
J’écris,
tu écris,
nous écrivons,
c’est-à-dire
que tous nos pays
intérieurs
se touchent,
se relient,
parfois même
se confondent,
pour dessiner
un immense
continent
sur la carte
du monde
à venir.
Géraldine Andrée

J’écris,
tu écris,
nous écrivons,
c’est-à-dire
que tous nos pays
intérieurs
se touchent,
se relient,
parfois même
se confondent,
pour dessiner
un immense
continent
sur la carte
du monde
à venir.
Géraldine Andrée

Et te dire
Le souffle de l’encre
La respiration de toutes
ses touches
Le bleu halète
en touchant la page
Le rouge puise
dans ses profondeurs
un cri d’enfant
Le jaune geint
sur ton lit de feuilles
Le vert égrène
ses soupirs
dans la marge
que tu nous laisses
Le mauve se pose
sur ta langue
pour inspirer encore
un mot
avant de faire silence
Le brun hoquette
car il sait combien
un simple poème
te bouleverse
Le noir expire
des étoiles
puis les disperse
de son haleine
sur la terre
entière
et le blanc
le blanc se suspend
dans ta bouche ouverte
pour accueillir
le souffle d’une encre
à inventer
et que ton regard
espère
attend
depuis si longtemps
de reconnaître
Géraldine Andrée

Si l’on veut se créer un bureau parfait pour écrire, on créera ce bureau mais on n’écrira pas, tout occupé que l’on sera à accrocher des tableaux ou à monter des meubles.
J’écris n’importe où, si j’ai une idée.
Nul besoin de table ou de chaise confortables.
Je pose mon carnet sur les genoux ou même au cœur de mes mains…
Et, le matin, j’écris entre les miettes de pain.
Géraldine
Partout, des chaussures. De différentes pointures. Du 34 au 44.
Des talons hauts qui claquent. Des bottines aussi. Des escarpins qui se rendent à une soirée. Des baskets de joggeurs. Des boots élégantes pour DRH qui viennent de quitter leur bureau.
Partout, des roues. De motos, de vélos, de voitures, de fourgonnettes, de bus.
Partout, des lignes. De couloirs. De sens interdits. D’obligations de bifurcations.
Le bitume ne garde pas trace de tous ces passages.
Combien ont marché sur l’asphalte depuis que cette ville moderne existe ? Une foule infinie de femmes, d’hommes, d’enfants, de vieillards. Tous ces passants chaussés pour la marche, protégés des pavés, des ordures, des bris de bouteilles éclatées qui jonchent le sol. Des myriades de souliers singuliers, donc, de pas uniques.
C’est comme ça partout dans nos villes.
Et soudain, arrêté à un feu tricolore, le pied d’un cycliste, un pied nu dans le couloir réservé aux vélos, aux ongles vernis de bleu, un pied svelte entre les roues des bus et des camions, un pied si fragile parmi les moteurs vrombissants des voitures.
Un pied délié, un pied d’esthète ou de méditant, qui attend son tour. Il a quitté la pédale du vélo pour reposer en toute confiance sur le bitume froid et mouillé de l’avenue. Les phares et les clignotants de cette fin de journée éclairent son réseau de veinules saillant sous la peau.
Un pied qui nous rappelle d’où l’on vient – de la terre, de l’herbe, de l’humus des forêts, du sable des plages ou des déserts.
Un pied dans l’instant présent – ici, maintenant. Un pied qui fait confiance au monde. Qui sait que le déferlement des automobiles ne l’écrasera pas. Car on ne broie pas une perle. On la repère, de loin, à son étincelle.
Un pied qui nous montre comment renouer contact avec notre nature profonde, à l’aurore des millénaires, quand nous marchions sans semelle.
Le feu est devenu vert.
Le pied s’est levé. A enclenché de nouveau la pédale en y appuyant fermement la voûte plantaire.
Et le vélo s’est évanoui parmi le flux des voitures.
Effacés les ongles bleus, dans le soir électrisé par le clignotement des enseignes.
Qui peut savoir que cette scène a existé ?
Qu’un cycliste, à la fin de la journée, a attendu, pieds nus, parmi les voitures, de passer ?
Nos regards sont des boulevards. Ils ne gardent pas trace de ce qui les traverse.
Mais, il y a ce souvenir inscrit sur le chemin de ma mémoire, dont j’ai composé un poème, à l’encre bleue, en attendant mon bus – le dernier de la journée – assise sur un banc en plastique, pour offrir un peu de repos à mes chevilles tellement oppressées dans leur gaine de cuir.
