– Aujourd’hui, j’arrête d’écrire ! Je m’autorise à vivre !
Et je m’aperçois que, quoi que je fasse,
Tendre les bras à la vague pour l’accueillir
Attendre l’amant dans la chambre qui donne sur le vieux port
Suivre la route des pins
Mordre le cœur d’un fruit
M’étendre après la baignade au soleil
j’esthétise l’instant ; je veux en faire un poème qui se déhanche comme un danseur.
La lisière entre la vague et le sable devient en rêve la reliure d’un immense cahier
Je me demande ce que je pourrais inscrire comme indicible serment sur la peau de l’autre
Je pars en quête d’une encre bleue comme la houle des pins qui se penchent dans le vent
J’essaie de trouver la métaphore qui percera l’apparence de ce que je vois pour en atteindre le cœur vibrant, palpitant
Je patiente jusqu’à ce que je puisse coucher cette pensée en toute lucidité
Vite, attraper le mot juste qui désignera le pétale de cet hortensia, la lueur de ce lampion dans le crépuscule, la note de cette mouette qui flirte avec les flots.
Je renonce à mon intention de ne pas écrire car je me dis que chaque jour, l’écriture fait de moi un passage qui mène à la vie ; la vie fait de moi un passage qui mène à l’écriture.
Je ne sors pas de l’écriture pour entrer dans la vie puisque je suis la porte ouverte entre les deux ; pour que brille sur son seuil la trace de tout ce qui doit advenir – de la phrase au désir.
Après avoir écrit dans mon journal intime et lu quelques pages de l’œuvre The Artist’s way de Julia Cameron, je reste là, assise au soleil, fixant sa frêle phrase de lumière bientôt effacée sur la page de la table.
Et je sens que tout est bien ainsi, que rien ne doit rompre l’équilibre précaire de cet instant posé au bord du temps, pas même mon souffle si ténu.
Un songe me traverse :
Tu te souviens ? Une fin d’après-midi dans la maison de G ! Une douce lumière de vacances… Tu contemplais sans penser à rien les guirlandes de fleurs de la toile cirée…
Et soudain, une certitude a surgi : l’intense sentiment d’être uniquement Toi, profondément Toi. Tu t’es interdit de répondre à la question que te posait ta mère pour ne pas dissiper cette plénitude éphémère, ne pas heurter puis briser cet instant de cristal.
Tu revis une expérience jumelle aujourd’hui : te contenter d’être là, au bord de la Vie elle-même, en ayant conscience que lorsque tu prendras ta plume la plus légère pour tenter de raconter ce qui est indicible, ce vase secret qui contient tout ton être se fêlera
Oui, ils sont durs, ces noyaux de pêche… C’est toujours douloureux quand les dents se heurtent à un noyau… Mais le noyau est le cœur du fruit. Sans noyau, le fruit n’existerait pas. Autrement dit, chaque expérience de vie vous permet d’atteindre – peau après peau, écorce après écorce – qui vous êtes :
votre noyau.
Alors, oui, ils sont durs, mes poèmes – percutants, dérangeants, incisifs. Ils correspondent à un style d’écriture en écritothérapie se caractérisant par la rédaction d’un texte court, tranchant comme un couteau pour séparer définitivement la psyché du trauma qui la maintenait prisonnière dans un autre espace-temps. Et, chacun le sait, la vie peut être traumatisante avec les différents noyaux qu’elle nous sert et que nous n’avons pas choisis – deuils et ruptures en tout genre, violences, abus, trahisons… D’une certaine façon, ces poèmes ont été ciselés dans la chair.
Elle,
ce peut être n’importe quelle femme,
celle qui traverse la rue en talons hauts, celle qui écarte ses cheveux en riant, celle qui s’achète un nouveau tailleur, celle qui approvisionne son compte en banque, celle qui se pomponne devant le miroir dans un nuage de parfums,
« celle dont on ne dirait pas que »,
celle qui est encore sous l’emprise de générations de femmes qui ont vécu bien avant elle, celle qui est réduite au silence par des déterminismes sociaux millénaires, celle qui est prisonnière de décisions prises par d’autres, celle qui se prétend libre et qui ne l’est toujours pas malgré les voix qui portent la sienne dans ce sacro-saint combat pour la condition féminine, celle qui est régulièrement abusée – y compris et surtout par elle-même.
C’est au nom de ce pronom féminin universel tendant à l’effacement que je parle dans ces poèmes.
Souvent, ce Elle rejoint le pronom Il de la condition humaine car la souffrance est commune à chaque sexe.
Ce type d’écriture s’inscrit directement dans ma pratique d’écriture en écritothérapie et biographie thérapeutique qui consiste à condenser le trauma autour d’une sensation bien précise pour la figer ensuite à jamais dans un texte bref afin qu’elle ne soit plus envahissante, invasive, putréfiante. Ces poèmes ne sont pas des haïkus – bien qu’ils puissent y ressembler parfois. Ce sont des fulgurances, des noyaux. Pourquoi ne pas faire de ces derniers un genre poétique à part entière ?
Noyau, comme tanka, ou sonnet, ou blason….
Certes, la chute de ces textes peut faire mal. Mais chacun le sait : la douleur est révélatrice, point de départ de la guérison. On ne cicatrise jamais sans mal. Au début, la plaie suinte, saigne pour ensuite s’assécher. Et l’écriture est la cicatrice des blessures intérieures. Je réserverai d’ailleurs un billet sur ce thème.
Chaque jour est une traversée de l’écorce.
À chaque jour donc, son noyau.
Ceux que ces noyaux choquent, heurtent peuvent se désabonner de ce site. Je le comprends tout à fait et ne les retiens pas.
Il reste vingt jours d’épluchage, vingt noyaux encore à atteindre
pour la plume qui se fait lame salvatrice de l’âme.
Quant aux autres, je leur annonce que ces poèmes,
noyaux de pêche, noyaux de l’être
seront publiés dans un recueil.
Et s’ils veulent aller plus loin au cœur même du saisissement, je les invite à lire de véritables haïkus cette fois :
une anthologie de haïkus féminins, les Haïjins japonaises, intitulée du Rouge aux lèvres, publiée dans la collection Points, présentée par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku et que j’utilise dans ma pratique d’écriture résiliente. Ces poèmes disent notamment la précarité de la vie qui reprend après la bombe atomique. Je vous en livre un extrait :
Chaleur estivale – J’ai reçu deux actes de décès de morts sous la bombe A.
Sayo Hiwatari
Pour que la Poésie nous délivre toujours du sortilège de l’indicible. Parce que ce qui est formulé est libéré. Et enfin, les mailles s’écartent pour révéler Le Noyau d’Or, qui l’on est, qui l’on sera, ce que l’on a toujours été, quelles que soient les entailles.