Je rêve que je retourne à la maison natale. Et le présent est doux, comme autrefois. Rien n’a été emmené par les commissaires-priseurs. Tous ces cartons ouverts n’étaient qu’une illusion, un cauchemar des mauvaises nuits de l’enfance…
Il y a là, comme jadis,
les prunelles des miroirs entourées d’or, les fauteuils si profonds que l’on s’y ensevelit, la table avec les feuilles étoilées d’équations de mon père, le buffet dont je sens sous mon pouce la patine du bois. Il suffit que je tourne la petite clé argentée pour explorer d’un œil neuf le royaume des assiettes et des tasses de porcelaine. On va bientôt préparer un bon dîner… Mais c’est donc moi, l’invitée ! Ma mère me reçoit, souriante. Elle a le visage clair, les cheveux auburn et les yeux bien bleus. Enfin, je peux la regarder en saisissant une étincelle, avoir une conversation avec elle, même si elle paraît banale :
– Tu as fait bon voyage ? Tu n’as pas eu trop froid ? Je trouve que tu n’es pas bien couverte !
Pourtant, c’est plutôt à moi de demander à ma mère si elle a fait bon voyage depuis le pays d’Alzheimer. Et je m’entends m’exclamer :
– Cette fois, tu es revenue pour toujours, dis ?
– Oui ! Viens ! J’ai préparé du bon potage !
Je peux m’asseoir, délier mes jambes. La lampe éclaire l’ambre des légumes.
Une pincée de crème… « Il n’y a plus qu’à tourner avec la petite cuillère », me dit ma mère.
Je vais bien dormir et faire de longs rêves au cours desquels la plante délaissée refleurira – j’en suis certaine. Je suis tout étonnée que la lointaine véranda du passé se recrée autour de la plante aux fleurs roses et qu’elle reflète le jardin que je croyais détruit à jamais. Juste là, je vois la longue allée de cailloux, puis l’éternel marronnier, l’échelle qui monte à la cime du mirabellier, le sapin mauve quand le soleil s’y pose.
Un pas de plus… Et le contact du carrelage me saisit. Un frisson me traverse. La véranda est nimbée d’une fraîche lumière. Je boutonne sur mon cœur le gilet de mes treize ans. Sur la table basse, ma mère a déposé la cagette des dernières prunes. J’ai envie d’en choisir une… Il faut que je me dépêche avant que n’apparaissent sur leur peau des taches brunes, comme sur les mains de ma mère quand elle a vieilli.
Mais pour l’instant, le temps est encore un enfant.
La preuve, dès que je m’approche, le chemin est à la hauteur de mes doigts. Alors, je commence à écrire.
Pour me consoler du chat en allé qui erre seul sans doute dans la nuit d’août
j’ouvre un recueil de poésie et un poème s’avance à ma rencontre à pas de velours à pattes de silence
L’amour me renvoie avec la douceur de sa force ce qui m’échappe sous une autre forme qui ressemble finalement à ce que j’ai tant désiré garder comme par exemple
cette feuille attachée à un ouvrage entier et par laquelle chaque mot me regarde avec sa prunelle de chat fidèle
Quand elle ouvre son cahier, le soir, sous sa lampe de travail, elle se dit :
J’écris pour moi ! Rien que pour moi !
Mais au fond d’elle-même, elle sait très bien qu’elle se raconte des histoires et qu’elle nourrit silencieusement ce souhait, comme un jardin secret, d’étirer à l’infini les lignes de ses mots entre tous les immeubles, toutes les rues, toutes les villes, tous les pays…
Elle rêve d’écrire pour la fille qui rentre de son emploi précaire dans son petit studio et dont elle voit par la fenêtre les murs blancs comme les pages d’un cahier vierge, sous la lumière de l’halogène.
Elle rêve d’écrire pour toutes les fenêtres éclairées, pour les vendeuses qui ajustent des vêtements d’hiver sur des mannequins blafards dans les vitrines, pour les open-spaces où chaque ordinateur en veille est une île bleue au large de la nuit.
