Publié dans C'est ma vie !, Créavie, Toute petite je

Cinq faits majeurs de mon enfance

Le jour où j’ai découvert que je savais lire.

Je me promenais en voiture avec ma mère et je pouvais déchiffrer les panneaux. J’ai senti alors que j’avais un immense pouvoir sur le monde. Celui-ci était moins effrayant, moins mystérieux. Cette découverte fut le résultat d’un long processus. J’apprenais à lire et à écrire dans la blonde lumière de la véranda en été. Je me souviens de la collection des magazines Miko – un ours en peluche brun à qui il arrivait plein d’aventures et qui m’avait initiée aux mots.


Le jour où j’ai écrit mon premier poème.

Il commençait par « Si j’avais… » et j’y inscrivais une liste de mes rêves – comme aujourd’hui ! J’ai ensuite pris mes crayons de couleurs et j’ai fait un dessin à côté – une maison, un nuage dansant devant le soleil et une verte vallée. C’était un cahier orange que j’ai interrompu puis repris en y notant mes poèmes plus tourmentés d’adolescente. J’ai coutume de l’appeler dans ma mémoire Le Cahier de mes sept ans.


Les vacances chez mes grands-parents paternels.

Ils m’emmenaient à Cora pour m’acheter plein de jouets que je voyais scintiller avec joie sous leur emballage doré. J’écrivais en plein coeur du mois de Juillet une lettre au Père Noël. Je me souviens aussi du jour frais de Pâques où je devais trouver les oeufs qu’ils avaient cachés – là sous une feuille, ici derrière le hibou de pierre. Je me réjouissais d’apercevoir de loin la lueur de leurs couleurs.


Les après-midi d’été quand mon voisin pointait le fusil de sa fenêtre et tirait sur quelques oiseaux du jardin – Pan ! Pan !

Je voyais les oiseaux tourbillonner et tomber, ailes écartées. Je retrouvais plus tard leur tache de sang dans l’herbe. Ce voisin m’épiait derrière le grillage. Je sentais son regard peser sur mon cou, mes épaules, mes hanches de petite fille qui ignorait l’existence du vice. Le drame pouvait surgir n’importe quand. N’importe quand le fusil pouvait sortir lentement de la fenêtre et les balles siffler. Cela pouvait se produire quand nous jouions dehors. Un jour, une balle a fait un trou dans le mur blanc des dépendances. J’ai su alors que le mal se donnait le droit de surgir à n’importe quel moment.


Le soir où j’ai dit à table qu’il y avait du feu dans les étoiles.

Je ne savais pas comment je le savais. Une sorte d’intuition qui précédait ma naissance. Mon père s’en est étonné. Il m’a harcelée de questions. J’ai alors pressenti que je possédais, bien cachée en moi, une connaissance qui m’aiderait à traverser les aléas de mon existence. Je pouvais prier mon étoile – elle serait toujours là car son feu brillait en moi !

Géraldine Andrée

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Noter chaque jour le moment et l’endroit

Noter chaque jour le moment et l’endroit où j’écris.
Plus tard, au fil de la relecture de mes pages, recueillir ces notes sous forme de liste et en faire un poème, une sorte de voyage à travers une succession de paysages d’écriture comme, par exemple,

J’écris en ce soir de décembre sous la lampe de mon enfance
J’écris dans le train de 15 h 39 qui démarre
J’écris près du lilas d’avril
J’écris au bord de la lumière de l’aube
J’écris non loin de l’océan qui commence sa marée
J’écris parmi les miettes du croissant du petit déjeuner 
J’écris en cachette pendant cette réunion soporifique de 16 heures
J’écris dans le jardin qu’un ami m’a prêté
J’écris comme chaque vendredi quand l’air se fait plus léger

Aujourd’hui j’ai écrit 
Journal, Bonjour !
Il pleut et je t’écris sur ma petite table ronde derrière le store blanc. Les gouttes ont leur raison d’être comme mes mots.

