un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur. Le mouvement inverse – de l’extérieur vers l’intérieur – se produit lorsque le Moi a été sourd aux différents appels, signaux et clignotants envoyés par la Vie et qu’il devient urgent qu’une prise de conscience s’effectue. Ce que l’on prend pour un choc isolé dans la vie nous amène en réalité à davantage de compréhension de soi.
Marthe Marandola et Geneviève Lefebvre l’expliquent très bien dans leur essai Le Déclic libérateur : La prise de conscience : enquête et récits :
Aussi soudaine et brusque soit-elle, la révélation profonde de la prise de conscience est toujours précédée par une période de travail invisible au plus profond de notre inconscient. »
Et c’est ce travail souterrain pour un jaillissement en plein jour de votre être que le parcours d’écriture biographique met en valeur.
Comment allons-nous procéder concrètement ?
Nous allons retracer, par l’écriture, le cheminement qui vous a conduit à cet « insight« , ceci afin que vous puissiez en reconnaître toutes les étapes bénéfiques, lors de vos révélations futures.
- Il est pertinent de retranscrire dans votre autobiographie les différentes questions que vous avez utilisées pour vous permettre d’y voir plus clair – questions qui, généralement, sont sous-tendues par toute une série de Pourquoi : « Pourquoi partir maintenant ? », « Pourquoi partir plus tard ? », « Pourquoi est-ce que je ressens une telle urgence ? », « Pourquoi ai-je envie de trouver une solution, alors que je n’ai pas toutes les réponses encore ?«
- De même, une énumération d’hypothèses enrichira l’évocation de votre déambulation intellectuelle ou émotionnelle : « Et si je nomme Jean dans ce livre, qu’arrivera-t-il ? », « Et si je le désigne par un vague Il, existera-t-il toujours aussi intensément dans mon cœur ?« . Nous pouvons ensuite passer en revue les sensations et sentiments que vous éprouvez face à l’alternative A ou B. Vous êtes-vous senti plus léger ou, au contraire, votre ventre s’est-il serré ? Quel est l’élan qui vous a électrisé, de façon à ce que vous optiez définitivement pour l’alternative A ?
- Nous pouvons aussi mettre en scène sur le papier un dialogue avec vous-même, avec deux instances opposées de votre être, la face claire et la face obscure. En ce qui me concerne, j’aime affronter dans mes cahiers le démon Niege – qui nie tout – et l’ange Inge – qui me met au contact de ma divinité profonde :
Niege – Géraldine est victime de son destin. C’est ainsi. On ne peut rien y faire !
Inge – Est-ce que, justement, on ne laisse pas le Destin s’accomplir inexorablement lorsque l’on n’a pas confiance en soi, lorsque l’on croit que l’on ne peut écrire sa vie ? Quand on n’agit pas pour soi, alors c’est le Destin qui décide parce qu’on le laisse dicter sa loi à notre subconscient !
- Nous mettrons l’accent sur tous les termes modalisateurs qui vous rapprochent de votre voix secrète, de votre ressenti intime, de cette subjectivité incontestable car elle vous révèle votre vérité à vous : « Je pense que Paul ne m’aime plus ; tout cela me semble absurde, feindre un couple harmonieux ; je trouve que je me porte mieux quand je m’octroie quelques moments en solitaire. C’est comme si je passais un doux tête-à-tête avec une amoureuse complice, moi-même« …
- Nous pouvons, de même, focaliser l’écriture sur la symbolique d’un objet, dont la présence, si significative, éclaire tout un pan de votre conscience resté dans l’ombre – jusqu’à cette vision. Dans le Journal d’une solitude, May Sarton insiste sur la lumière sanguine de son chrysanthème de Corée qui lui transfuse la vie après un week-end entier passé auprès d’un amant toxique qui l’a laissée émotionnellement exsangue. Dans Le Déclic libérateur, ce sont les feuilles desséchées d’un géranium qui ont montré à Michel que son existence ne dépendait pas d’un sens ou d’une mission quelconques, que le principe de vie se faufilait partout, y compris jusque dans les tiges les plus affaiblies pour les revivifier parce que le fait d’Être est la seule justification… Ce peut être une citation qui saute aux yeux lorsque l’on prend un dictionnaire, le vers d’un poème qui nous revient « par hasard » en mémoire, un slogan publicitaire qui nous fait s’exclamer : « Mais c’est vrai, ça ! »
En prêtant attention par l’écriture à tous ces signes, vous vous mettrez à l’écoute de toutes ces synchronicités qui jalonnent votre vie. Vous apprendrez à les déchiffrer et ainsi, à donner une vraie signification à vos décisions ultérieures.
