Publié dans Un troublant été

Dans le domaine de La Sperenza

Dans le domaine de La Sperenza,
il y avait le muret roux le long duquel couraient les lézards ;
le craquement des pins quand le vent venu de la mer se faisait plus vif ;
le chemin des menthes où nous allions ensemble ;
le soleil qui allumait un reflet mordoré sur les pastèques coupées ;
le panier d’osier où se nichait le pain frais ;
les pieds nus sur la terrasse ;
l’ombre de la chambre qui laissait s’avancer un peu de lumière pour la suite du roman;
les volets vénitiens cachant le silence d’un rêve lorsque la chaleur s’annonçait ardente dès le matin ;
le parfum du lait de corps après la baignade ;
le chant d’un brin d’herbe entre les lèvres au cours de la promenade ;
les légendes mystérieuses que l’on se racontait au sujet de la falaise ;
la Dame Blanche que l’on croyait voir apparaître depuis le rivage ;
les cigales qui conversaient peut-être avec les étoiles ;
l’arrivée de Victor et les sourires échangés sans que l’on ne se dise rien ;
le cœur qui battait soudain pour un simple baiser sur la joue ;
puis l’attente jusqu’à ce que toute la famille s’endorme ;
la bougie qui s’éteignait toute seule, bien longtemps après que nos pas avaient franchi le seuil ;
les corps abandonnés sur l’océan du drap ;
le réveil à l’aurore par l’eau qui arrosait les roses.
Dans le domaine de La Sperenza, il y avait l’espoir que les vacances durent toujours :
il suffisait pour cela de bercer chaque instant du jour comme un nouveau-né.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !, Le livre de vie, Récit de Vie, Toute petite je

L’enfant de papier

Je détestais mes livres de mathématiques, d’histoire-géographie, de sciences physiques.
Mais j’adorais d’autres livres, des romans.
Je me souviens d’avoir lu tous les livres de la Bibliothèque verte que j’empruntais sous la lumière jaune pâle de la bibliothèque municipale. Je rentrais le soir avec un livre dont les pages un peu rousses fleuraient bon la vieille encre d’imprimerie.
Le lendemain, malgré le froid et le temps qui tournait à la pluie, à l’écart de la cour de récréation, je m’asseyais sur une marche en béton et je commençais mon livre avec délectation. Mon héros ou mon héroïne me faisait signe et je partais en voyage dans une autre vie.
Les cris de la cour parvenaient à mes oreilles comme d’une rive lointaine. On ne me regardait plus. Enfin, j’étais absente.
Je ne supportais pas mes camarades de classe. Je les trouvais méchantes et arrogantes. Et elles me jugeaient étrange, voire « anormale ». Mais je m’étais fait d’autres amis dont je comprenais les sentiments et les aventures, dont les épreuves se mêlaient aux miennes. C’étaient souvent des enfants mal aimés. Et il me semblait qu’eux aussi savaient qui j’étais. Au détour d’une ligne, on se rencontrait, on se reconnaissait. Chaque page devenait un carrefour où le destin organisait nos rencontres d’âme.
Plus personne ne me faisait la morale ou ne prétendait avoir raison. Et des orphelins comme Rémi, Cosette, Heidi devenaient ma famille. Tous nous étions en chemin.
Dans ces romans, je me sentais vivante.
Je me souviens avoir acquis bien plus de connaissances lors de ces récréations consacrées à la lecture que dans les livres de mathématiques, d’histoire-géographie, de sciences physiques.
Je faisais l’expérience de ma vérité à travers le regard d’un enfant de papier.