Toute une liste de vies
à poursuivre…

Géraldine Andrée


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A chaque mot sur la page

A chaque mot sur la page
ma main prend de l’âge
mais ce que j’écris
J’aime le reflet de la lune dans la rosée du chemin
demeurera toujours jeune
comme si c’était la page du tout premier matin
qu’invite un signe de ma main

Géraldine Andrée

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Légère, si légère…

Depuis le décès de mon père et la maladie d’Alzheimer de ma mère, je profite pleinement de la Vie.

Ecrite comme cela, cette phrase peut en choquer plus d’un.
Alors, je rectifie :

Depuis le décès de mon père et la maladie d’Alzheimer de ma mère, je sais la Vie fragile alors je fais tout pour la rendre légère.

Quarante ans ou même quatre-vingts ans passent en un clin d’oeil. Et on se retrouve inéluctablement en deuil. Un jour, viendra mon tour.

Les visages, les voix, les regards s’effacent et il ne reste que les miroirs. On se demande même si on n’a pas rêvé tous ces gens avec qui on a vécu si longtemps.

Alors, je suis attentive au battement d’aile de chaque instant.

Une sortie à l’opéra imprévue avec un vieil ami ? Vite ! Je m’achète un sandwich pour l’entracte et j’y vais.

J’ouvre grand la fenêtre quand il fait soleil. Qu’importe que les insectes entrent.

Et je ne ferme pas les volets s’il pleut. J’aime entendre les notes des gouttes contre la vitre et tant pis si elles laissent ensuite des ronds de silence que mon chiffon devra enlever.

Je lis ou j’écris au coeur de la nuit. Avoir les yeux cernés le lendemain au travail n’est pas très grave.

Je suis libre pour le Grand Amour.

Je craque pour l’achat d’une belle robe, même si cela fait un trou dans mon budget.

Je projette un grand voyage après avoir rénové ma maison. Je n’ai pas oublié l’élan de la première vague de Méditerranée.

Je ne m’encombre plus de gens toxiques qui vous mangent l’âme par petit bout. Hop ! A la porte !

Je ris des bêtises de mes élèves.

Je suis attentive au papillon d’or qui précède ma sortie de l’école.

J’écoute l’Arpeggiata en boucle.

Bien sûr, je pleure encore souvent mais je m’amuse aussi comme quand j’avais dix-sept ans.

Depuis le décès de mon père et la maladie d’Alzheimer de ma mère, je sais que la Vie peut s’envoler à tout instant.

Alors, je la rends légère, si légère,
comme un souffle de lumière.

Géraldine Andrée

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Deux brins de violette

Tu es entrée en maison de retraite mercredi après-midi, pas loin de l’Hôpital Central.


La chambre est petite et claire. Pas de place pour les souvenirs et encore moins pour les fantômes.


Tu n’as pas tellement de bagages. Toi qui aimais t’entourer de choses matérielles, tu te fais désormais légère.


Je t’ai apporté un de mes pullovers et une paire de collants chauds.
Tu as voulu me les rendre, en me disant qu’ici il n’y avait pas de courant d’air.
Bien sûr, j’ai refusé.


Tu ne caches plus rien, entourée que tu es de magazines people, comme ta mère autrefois.


Tu m’as regardée longuement, te demandant à voix haute si je te ressemblais.


Autrefois, je me serais offusquée.
Aujourd’hui, j’ai ri.
Dans la maladie, les questions sensibles perdent toute leur gravité.


On a discuté d’une maison fictive qui m’appartient et que je serais censée rénover dans un lieu qui a le même nom qu’ici mais qui est bien différent.
J’ai fermé les yeux et j’ai visualisé la maison. Je la veux entourée d’un jardin. Peu importe où.


Au moment de se quitter, tu m’as montré de jeunes violettes qui étoilaient l’allée.
Le printemps est précoce, cette année.
Tu as remarqué qu’il faisait enfin jour à dix-sept heures.
J’ai dit C’est super.


