Comment sera ma prochaine vie ? Quel corps, quels regards, quelle chambre accueilleront mon âme en voyage ? Le ciel sera-t-il le même que celui d’aujourd’hui, avec son seul nuage ?
Peut-être renaîtrai-je dans ce jardin et les mille yeux des myosotis que voici éclaireront mon chemin.
Au nom de la jeune fille qui cherche son père, au nom du défunt dont on ne parle plus parce que l’on n’a pas compris sa vie, au nom du bébé parti trop tôt, au nom du chat qu’il a fallu endormir, au nom du téléphone raccroché et de la conversation à jamais interrompue, au nom du dernier mot avant le départ – mais tout le monde l’ignorait encore -, au nom du jardin détruit pour un parking et qui brille pour lui seul sur des photos enfuies dans une malle, au nom de la maison dont la vente fut un arrache-cœur, au nom des étés perdus dont on tait le douloureux bonheur, au nom des ombres qui reviennent dans la chambre et se rassemblent autour de la lampe pour murmurer le prénom de l’ami d’enfance avec lequel on refuse de se réconcilier, au nom des pas qui résonnent dans le couloir vide, au nom de la lettre jamais envoyée à l’amant, au nom de la trahison qui valait bien plusieurs bouquets de fleurs et la perspective d’infinis printemps, au nom de tous les non-dits,
Me réveiller dans la paix du matin. Le soleil traverse la fente des persiennes. La journée promet d’être belle. Je pense que le chemin des menthes tremble déjà dans la lumière.
Mais pour l’instant, garder mon rêve à fleur de paupière. Tenter d’approcher mes lèvres de ton visage immatériel
et de saisir ta mèche rousse qui se dérobe dès que je crois que je la touche.
Demeurer ensemble dans l’ombre douce que l’on se partage comme une danse.
Il y a eu un été suivant cette année terrible. J’ai été tout étonnée de l’or de l’herbe. Quelle liberté, tous ces jours sans crainte, sans contrainte ! J’ai découvert, tôt le matin entre mes draps, Marcel Pagnol et Michel Peyramaure. Enfin, je lisais des livres pour les grands. C’est durant cet été que j’ai rangé mes poupées dans l’armoire, y compris Marion que, l’année précédente, je berçais encore. Je ne les ai plus jamais ressorties de leur profonde nuit. Il est vain de contempler les visages de l’enfance ! Mes seins ont commencé à pointer sous mon tee-shirt blanc. Je lançais haut la balle pour qu’elle rebondisse contre le mur inondé de soleil et celle-ci retombait en me frappant l’épaule. Les mirabelles éclataient, toutes sucrées, sur mes lèvres et je revois la croûte des tartes qui craquelaient dans le four. J’étais fière d’être vivante, d’avoir déjoué les prédictions des autres. Quand je songe aujourd’hui à cet été de mes douze ans, je m’en souviens, finalement, comme d’un très long jour que, seule, la première étoile apparue entre deux feuilles déjà rousses a interrompu.
Y aura-t-il un autre été ? Je ne sais. Ce qui est sûr, c’est que le reflet des feuilles du pommier changera toujours selon l’éclat de chaque seconde dans le vent, qu’il n’y aura jamais le même nombre de gouttes dans le murmure de la fontaine, que le chemin s’évanouira comme un rêve dans l’ombre du soir et que si ces fleurs se ressemblent, telles des sœurs, elles ont toutes une lueur unique qu’elles entretiennent encore derrière tes paupières, avant de se clore et de pencher leur corolle vers la terre. Alors, y aura-t-il un autre été ? Je ne sais.
Je vous propose, tout au long de ces vacances, des textes sur l’été. Amour, mort, inspiration, enfance, sexualité, découverte, écriture, attente et résilience… Tels sont les thèmes de ce recueil
Un troublant été.
Un troublant été
Elle pleure dans ses feuilles.
Elle pleure, tête penchée sur son cahier de mathématiques, son cahier qui n’a rien à lui dire. Elle vient encore de se faire humilier par cette enseignante à lunettes, au nez pointu comme un bec d’aigle.
Elle ne se souvient plus du motif. C’est sans doute bien véniel. Les larmes montent à ses yeux, débordent, dessinent de gros ronds gris sur le papier. Son chagrin fait des taches. Elle risque encore d’être punie pour cela. Cette prof la regarde pleurer, fixement, non sans une certaine jouissance.
Le soir, au retour de l’enfer, elle écrit. Elle lie amitié avec d’autres feuilles. Le papier l’écoute et reformule ses confidences sous forme de poésies.
Elle ne peut pas dire qu’elle écrit des poèmes, non. Elle dirait plutôt que ce sont les poèmes qui s’écrivent en elle. Des mots lui deviennent familiers comme « désarroi » qui rime avec « foi ». Elle donne la parole à une maigre jeune fille en robe blanche, à une morte qui espère renaître. Elle fait d’un long poème un sentier qui traverse plusieurs feuilles. Écrire, c’est sa force, déjà. Son pouvoir intérieur qui lui permet de résister au quotidien. Comme elle tient un cahier intime, elle sait qu’elle n’est pas toute entière livrée aux autres, que quelque chose d’elle, d’essentiel leur échappe, Quelque part, elle les dupe sur son image. Elle est davantage que ce qu’ils disent d’elle. Et cela lui fait infiniment plaisir.
À la fin de l’année, lorsqu’il lui sera autorisé de « passer dans la classe supérieure » malgré ses piètres résultats, sa mère lui dira :
– Va offrir l’un de tes poèmes à Madame K ! Qu’elle sache au moins ce que tu vaux !
Elle a choisi le poème le plus triste qu’elle a recopié sur deux pages quadrillées, long sentier de la peine que lui avait infligée Madame K tout au long de l’année 1980/1981.
Quand la cloche de la fin de l’ultime heure du cours retentit en ce chaud mois de juin, elle se lève, le ventre serré, le cœur battant. Elle se souvient…
Elle s’approche du bureau comme d’un échafaud, les deux feuillets de sa poésie à la main. Les fenêtres sont ouvertes sur la cour ensoleillée. On entend peut-être le chant d’un oiseau. Elle tend les feuilles à Madame K :
– C’est pour vous !
Madame K est toute surprise. Il lui semble voir, à elle la mauvaise élève, le regard de sa persécutrice s’allumer de curiosité derrière le reflet de ses lunettes.
-Lis-moi le texte, s’il te plaît !
Elle s’entend lire d’une voix tremblante, timide, ce poème qui vient d’elle. Les mots retentissent dans sa gorge. Le rythme des vers court dans son ventre. Ce sont ses dernières paroles. Elle va tout au bout du sentier de ce qu’elle a écrit, de la trace de ses épreuves.
S’ensuit un long silence. Elle s’est arrêtée. Elle y est arrivée.
-Merci ! s’exclame Madame K. Viens que je t’embrasse !
Elle s’approche, lui tend la joue. Le baiser claque, froid et humide. Elle surmonte son écœurement. Au fond, elle a pitié de Madame K qui n’a pas compris qu’elle est à l’origine de ce chant de douleur qu’elle lui dédicace par sa seule lecture.
À la veille des grandes vacances pendant lesquelles elle découvrira tôt le matin, dans son lit, des auteurs enchanteurs comme Pagnol, Peyramaure, elle reçoit un baiser de son bourreau en échange d’une poésie.