Elle rêve d’écrire pour le voyageur tardif qui s’engouffre dans la dernière rame de métro, pour l’intermittente du spectacle qui apprend par cœur ses répliques sur un strapontin de train de banlieue, malgré l’annonce déshumanisée des arrêts successifs, et qui croisera peut-être, sans le voir, le voyageur tardif sur un escalator, entre deux correspondances…
Elle écrit pour l’agent de propreté qui entortille sa serpillère dans des bureaux vides, pour l’homme d’affaires qui réserve en ligne son vol vers New York, laissant sa femme fêter seule l’anniversaire de leur fils…
Elle rêve d’écrire pour toutes ces solitudes…
Elle rêve d’écrire les histoires de toutes ces solitudes.
Elle rêve d’écrire pour sa solitude à Elle et à Lui, c’est-à-dire pour ce conducteur qui s’engouffre, pleins feux, sur l’autoroute et qui aurait pu être son amant – qui sait – si la main du Grand Écrivain avait inscrit leur rencontre au chapitre 7 du sommaire de leur biographie…
Elle rêve que ce conducteur, après avoir roulé toute la nuit, s’arrête dans une aire de repos au moment où l’aube point… Qu’Il s’endort et rêve de chaque recoin de son cœur à Elle, comme s’Il en avait visité la chambre en réalité… Qu’Il en découvre tous les mystères, toutes les émotions qui L’animent et qui se rappellent à Lui, parce qu’Il a bien lu Son Livre avant de prendre la route, et qu’Il a vécu tout ce qu’Elle raconte…
Elle rêve de Lui qui se rêve feuilletant Son Livre qui L’a tant marqué, dévidant les phrases de Son journal intime devenu roman, les scandant au rythme d’une étrange rationalité onirique, tel cet aphorisme à l’accent si intime :
J’ai toujours vécu en pensant que j’allais mourir au petit matin.
Elle rêve qu’Il s’exclame de vive voix dans son rêve :
Mais c’est tout Moi, ça ! Vivre à cent à l’heure… Pourquoi ?
Et leurs rêves, après la rencontre de leurs histoires respectives, s’entrelacent comme leurs doigts, comme s’Ils prenaient ensemble un café à la cafétéria de l’aire de repos…
Alors, il lui faut bien l’admettre :
ce petit cahier sous sa lampe de bureau est le témoin de son éclatant désir d’exister aux yeux de tous ceux qu’Elle ne verra jamais.
Elle continue donc à écrire comme Elle rêve, à rêver comme Elle écrit.
Je me souviens des après-midi d’août de mon enfance… Les volets vénitiens ; les crayons de couleur ; la feuille Canson blanche… Je suis cette petite fille en short et débardeur qui dessine une maison imaginaire dans un pays de lumière. Ma mère prépare une tarte à la mirabelle. Je revois, comme si c’était hier, ses mains claires pétrir la pâte dans un geste à la fois rapide et adroit, tandis que quelques grains de farine s’échappent de ses doigts, pour courir dans le ciel de mon dessin que je m’applique à rendre réel…
What’s your story ? J’écris ma vie.Tome 1. Petit guide pour être l’auteur de sa vie.
En ces temps troublés, je souhaite évoquer ce petit livre que j’ai écrit pendant la période du confinement.
À cette époque, j’ai éprouvé le besoin intense de mettre à profit les outils d’écriture résiliente que j’expose dans ce petit ouvrage de 86 pages, que l’on peut facilement glisser dans sa valise, entre chapeau et lunettes de soleil.
Parce que depuis 2020, rien n’a changé, que tout a même empiré et qu’il devient de plus en plus urgent d’explorer ce pays souvent inconnu de soi : soi-même avec ses ressources, ses potentialités créatives, ses aptitudes à la résilience.
Au lieu de compter sur l’extérieur pour être heureux, on peut compter sur la richesse que l’on possède au fond de soi. Et si l’on veut bien s’y aventurer, on constatera que ce puits de richesses est un puits sans fond, chaque jour renouvelé.
Avec un simple stylo, extirpons nos trésors.
Comme le déclare Gandhi,
« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde. »
L’écriture quotidienne nous aide à nous métamorphoser intérieurement. En changeant la perception de soi, elle change notre regard sur le monde. Et donc, nécessairement, le monde change – devenant le reflet de notre propre regard.
J’enseigne dans ce petit ouvrage des techniques simples qui permettent cette auto-découverte, durable et profonde.
Vous n’avez besoin pour seul matériel d’application que de votre cahier et de votre stylo préférés.