Alors que je fermais mon manteau, tu t’es baissée comme une enfant malicieuse et tu as cueilli deux brins de violette que tu m’as offerts.
Je t’ai dit Merci et j’ai approché mon visage de leur parfum.
Ainsi, tous ces jours de folie, d’angoisse, d’hallucination se métamorphosaient en deux frêles violettes bleues, bien ouvertes.


J’ai respiré leur fraîche senteur de jeune fille sur tout le chemin du retour qui traverse la ville.


Je les ai laissées se baigner à mi collerette dans ma tasse à café. Quand j’allume la lampe, je vois leur ombre inclinée sur la feuille blanche de mon carnet sur lequel j’ai noté ton nouveau numéro de téléphone.


On dit que les violettes sont les fleurs du deuil.
Les veuves les accrochaient jadis à la dentelle noire de leur mantille.
Moi, je crois qu’elles sont celles du changement.


Depuis mercredi après-midi, tu as franchi un autre seuil.
Et je t’y laisse avec, entre mes doigts, les deux petites fleurs de ta cueillette…
jusqu’à la prochaine fois.

Géraldine

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Départ

J’ai dû faire hospitaliser ma mère ce soir.

Elle avait mis le couvert pour mon père et les deux enfants quand elles rentreraient de l’école.

Elle m’a demandé dix fois d’aller apporter le dîner à mon père.
« Si tu ne le fais pas, je vais le faire, moi »
qu’elle m’a dit avec son ton toujours très autoritaire.

Elle apporte de la soupe à des personnes absentes. Des filles qui me ressemblent et qui ont mon prénom. Et pendant ce temps-là, le dîner brûle.

Puis elle fait ses valises en disant qu’elle veut partir à T. qui est comme ici mais pas tout à fait. Il faut voir si on n’est pas mieux ici et demander à la cartomancienne.

Le ciel, pourtant, était beau. La rose du crépuscule s’allumait au dessus des toits.
En un autre temps, j’aurais pu lire un bon livre sur la terrasse.

Après son départ, j’ai rangé les couverts des enfants qui avaient grandi.
Et l’assiette de mon père parti dans un autre pays.
J’ai lavé l’assiette dans laquelle elle avait déjà pris son dîner.
J’ai observé la cuisine, la corbeille de noix encore pleine, les pommes bien rouges sur le buffet.

Je suis retournée dans la chambre de jadis. En soulevant le couvercle d’une boîte à chaussures, j’ai trouvé un cahier qu’elle m’avait offert et qui ressemblait au cahier de mes dix-sept ans où j’écrivais mes premiers poèmes. Une couverture avec Donald et Spirou. Et des pages toutes blanches qui m’attendaient finalement depuis mon adolescence. Je l’ai rangé dans mon sac à mains.

J’ai fermé les volets, éteint toutes les lumières, laissé sur le lit un pull qu’elle avait parfaitement réparé au temps où il y avait des mites dans la maison. Les trous comblés ne se voyaient pas.

Puis j’ai fermé la porte.


J’ai dit à mon enfant intérieure :
« N’aie pas peur ;
je connais bien le chemin. »

Et nous sommes parties ensemble dans la nuit 
jusqu’à chez moi.

Géraldine
Journal
28 février 2019

Publié dans Créavie, Le cahier de mon âme, Méditations pour un rêve

J’écris pour retrouver le murmure de l’eau de mon enfance

J’écris pour retrouver le murmure de l’eau de mon enfance.
J’en ai bien souvenance :
il était vif et brillant au soleil,
riche de pétales, de brindilles, de branchettes,
de feux qu’allumait en lui le reflet du ciel.
Parfois, il s’enroulait autour d’une souche
puis reprenait sa course
entre les lèvres de la rive,
toujours plus rapide,
toujours plus ivre.
Et s’il disparaissait un instant
sous un peu de limon
ou quelques racines,
c’était pour mieux rejaillir
et faire signe
par des méandres
qui se dessinaient sous mon doigt
et il me semblait
que c’était moi l’artiste.
Souvent, la lumière
de l’encre qui sèche
doucement au soleil
me le rappelle
mais le silence
me prouve
qu’il n’est pas encore là.
Alors, je recommence.
Je recommence.