De combien de pieds se compose ce poème écrit à la va-vite et qui enjambe cette page surlignée ?
Je ne saurais vous dire.
Je sais uniquement qu’il attendra mon feu vert, et tout le temps nécessaire, pour que je le publie.
©
Géraldine Andrée
Et pour la version audio, c’est ici !

J’ai souvent écrit :
« J’écris pour laisser une trace. »
Aujourd’hui,
je crois qu’après avoir été témoin
du reflet
de la flamme
évanescente
de ma bougie
dans chaque mot
qui sèche,
j’écris pour laisser briller,
après m’être endormie
loin, très loin,
au large du silence,
le souvenir
de cette lueur
évanouie
dans un point
voguant
sur l’encre
de la nuit.
Géraldine Andrée

Tous. les. Jours. à. l’aube. il. ramasse. les détritus. Ces. morceaux. De. vie. Dont. on ne. veut. plus. tous. Les. jours. Il. pousse. Sa. vie. Ce. chariot. Métallique. Surmonté. D’une. énorme. poubelle. de Plastique. Il se penche sur. le bitume. sous. l’éclat. Des ciseaux. D’acier. de. la. lune.
Tous. Les. jours. Il. Ramasse. le déchiré. le délaissé. le déplié. le froissé. le consommé. le consumé. Les. rebuts. de. la fête. Tout. ce. qui. est. jetable. Car. marqué. d’obsolescence. Programmée. Fragments. bris. miettes. cendres. lambeaux. L’encombrant. De. Ce qui. a. été. Mégots. écrasés. emballages. de. bonbons. Barquettes. vides. Micro. ondables. Briques. de jus. capsules. Tous. les. jours. cadavres. de bouteilles. Mouchoirs. entortillés. boîtes. en carton. de pizzas. mangées. En. famille. sur. un banc. public. Ou. Même. préservatif. noué. D’une. relation. clandestine. Derrière. un. tronc. D’arbre. dénudé.
Tous. les. jours. Il. Pense. qu’il aimerait. beaucoup. En fumer. Une. Juste. une. clope. Un. Instant. S’il. vous. plaît. Tous. les. jours. il. se. Dit. qu’il. devrait. acheter. un. Gros. Très. gros. sachet. De. bonbons. pour. sa. Fille. Même. s’il ne. lui reste. Qu’un. centime. À la fin. du mois. Il se dit. qu’il. devrait. Contracter. un. crédit. pour sa fille. Et penser. à acheter. aussi. une. boîte. de mouchoirs. pour. Pleurer. le cadavre. De. son père. Les. larmes. ça. n’a. pas. de. prix.
Quant. à. l’amour. ça. ne se trouve. pas. au coin. d’Une rue. bien. Sûr.
Tous. Les. Jours. Il. balaie. Le. périmé. le dépassé. L’utile. De jadis. L’usagé. d’aujourd’hui. il. a toujours. ramassé. la. mort. des. choses. de la vie. semble. – t. -.il. De. vie. En. vie. Même. avant. de venir. ici. Bas. il. lustrait. la. Voie. lactée. épongeait. les. Débris. des. nébuleuses. nettoyait. les. crachats. des. Comètes. les. éructations. Des constellations. Qu’il devait. Prendre. avec. Des. Gants. Ou. des. Pincettes. Vidait. les. cendriers. Remplis. par. les. Météores. Qui. sortaient. en Soirée.
Toute. la. nuit. que. Dieu. fait. il. jetait. des poussières. D’étoiles. Dans. les. trous. noirs. Faisait. place. Nette. Table. rase. Il y avait. même. des braises. encore. rougeoyantes. des braises. au bout. De cigarillos. D’or. Jonchant. le passage. Du petit. et du grand. Chariot. Pendant. le. Feu. d’artifice
Historique
Et. Qui s’ajoutaient.
À cette. longue. Liste.
De taches. et donc.
De tâches. Infinies…
In. FiNies.
Puis. un. beau. Jour. Le. Grand. Patron. immensément. clair. voyant. lui. a dit. Laisse. ces braises. Elles. ne s’éteindront. pas. de sitôt. Laisse-les. tomber. pendant. des millénaires. Et. parsemer. De leurs. points. tremblants. les Boulevards. de l’univers. Je. t’envoie. Nettoyer. les rues. de la. Terre. Là-bas. C’est plus. utile. Qu’ici.