Un prochain livre est en préparation. Il développera les notions d’écriture thérapeutique abordées dans cet ouvrage en articulant plus longuement théorie et pratique.
Je vous livre la Préface de ce premier tome, également disponible, pour la version en e book à la Fnac :
Je suis née – ou plutôt, je me suis incarnée si l’on considère que c’est un choix – dans une famille très difficile, dont les membres étaient liés les uns aux autres par des non-dits, des secrets, des tabous, des disputes sans fin.
Il m’a fallu, pour m’adapter à cette ambiance délétère et pour survivre, faire preuve de ce que Boris Cyrulnik appelle « la résilience » .
Je crois que c’est parce que je ne disais rien, que je demeurais silencieuse et effacée que, paradoxalement, je me suis mise à écrire.
Réduite à me taire, à me faire plus petite qu’une poussière, à disparaître, j’ai tracé un matin, par un poème sur un cahier orange, le début de mon chemin. Celui-ci, depuis, n’a jamais cessé et il m’a conduite à maintes destinations.
L’écriture est devenue mon refuge, mon amie, ma compagne. Je rêvais secrètement de rencontrer un ange dans la page. Je lui confiais mes états d’âme, mes doutes, mes tourments, mes cris intérieurs.
J’ai écrit… J’ai crié… Je me suis écriée… dans la promenade silencieuse du stylo sur le papier.
Au fil de l’encre, au rythme des jours, l’écriture a dessiné mes contours, moi qui me croyais flottante, évanescente comme un nuage.
Grâce aux mots, je suis parvenue à me définir et à tracer une limite saine entre les autres et moi.
J’ai pu établir des frontières qui protégeraient mon intériorité des invasions de l’extérieur.
Puisque j’avais si peu de place dans ma famille, j’ai trouvé une place sur la page.
Et c’est parce que je n’occupais pas de place dans cette famille que je l’ai trouvée sur la page. Les épreuves constituent souvent des présents mal emballés.
L’écriture, l’histoire de ma vie ; une histoire de vie… Votre histoire de vie à vous aussi !
Je crois que la vie n’est pas complètement tracée, que nous pouvons l’écrire comme nous le voulons et trouver des embranchements, des bifurcations, des déviations dans une simple page.
Pourquoi écrire ?
On écrit pour
Apprendre à se connaître
Être soi
Comprendre sa vie à l’éclairage du présent
Profiter en témoignant de chaque jour qui passe
Guérir, faire le deuil, faire acte de résilience
Retrouver le passé et le faire revivre
Avoir des preuves de ce que l’on a vécu
Être l’auteur de son futur
Faire de sa vie un livre vivant
Devenir authentique pour autrui
Dire l’indicible…
On écrit pour donner à sa vie un sens (à la fois signification et direction), l’accomplir comme une œuvre.
Comment utiliser ce livre ?
De la façon qu’il vous plaira.
Vous pouvez choisir un chapitre, une page, un exercice au hasard – ou par synchronicité, comme le dirait Jung, car le chapitre qui se présente à vous répondra à votre humeur, votre besoin ou votre problème à résoudre.
Vous pouvez, de même, suivre les chapitres et faire les exercices dans l’ordre.
Si un exercice ne vous plaît pas, respectez-vous. Ne le faites pas. Remettez-le à plus tard ou trouvez une variante. L’expérience de l’écriture doit être l’exploration d’un vaste champ de liberté et de possibles, non une contrainte. Elle vous invite d’abord à prendre soin de vos envies, de vos désirs, à écouter qui vous êtes.
Ce livre n’a pas vocation à être scolaire. Il ne vous apprend pas à écrire selon les règles inculquées à l’école. Il vous apprend à écrire qui vous êtes, tel que vous êtes. Et ce qu’il peut vous apprendre à mieux écrire, c’est votre vie.
Quoi qu’il en soit, ce livre vous aidera à mieux vous connaître à travers l’écriture, à découvrir des facettes de vous-même depuis longtemps ignorées et qui vous étonneront, vous fascineront.
J’aime penser que la page est un miroir et que l’écriture est le regard qui nous renvoie à ce miroir.
Les textes, techniques et exercices que je vous propose viennent de mes expériences d’écriture et de vie. En effet, l’écriture matérialise la vie comme la vie s’incarne dans l’écriture. C’est pour cette raison que vous trouverez dans cet ouvrage des passages autobiographiques ou des réponses personnelles aux exercices que je vous propose et qui vous laisseront libre de noter les vôtres. J’ai toujours l’habitude de montrer les chemins par lesquels je suis passée avant d’évoquer la destination.