De plus, votre autobiographie sera bien plus qu’un récit d’événements extérieurs, chronologiques et visibles par tous. Elle reconstituera vos déambulations intérieures et mettra en valeur votre être en permanente évolution – parce qu’il est riche de ses questionnements comme de ses certitudes, de ses doutes comme de ses intuitions, de ses manques comme de ses ressources.
Vous prendrez conscience que non seulement vous aurez écrit un livre, mais aussi que vous serez ce livre que d’autres ouvriront, afin de s’inspirer de l’éclat de vos prises de conscience dans le tracé de leur propre chemin.
Géraldine Andrée
Votre écrivaine privée-biographe familiale-écritothérapeute
Liberté
Je viens d’avoir seize ans.
Mais je reste bien souvent enfermée dans ma chambre.
Par la fenêtre, un ami roux me fait signe : le platane dont les feuilles doucement frémissent comme si elles attendaient de moi une réponse que j’ignore.
Sur le feuillet de mon cahier neuf, j’ai décidé d’inscrire sous forme de liste tout ce qu’évoque pour moi le mot
Liberté
qui terminera ce poème bien singulier – couleurs, parfums, musiques, saveurs, caresses…
La liberté a-t-elle un regard ? Est-elle vêtue d’une jupe fendue qui met en valeur le déhanchement de son corps quand elle est en chemin ? Entend-on tinter ses talons ?
Ou alors, est-elle un jardin, une ville, un pays, un continent ?
Est-elle extérieure ou intérieure ? Aussi large, par exemple, que le cadre de ma fenêtre?
N’est-elle pas ma main en mouvement sous l’impulsion de ma plume elle-même ?
Que de questions pour une jeune fille de seize ans !
Je ne me souviens plus précisément de ce que j’ai noté. Et cette feuille s’est perdue au fil des ans et des déménagements.
Peut-être ai-je écrit « lait stellaire », « encre veloutée », « papier scintillant » ou simplement le mot Présent…
Peu importe.
Je me souviens, en revanche,
très bien de deux images :
ce sont elles qui l’emportent
sur toutes les autres
qui se sont affadies
puis effacées.
Les voici :
Mes cheveux blonds qui dansent
pendant que je traverse
le champ de blé
juste devant la maison de ma tante. »
Cette scène, je la vécus un an plus tard, au retour du lac de Sallanches au bord duquel j’avais passé seule mon après-midi d’été, ayant laissé mes cousins qui devaient me tenir compagnie « courir les filles ». J’entends encore le sifflement des épis qui montaient jusqu’à mes tempes. Il me semblait, alors, me perdre dans leur crépitant flamboiement tandis que mes cheveux, animés par ma marche violente, barraient mes yeux. Je me fondais dans cette houle blonde et aveuglante qui mêlait mes mèches aux blés.
Ce n’est qu’après toutes ces années que j’ai compris :
cette jeune fille enfermée dans sa chambre parce qu’elle « habitait trop loin de tout » comme disait sa mère et qui n’avait qu’un platane pour ami, cette jeune fille qui passait son temps à se promener à l’intérieur d’elle – en écrivant, par exemple, des poèmes-listes sur des mots tels que « liberté » – et qui fuguait à sa manière bien qu’elle demeurât en apparence sagement assise, cette jeune fille dotée du pouvoir de rêver précisément son futur afin qu’un jour il coïncidât avec son réel désir de le vivre était
la Liberté.
Géraldine Andrée