Alors. comme. Tous. les. jours. Il se dit. que s’il. faut. bien. quelqu’un. Pour. faire. le. Sale. boulot. Et bien. Ce sera Lui. Et. il. se console. d’être. traité. plus bas. que terre. en levant. la tête. d’une canette. Verte. Pour voir. briller. la. dernière. braise. Divine. Avant. le. plein. Jour.
Géraldine Andrée

La poésie
ce sont des silences
entre les cailloux
polis
des mots
pour que tu puisses cheminer
à ton rythme
C’est le ciel
d’une strophe
à l’autre
pour que tu aies la chance de retrouver ton pays
et qu’une fois la frontière franchie
tu lâches tout
tes valeurs tes préjugés
y compris les mots qui t’ont guidé
et surtout les bagages
de celui que tu étais
La poésie ne te mène
à rien d’autre
qu’à ce voyage
Géraldine Andrée
Moi – Maman, où as-tu mis les souvenirs ?
Moi – Mais tu sais bien ! Ceux de l’enfance, enfin !
Elle – Prends une bêche dans les dépendances et creuse la terre du jardin.
Moi – Il n’y a rien ! Que des fouillis d’insectes…
Elle – Alors, prends l’échelle et monte dans les feuilles du mirabellier… Tu n’as pas besoin de moi.
Moi – Il n’y a que des nids vides.
Elle – Va plus haut ! Plus loin !
Moi – Mais je vais bouleverser l’ordre des étoiles…
Elle – Alors, reviens ici et fouille l’armoire.
Moi – Que du noir. Et le tissu mité de l’amour.
Elle – As-tu pensé à la corbeille d’osier dans la véranda ?
Moi – Là où tu entreposes les pamplemousses du soleil ?
Elle – Oui. C’est là.
Moi – Je me suis piquée avec les pointes de l’osier troué.
Elle – Quelle mijaurée ! Utilise tes ongles donc, pour gratter l’écorce de l’oubli.
Moi – Je vais y laisser ma peau. Il me faudra trente lunes pour cicatriser.
Elle – Déclenche le disjoncteur.
Moi – C’est fait. Pas le moindre éclairage dans le cœur.
Elle – Et ce sentier entre la fenêtre et les feuillets bleus ? Y es-tu allée ?
Moi – Je vais essayer.
Elle – Je suis sûre qu’il mène à la maison aux poèmes !
Moi – Celle en faïence, avec des femmes en éventail dessinées sur les murs ?
Elle – Oui, c’est là que nous allions nous reposer en été.
Moi – J’ai bien ouvert la porte. Je n’avais pas la clé. Alors, j’ai utilisé celle de secours, que j’avais cachée au fond de moi, en pensant : On ne sait jamais…
Elle – Bien ! Tu vois, tu arrives à te débrouiller seule…
Moi – Et sais-tu ce que j’ai trouvé ?
Elle – Non.
Moi – Toutes ces lettres que je ne t’ai jamais envoyées.
Elle – Et elles disent quoi, ces lettres, s’il te plaît ?
Moi – Les remords, les regrets, les absences, les silences, les actes manqués, quelques moments de connivence,
et l’attente
que tu changes,
que je change
si tu changes.
Rien de ce que j’ai écrit,
rien de ce que j’ai déploré, espéré,
n’a cheminé jusqu’à toi.
L’écriture n’a rien changé !
Elle – Tout a été accompli, au contraire !
Moi – C’est-à-dire ?
Elle – C’est toi seule, notre histoire.
Ne me cherche plus puisque je suis partie.
Écris, écris seulement
pour tresser l’osier
de la corbeille
de ma mémoire.