Qu’écrire vous aide à vivre !
Je vous souhaite une belle et longue écriture de vie !
Il est courant de penser qu’il est trop tard pour faire écrire les mémoires d’un proche, lorsque celui-ci est déclaré malade d’Alzheimer.
Certes, il vaut mieux entamer le projet d’écrire ses mémoires lorsque l’on a la mémoire intacte.
Pour autant, il n’est pas trop tard pour écrire ses souvenirs aux premiers stades de la maladie neurodégénérative car celle-ci évolue par paliers, sur un temps relativement long. Bien évidemment, il faut renoncer à l’image d’une biographie traditionnelle, chronologique et fidèle aux souvenirs que les autres ont de la vie qui se racontera dans ce livre. La structure de la biographie est naturellement thématique, un motif entraînant un autre motif, comme les bigarrures d’un tissu.
Pour écrire cette biographie auprès d’un malade d’Alzheimer, je dispose des outils de la programmation neurolinguistique, dite PNL, et qui me permet d’utiliser les différents canaux sensoriels pour faire remonter les réminiscences à la conscience.
Tout d’abord, je fais écouter une musique douce à celui qui va me confier sa vie et, à partir de cette musique, je sollicite les différentes sensations du narrateur.
Que ressent-il ? Qu’éprouve-t-il ?
Nous répertorions les sons entendus dans le morceau musical. Quels souvenirs sonores ceux-ci lui rappellent-ils ? Le pépiement d’oiseau de l’arbre de mon jardin… Un pas dans la cour… Le tintement du seau contre le puits… La vue m’invite à faire visualiser à la personne, yeux fermés, des couleurs, des formes. Et très souvent, c’est une image qui naît : une ferme lointaine, une prairie, une rivière, une balle d’enfant…
Ensuite, je présente quelques images, des textiles, des textures, des friandises, des flacons de parfums…
En associant les supports, nous pouvons convoquer le toucher ou le kinesthésique : le contact avec la fraîcheur du souffle du vent… le picotement des herbes folles… une baignade à la mer… Légèreté ! L’odorat est également très important, car il est relié à l’inconscient et renvoie implicitement aux senteurs de l’enfance et aux odeurs du corps maternel. L’amnésie recule toujours lorsque le parfum d’une eau de Cologne ou d’une fleur de lavande est réveillé dans la mémoire sensorielle. Le goût peut être mêlé à l’odorat et déclencher ensuite des réminiscences tactiles : chocolat, vanille, cannelle, citron… J’aimais le presser entre mes mains, ce fruit… Je sentais son jus…
La mémoire ne se sépare jamais des sensations éprouvées depuis longtemps.
Nous pouvons également prendre comme support en programmation neurolinguistique ce qui se présente ici et maintenant.
Le malade d’Alzheimer se souvient plus volontiers de son enfance que de sa vie appartenant à un récent passé. C’est ainsi qu’un soignant qui arrive dans la maison de retraite avec sa bicyclette rouge qu’il adosse contre le mur déclenchera l’anecdote – voire le récit – d’une promenade en bicyclette dans les rues du village, le dimanche. Ou alors, c’est la vision d’un bouquet de fleurs qui permettra d’évoquer un bosquet d’hortensias bordant la maison ancienne. La purée du déjeuner dans l’assiette pourra donner lieu à des dessins qui ramèneront le souvenir d’un jeu de modelage dans de la pâte…
Vous l’aurez compris, ce type de biographie se construira davantage sur le sensoriel que l’événementiel.
Mais c’est souvent ce qui est anecdotique qui est mis en relief dans un récit et qui demeure gravé dans la mémoire des descendants.
Je vous renvoie pour cela à mon travail sur l’art du détail dans la biographie.
Il faut, pour cela, abandonner tout désir d’une chronologie impossible, toute volonté de posséder un livre parfaitement structuré. Quand l’entourage consent à lâcher prise vis-à-vis du livre idéal – si tant est que celui-ci existe -, il se produit alors un véritable miracle.