Géraldine Andrée

Extrait de mon récit de vie
La Dernière

Publié dans Journal de la lumière, Journal de silence, Poésie, Poésie-thérapie

La cachette

Nulle promenade
aujourd’hui
Je veux seulement
à la lueur
de ma bougie
retrouver
dans l’anthologie
de mon enfance
ce poème
que j’ai tant aimé
jadis
et qui me regarde
entre deux feuilles
qui lui ressemblent

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal de mes autres vies, Le livre de vie, Poésie

Le parfum de l’ancien été

J’ai voulu retrouver
le parfum de l’ancien été
dans les bouquets de lavande
au cœur du silence,

dans les draps frais
de la chambre qui m’accueille,
dans le souffle des feuilles
qu’un murmure remue,

dans la houle des herbes
à l’aube,
dans les vagues des prés
au soleil,

dans l’appel d’enfant
que lance le vent,
dans la lumière
de la crème à bronzer,

dans la cannelle
du gâteau doré,
et même dans les mèches
de Marie

qui dansent
tout près de mes yeux
quand un seul pas
me rapproche

de l’étoile qui luit
dans la corolle de la nuit…
Mais je n’ai jamais retrouvé
le parfum de l’ancien été,

enfoui entre les pages
d’un livre invisible
que le temps jalousement
garde pour lui.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Les assiettes de l’enfance

Ne plus jamais manger dans les assiettes de l’enfance
celles où brillaient jadis les reflets d’ambre
de la soupe éclairée par la lampe
et que salaient souvent mes larmes
pour une mauvaise note ou une vénielle désobéissance

Ne pas recouvrir avec le fruit d’aujourd’hui
la fleur qui s’émaille
Enfouir les assiettes de l’enfance
dans l’ombre de l’armoire
comme au cœur de la tombe d’un pharaon

après les avoir ensevelies
dans du double papier journal
Et oublier que l’on a une mémoire
Oublier que l’on a souvenance
de l’enfance qui repose dans la nuit

Garder pour soi cet oubli

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !, L'alphabet de l'herbe, Poésie

Quand l’enfance s’en est-elle allée ?

Quand l’enfance s’en est-elle allée ?

Est-ce lorsque j’ai rangé toutes mes poupées ?
Ou quelques jours avant,
lorsque, dévalant la pente à bicyclette,
j’ai senti le soleil monter dans mes reins ?

Ce qui est certain,
c’est que je n’étais plus une enfant
après la première goutte de sang carmin
sur ma jambe…

Et encore,
je cherchais le visage des fées
dans les édredons des nuages
bordés d’or

tandis que rien
dans le ciel
ne laissait présager
cet événement.

Mais pendant que je me baissais
pour tracer
la marelle
à la craie

et que j’y sautais ensuite
à cloche-pied,
je ressentais une présence
dense

tout près de mon coeur.
C’étaient – je m’en aperçus
au cours des baignades –
mes seins naissants.

Laquelle des deux,
mon enfance et moi,
a quitté l’autre
d’abord ?

J’ai seulement souvenance
que nos pas, un jour,
se sont confondus
au moment

d’emprunter
le chemin bleu.
Puis, je me suis perdue
au point

que le toit
de la maison
s’était échappé loin
de mes yeux.

J’ai bien sûr eu peur
de ma soudaine
indépendance
et à mon retour,

bien que l’on m’ait trouvée
la même,
je m’éprouvais un peu
différente.

En septembre,
j’étais trop grande
pour porter mon manteau
d’école

et je l’ai laissé
suspendu
sur le patère
de l’entrée.

C’est alors, je crois,
que j’ai pris vraiment
conscience
de cette absence.

Mon enfance s’en était allée
et il y avait désormais
entre elle et moi
la distance d’une vie

à combler.

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Méditations pour un rêve, Toute petite je

Le retour chez Sophie

Relire dans Les Malheurs de Sophie
les phrases que j’ai déjà lues petite fille
c’est comme emprunter à rebours
un sentier de vacances
qui me mène à la lumière
de mes boucles

c’est revenir à chaque mot
sur les pas de l’enfance
et retrouver les feuilles de trèfle
les frêles cailloux les fraises douces
les bouquets d’angélique vive
les prunes dorées les abricots roux

que récolte en toute
clandestinité
Sophie mon héroïne
dans ces histoires
où elle joue à faire des bêtises
depuis toujours

et qui sont ensuite
déposés
au seuil de ma mémoire
en guise
de Présents
dérobés au temps

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Journal d'une maison de retraite, Journal de ma résilience

Le coupe-ongles

Ma mère me dit :

-Regarde mes ongles comme ils sont longs ! On dirait une sorcière !