Géraldine Andrée
Où s’en est allée la rosée
sur les feuilles de menthe
Je cherche ses points
depuis ce matin
et je me demande
si je ne l’ai pas rêvée
comme autrefois
quand j’emportais
des étoiles
en me rendormant
Reviens
reviens vers ton regard
derrière la taie
de tes paupières
retrouve le premier
émerveillement
de l’enfant
qui rentre à la maison
avec sa corbeille de prunes
cueillies
en catimini
quand tout le monde
sommeille
encore
Reviens à cette solitude
qui te murmure
Souviens-toi
Tu écris de la poésie
parce que tu n’es pas de ce monde
Reviens vers les voix
qui s’entrelacent
tissent leurs nids
pour que tu puisses
y trouver
refuge
dans l’exil
Reviens au premier mot
du jour
ce nombril
relié
au cordon de
l’encre
dans lequel
tu entends
la pulsation
du temps
Reviens
à la veine
du poème
qu’irrigue
ton sang
Reviens
à ce bourgeon
qui vibre
palpite
annonce
la fleur
sans qu’aucune
prophétie
soit nécessaire
La rosée
effacée
est toujours
présente
dans la lumière
qui déploie
sa voilure
sur la terre
Fais crépiter
le papier
comme ces branches
que le bras du promeneur
écarte
Humecte ta bouche
La rosée point
dans la salive
d’un mot
d’encouragement
que tu prononces
en traçant un sentier
pour ce vers
qui traverse
seul
pieds nus
la page
déserte
Remonte
à la source
qui est partout
y compris
chez toi
dans le cri
de ta gorge
qui jaillit
sur le blanc
et qui multiplie
ses gouttes
de silence
en silence
La source est surtout
en toi
Écris
écris encore
comme on frappe
des pierres
entre elles
jusqu’à l’étincelle
qui t’arrachera
des larmes
de joie
Récite
alors
à voix haute
l’histoire que tu avais confiée
à la nuit
jusqu’à ce que la sève
remonte
dans ton corps
explose
sur ta bouche
Sens-toi devenir
tige
vertige
déplie-toi
dans l’attente
du jour
Il y aura toujours
un poème
une constellation
dans le jardin
de tes mains
si tu le veux bien
Tu es toi-même
ce point de rosée
sur lequel se penche
l’enfant
qui n’aura pas oublié
son rêve
tant que tu écriras
à l’aube
Géraldine Andrée
Toute petite, je me demandais souvent :
D’où vient la lumière ?
Une voix secrète me formulait une réponse dont je n’étais jamais vraiment certaine :
De l’œil du chat ?
D’une bulle de savon ?
Du mariage entre la feuille et le vent ?
Du crissement du sachet de friandises ?
D’une rédaction bien écrite ?
Plus tard, j’appris que la lumière était une vibration, une énergie démultipliée, émise par le soleil et que, même si elle descendait dans l’eau, elle ne se dissolvait pas, elle s’élargissait en une corolle qui enveloppait tous les joncs, les nénuphars, les saules, mon visage penché sous l’ondulation de mes cheveux.
Elle créait un reflet complet des êtres et des choses qu’aucun remous n’effaçait tant que la lumière durait.
Réflexion… Vision… Miroitement…
Je me délectais de ces mots. Mais, comment la lumière qui venait de si loin, des confins du ciel, pouvait-elle me trouver, moi, ce tout petit point presque invisible sur la page du monde ?
Comment repérait-elle ma main, mes cheveux, mes prunelles à travers lesquelles elle se contemplait pour illuminer ensuite mon sourire ?
Comment la lumière savait-elle que j’existais, moi qui me croyais aussi insignifiante qu’une frêle sauterelle qui disparaît dans la nuit verte de l’herbe ?
Et lorsque je n’y voyais plus, que ma lampe de chevet s’éteignait à fleur de mon sommeil, que je fermais les yeux,
cela signifiait-il
que la lumière ne me regardait plus, qu’elle m’avait quittée des yeux,
oubliée, perdue ?
Pourtant, je gardais longtemps derrière mes paupières l’éclat des lampions de la soirée, les lueurs des perles des colliers,
une fois les tables et les chaises rangées, l’estrade démontée, les amis séparés…
Suffisamment longtemps pour que je croie encore en la joie
et que cette foi me donne la force de faire à nouveau éclore, le lendemain, l’aurore d’un poème un peu maladroit…
Ce n’est que bien plus tard que je compris que peu importait la durée de l’obscurité,
un matin m’était toujours promis…
Pourquoi ?
Parce que la lumière était déjà en moi,
dès le premier instant de mes yeux ouverts…
Oui : cette énergie,
cette vibration
dont je croyais
qu’elle traversait l’univers en un millième de seconde
ne me repérait ici-bas que si je lui prêtais attention, que si je lui offrais la corbeille de mes doigts.
Dès lors, je n’avais plus de doute :
La lumière ponctuait ma paume de pointillés d’or pour que je poursuive jusqu’à la fin de mon souffle
sa longue phrase qui s’apprêtait peut-être à toucher
au-delà de la nue
le regard de quelqu’un,
encore persuadé d’être invisible,
et trop loin pour être reconnu.
La lumière se préparait,
malgré l’immense
ignorance
du monde
à l’égard
de son inconditionnelle présence,
à être reçue.
Géraldine Andrée