Le cerveau du narrateur souffrant d’une maladie neurodégénérative est un inconscient à ciel ouvert, pour reprendre le titre du film de Mariana Otero. Aussi, de véritables associations d’idées sont susceptibles de naître. Des métaphores se percutent, des symboles, étrangers les uns aux autres à l’origine, s’allient dans des noces fantasques. L’insolite rend cette biographie originale, unique, à nulle autre pareille ! Le proche peut être certain que c’est la voix intérieure du narrateur qui résonne – une voix qu’il n’avait jamais entendue auparavant. Le refoulé de la personnalité se dévoile et ce processus de révélation au cours de l’écriture crée une intimité plus profonde entre les proches et le malade :
« J’ai une voiture dans la tête… » disait ma mère… « Elle m’emmène là-bas… »
« J’habite la solitude de la nuit J’habite un paysage lunaire un mur de pierre ou une clairière J’habite un écheveau de pluie la peau des murs un bois d’image J’habite au creux de mon veuvage »
(C’est pour mieux t’écrire… Lecture, écriture dans la ville. Ville de Saint-Martin-d’Hères -Maison de la Poésie Rhône-Alpes)
Comment procéder stylistiquement ?
Il importe de privilégier les phrases courtes et simples. Les phrases minimales restituent de manière intacte la sensation que le cerveau du malade offre comme véritable présent à l’entourage. Il est préférable d’éviter les phrases longues, complexes et emphatiques qui entraveront la circulation du flow de l’inconscient.
J’utilise le présent qui actualise le souvenir, lui donne davantage de force, d’acuité – lui conférant une certaine éternité. Enfin, ce qui semblait se dérober, s’enfuir à tout jamais est saisi !
Des phrases nominales où la ponctuation disparaît permettent de capter l’onirisme de certaines réminiscences. Il est essentiel d’accepter la dimension surréaliste que peut atteindre le livre et des tournures incisives, percutantes avec jeu entre images et sonorités, livreront au lecteur de véritables tableaux intérieurs – hors du commun, peints à la lisière du rêve et de la réalité : Lumière autour de mon cou L’enfant roux retrouvé
C’est ainsi que nous assistons parfois à la métamorphose d’une biographie en recueil poétique ou en journal d’instants. Quatre vers peuvent dire l’enfance, ses baisers, ses orages, ses fugues et ses retours. Il existe même, dans certaines maisons de retraite, des ateliers d’écriture de haïkus pour les malades d’Alzheimer – haïkus qui forment des moments biographiques, en cristallisant l’instant présent sur le souvenir qui revient, bien vivant, de la nuit.
La personne malade d’Alzheimer nous invite à effacer les frontières entre passé et présent, nous montrant sa perception d’un temps circulaire. Elle peut confondre, par exemple, le chandail de fillette qu’elle portait jadis avec celui d’aujourd’hui. C’est alors l’occasion de faire de l’effacement de cette frontière temporelle un petit thème d’écriture.
En chandail rouge, je suis Moi.
Réaliser la biographie d’un proche, pour lequel une maladie neurodégénérative comme la maladie d’Alzheimer a été diagnostiquée, n’est pas impossible. Non seulement ce projet réactivera la mémoire – retardant, de ce fait, la lésion irréversible des cellules cérébrales -, mais aussi il invitera le proche à lâcher prise face aux préconçus d’une biographie. Celui-ci enjambera avec le narrateur passé et présent, où l’enfance et la vieillesse se côtoient, s’accompagnant mutuellement sur un chemin qui se tracera autrement.
La meilleure façon de prendre conscience de toi, c’est d’éprouver, dans l’instant présent, ta présence dans l’écriture.
Le sais-tu ? Le fil de l’encre, toujours passant, te relie à toi-même.
Souvent, la vie te sépare de toi. Tu te perds dans les regards et les jugements des autres. Mais lorsque tu t’adonnes à ton art favori – écrire, bien sûr, mais aussi peindre, sculpter, composer -, tu es là, ici et maintenant. Les commérages s’effacent ; les épreuves disparaissent ; les entraves s’abolissent.
Quand il te semble que tu n’existes pas, quand il te semble que tu n’as pas ta place dans ce bas monde, quand il te semble que tu n’es pas né à la bonne époque, quand il te semble que tu es trop timide, trop effacé, va jusqu’au bout de la ligne ; enjambe l’espace du papier et va à la ligne. Dans le rythme de l’écriture – et de la création en général -, tu es toujours au bon moment et au bon endroit.