ça ne va pas du tout !

J’emprunte un coupe-ongles à une infirmière.

Chacun de ses doigts est dans ma main.

L’ongle se détache dans un petit claquement et tombe en silence.

Il se confond tellement avec le blanc du carrelage que l’on ne le retrouve pas.

Une fois que c’est fini, ma mère me désigne de son index ses autres doigts.

-Celui-là est réussi !

Puis elle ajoute avec le même souci de perfection et d’exigence à mon encontre
que lorsque j’étais enfant :

-Celui-ci beaucoup moins ! Essaie encore…

Disparues, les dissensions d’une vie. Effacés, les désaccords.

Seule compte la petite faille d’un ongle mal coupé que je régularise

dans une fin d’après-midi grise.

Je crois qu’elle ressemble à cela la paix, désormais :

au claquement léger du coupe-ongles

et à la rencontre de nos doigts,

pour la première fois.

Géraldine Andrée

Publié dans Journal d'une maison de retraite

Ma mère me dit

Ma mère me dit :
Prends les clés de l’appartement
et ne rentre pas trop tard.
Il y a deux ans encore,
ces mots auraient eu un sens correspondant au présent où ils auraient été prononcés.
Mais aujourd’hui,
nul besoin de prendre les clés : toutes les portes sont ouvertes.
En guise d’appartement, ma mère a une petite chambre toute blanche, avec, en face de son lit, la photo d’un voilier, long pétale qui glisse à fleur de sa plage préférée : Roscoff où elle aurait aimé un jour retourner.
Et si je pars, je ne rentre pas. Je reviens seulement la semaine suivante.
Ma mère a beaucoup oublié. Elle n’a plus la notion du temps.
Mais ses mots, eux, ont gardé la mémoire.

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal de mes autres vies, Toute petite je

Adieu mon enfance

Adieu
mon enfance
telle que tu as été
avec tes larmes
et tes secrets
enfouis
dans les cheveux
de mes poupées

Adieu
ta bicyclette rouge
dont les secousses
montaient
jusqu’à mon coeur
lorsque je dévalais
la pente
du Crève-Coeur

Adieu
mes peurs
qui criaient
en silence
dès que la lune
baignait
de sa clarté
rousse
ma chambre

Adieu
les maux
de ventre
quand
j’avais été
trop gourmande
de sirop
à la menthe

Adieu
le petit théâtre
de marionnettes
qui ouvrait
pour moi seule
son rideau
pour me divertir
de la solitude

Adieu aussi
mes conversations
avec les arbres
lors d’une fugue
dont je ne revins
jamais
tout à fait

Adieu les boucles
emmêlées
qui me faisaient hurler
sous le peigne
la bouche
entourée de terre
les écorchures

les mensonges
pour éviter
d’être punie
les Mange ta soupe
Elle est bonne
les chaussures
trempées
par la pluie
d’automne
qui me donnaient le rhume

Adieu
les fièvres
les brûlures
des gifles
sur les joues
les éclaboussures
de boue
sur la robe
qui me condamnaient
à me coucher
avant les premières
étoiles

Adieu
les devoirs
les mots barrés
les zéros
les remarques
dans le carnet gris
et qu’il fallait présenter
à la famille
à la fin d’une longue
journée d’hiver

Adieu
la sensation
troublante
à la fois exquise
et douloureuses
que mes seins
poussent
lorsque je passe
mes doigts
à l’échancrure
de ma chemise
pendant la sieste

Je suis devenue
une autre
Mais de toi
j’ai gardé
la force
des rêves
le mouvement
de sève
de la liberté
dont j’ai hérité
lors de mes échanges
avec le vent
ivre
du chant
des tiges

Maintenant
je suis capable
d’être seule
et de m’accompagner
Et je sais
que si je reviens
un jour
dans un autre corps
après ma mort
j’aurai une autre
enfance
qui me fera grandir
jusqu’à mon âme

Adieu

Géraldine Andrée