J’écris pour retrouver le murmure de l’eau de mon enfance.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Mon aïeul, mon ami., Un cahier blanc pour mon deuil

Tu me regardes

Tu me regardes toujours sur la photo,
que je me décale à gauche ou à droite,
que je reste assise ou que je me lève,
que je m’approche ou que je m’éloigne,
que je rêve ou que je sois consciente des épreuves de mes veilles,
tu me regardes.

Et même lorsque je me tourne vers la fenêtre
pour écrire sans te voir,
pour ne faire confiance qu’à ma mémoire,
tu me regardes à travers ces mots
qui brillent dans leur encre noire.

La page est ce cadre
où m’apparaît
à chaque reflet du jour
ton visage.
Je n’ai alors

plus le droit
de te juger sans égard
car il me semble
que je vois les choses
qui nous entourent

avec ton regard.

Géraldine Andrée

Dans le cadre de la page, ton invisible regard.
Publié dans C'est la Vie !, Créavie, Le cahier de mon âme, Un cahier blanc pour mon deuil

Ce message de mon père obtenu ce soir par écriture automatique

Ce message de mon père ce soir
obtenu par écriture automatique

Ne sois pas triste
il y aura toujours des moments éclos comme des fleurs des champs
Je marche parmi elles
J’ai toujours aimé la nature et ses murmures
J’ai retrouvé mes jambes d’enfant légères sans la douleur de leurs grosses artères bleues
le chien noir
le jardin d’antan
et je t’envoie ces paroles dans le temps

Écris ici que je pense à toi
Je veux que mon absence se fasse Joie

G et G

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Apparition

Parfois ton nom apparaît et je crois que c’est toi. Ton nom porte ton visage comme si je te rencontrais au détour d’une rue.

Il m’a semblé te croiser un jour, dans une rue de Londres.
C’était en l’espace d’une seconde.
J’avais alors quatorze ans.
J’ai cru reconnaître ta frêle silhouette, ton manteau rouge, ta tête à moitié chauve déjà, la fine monture de tes lunettes.
Une joyeuse certitude a éclairé mon coeur : n’importe où dans le monde, tu étais là. Je n’avais pas à me sentir seule.
J’ai oublié que cette apparition ne pouvait être toi qui soudais sûrement deux fils électriques à ce moment précis sous la lampe de ton bureau. 
Le temps que j’admette cette logique,
la silhouette avait disparu au milieu de la foule grise.

Il en est de même aujourd’hui.
S’il m’arrive de croiser ton nom au détour d’une ligne, d’une page ou d’une feuille de journal, je crois te reconnaître immédiatement.
Ton nom, Guy, porte nécessairement ton regard, ton visage, ton manteau rouge, tes lunettes.
Il me fait face et je suis toute heureuse de cette rencontre.
J’oublie que ce nom désigne tant d’hommes aux visages, aux yeux et aux vêtements différents.
J’oublie que ce nom n’est pas le signe de ton apparition.

Bien sûr, il suffit d’une seule seconde pour que je me ravise.
Et ta présence s’efface, telle une ombre svelte, parmi les phrases grises.
Mais dans le bref instant qui sépare l’illusion de la prise de conscience, mon coeur s’éclaire
comme jadis, dans cette rue d’Angleterre.
Trois lettres me font oublier, le temps de ma surprise, que je suis seule au monde
et qu’il me faut trouver ma route
avec le souvenir de ton nom qui appartient aussi à d’autres.

Géraldine Andrée