Place-toi à ta propre portée pour écouter ta musique intérieure. Entends le crissement de la plume, le frottement du pinceau, la vibration de chaque touche sous tes doigts ou de la corde tendue entre le ciel et toi.
Quand tu sens que tu n’avances pas dans ta vie ou que tu n’as pas pris la bonne direction, dis-toi :
– Au moins, j’avance dans mon récit, mon tableau, ma partition… Je donne un sens à mes rêves.
Prête attention à ta respiration quand tu crées. Je ne te demande pas de compter le nombre d’inspirations et d’expirations ; non ; mais je t’invite uniquement à accorder ta création à ton souffle. C’est bien ce que signifie le mot “inspiration”. Un souffle venu de très loin en soi qui se déploie, grandit dans l’espace de notre poitrine pour donner naissance à notre œuvre et à l’œuvre de notre vie à chaque instant.
Sois conscient de ta position quand tu crées. Es-tu debout ? Assis ? Éprouve le contact de tes pieds contre le sol, les points d’appui de ton corps avec la chaise ou le fauteuil… La légèreté, la fièvre, l’excitation ou une certaine pesanteur de ton bras qui travaille… Note précisément tous tes ressentis.
Et tandis que tu répertories toutes ces analogies entre le monde extérieur et ton univers intérieur, les barreaux physiques, psychologiques et spirituels s’évanouissent. Tu te libères comme un oiseau de sa cage.
Puis, sois attentif à ce qui entre dans ta pratique créative :
Une tache de lumière ? L’odeur du déjeuner ? La goutte du robinet ? Le reflet de ta table, de ton piano ou de ton chevalet dans le verre d’eau ?
Ta page ou ta toile contiennent tout ce qui se dépose, parfois de manière très subtile ou invisible – un minuscule pollen venu de la fenêtre ouverte, un flocon de neige qui a déjà fondu…
L’acuité d’une telle attention devient méditation et intention : l’intention de créer à partir de ce qui est et de qui tu es dans ce qui est.
Ton champ de conscience, vaste espace de création que matérialisent la page ou la toile, est la preuve que tu es vivant car tu crées ta vie à chaque mot, chaque touche de couleur, chaque note – indépendamment de toutes les douleurs endurées, de toutes les souffrances traversées.
Il est donc très loin de toi, le point final…
Ton existence est un voyage dans ta créativité qui te permet d’atteindre la majuscule d’Aujourd’hui – juste la majuscule du mot Aujourd’hui, à partir de laquelle la nouvelle phrase de ta journée commence.
Aux premières heures de sa vie, elle tenta de téter sa mère. Mais il n’y avait pas une seule goutte de lait sur ses lèvres.
Assoiffée d’amour, elle chercha une autre épaule maternelle sur laquelle se reposer en ce bas monde. Sa quête demeura vaine.
Elle voulut alors s’abreuver au lait des étoiles. Hélas ! Celles-ci étaient beaucoup trop lointaines !
Au cœur de sa solitude, elle découvrit les mots. Chacun était une goutte précieuse pour sa vie. Elle s’en gorgeait quand le silence remplissait sa chambre. Plus tard, elle ressentit combien les poèmes – ceux qu’elle lisait et ceux qu’elle composait elle-même – la désaltéraient.
Elle sut ainsi, de jour en jour, que son cœur était une outre pleine de ce lait universel qui la traversait, avant de s’épancher sur chaque feuillet.
Cette outre intérieure dont elle sondait la profondeur et l’inépuisable abondance, c’était la Poésie.
Un matin, elle écrivit avec contentement, au centre de la nouvelle page blanche, avec son encre habituelle, d’un bleu laiteux :
Je suis nourrie.
Assurément, elle pouvait créer des constellations et tracer des chemins lactés qui y menaient. Alors, la peur du manque et de la soif s’effaça. Le chagrin de sa prime enfance se tarit.
Elle écrivit. Elle guérit.
D’aube en aube, le lait bleu de ses poèmes la désaltérait quand il passait par sa bouche et franchissait ses lèvres.
Au soir de sa vie qu’elle avait dédiée à sa mission
Faire perler sur toutes les bouches, partout où je vais les mots jaillis de mon cœur de lait,
elle inscrivit sur la couverture de son ultime cahier :