Je me suis fabriqué une tasse de papier
que je vais remplir de petits mots
au fur et à mesure
que ma vie
s’écoulera
Et voilà
© Géraldine
Je me suis fabriqué une tasse de papier
que je vais remplir de petits mots
au fur et à mesure
que ma vie
s’écoulera
Et voilà
© Géraldine
Elle a fini d’écrire
pour aujourd’hui
Elle pose donc
ses mains
sur ses genoux
et regarde
la lumière
rousse
qui trace
une phrase
fugitive
sur les murs
de sa chambre
qui deviennent
pour quelques
instants
les pages
blondes
d’un livre
dont l’incipit
s’efface
déjà
C’est ainsi
Aucune maille
de mots
aucun fil
d’encre
ne peut retenir
le temps
ce poisson
qui glisse
vers un point
si profond
si lointain
qu’elle sait
qu’un matin
elle renoncera
à le suivre
même
si elle se dit
avec confiance
que pour l’attraper
il lui faut continuer
à écrire
à tisser
le filet
de ses textes
chaque jour
de sa vie
que Dieu fait
et accepter
de mourir
intérieurement
en plongeant
la tête
la première
dans tout
ce blanc
©Géraldine Andrée
L’écriture est inconditionnelle. Une feuille de papier avec un stylo suffit.
Il arrive qu’elle me console de la Vie.
Qu’importe où je suis : dans un immense désert ou dans une grande métropole. L’écriture est un lieu que j’habite instantanément.
Qu’importe que je me sente exilée au milieu des autres : j’ai ma place au bord de la marge et je me reconnais immédiatement dans le premier mot.
Même si, parfois, j’ai l’impression d’être étrangère en ce monde, l’écriture m’intègre à l’espace devant moi. Elle me relie à l’Univers, car elle est tous les univers possibles réunis, toutes les pensées, toutes les émotions d’un héros ou d’une héroïne qui vit très loin de moi, mais qui me ressemble et que j’appelle mon prochain.
Quand j’écris, les contraires se rejoignent. La joie est la face cachée de la tristesse, et la tristesse est la face cachée de la joie. La gratitude découle de mes épreuves. Tous les sentiments antagonistes sont acceptables et acceptés.
L’écriture ne me juge pas. Quelles que soient mes actions, quelles que soient mes opinions limitantes et la manière avec laquelle je me considère et je me présente devant la page, les mots apparaissent, me saluent et me regardent avec complicité.
Je peux écrire n’importe comment : à genoux, assise, couchée. Dans un train, dans ma chambre, dans un café bruyant. L’écriture m’enveloppe dans la soie de son silence. Je disparais en elle. Plus personne ne me voit. Je m’efface pour la laisser exister. Et c’est alors que je suis placée devant cette évidence : je suis vivante, ranimée par cette voix omnisciente qui murmure en moi.
Je peux écrire bien apprêtée, parfaitement maquillée, ou en pyjama, cheveux hirsutes. Pour un poème, l’apparence ne compte pas. Il est le chemin qui me mène à l’intérieur de moi. Une histoire ne se sauvera jamais parce que j’ai les mains tachées de chocolat. Le papier est capable de tout supporter, y compris quelques taches, parce que seul prime ce contact avec ma main. Telle est l’intimité de l’écriture.
Par conséquent, je me libère tellement que je franchis toutes les lignes. Les frontières me laissent passer. Je me fais le témoin de l’irrévocable qui est rappelé, de l’irréversible qui revient. Un ami perdu s’assoit au petit matin dans le bar californien de mon histoire et nous conversons comme si nous ne nous étions jamais quittés. Les anciens printemps font refleurir le parterre de pervenches saccagé. La maison détruite m’ouvre sa porte. Je trouve auprès d’une majuscule la trace de la promenade du chat de mon enfance. Je saisis l’inaccessible, tandis que mes soucis se retirent au large de la page qui se prolonge, s’expanse selon mes confidences. Je découvre que je détiens le pouvoir sur cet océan.
Puis, bien plus tard, je touche le rivage de la mort. Et là, je vois tous mes défunts assis autour d’un feu. Mon encre circule en eux. Je reviens de cette vision de résurrection avec, dans mes mots, leurs yeux.
Dans l’espace-temps inconditionnel de l’écriture, l’hippopotame et la brindille échangent, depuis la préhistoire, sur leur condition d’être vivant. Et c’est ainsi que je prends conscience de la perpétuelle correspondance dans la nuit entre le mot et l’étoile.
Je doute alors d’être une écrivaine.
Ne serais-je pas, en effet, celle qui tend simplement le fil de son encre entre toutes les fenêtres du monde, à partir de la fenêtre de mon cahier solitaire, sans attendre aucun signe de réponse ?
Géraldine
J’écris parce que je sais que Tout
– et surtout ce jardin avec ses feuilles qui se penchent sur mon épaule, son murmure venu de la source, son sentier que mon pas entrouvre, la neige d’or de son forsythia, ses belles de nuit qui s’apprêtent pour les étoiles, ses rires égrenés, sa luciole échappée du thym –
peut s’effacer
de bon matin.
Géraldine
Je me souviens
de l’ultime grain
de raisin
de la saison :
le minuscule point
roux,
premier signe
de décomposition,
à la période
où la pluie
fouette
la vitre…
Vite !
Qu’il crépite
sur la langue,
avant qu’il ne soit trop tard !
Et je me souviens
de la larme versée
par sa peau
ouverte,
de cet éclat
de sanglot
qui rejoint
ma gorge.
Il y aura, certes,
d’autres vendanges…
Mais à chaque morte-
saison,
je note
sur mon journal intime
la toute petite
récolte
de grains
ultimes,
détachés
de ces grappes
d’instants
que la vigne
de mes souvenirs
destine
à mon sourire.
Géraldine
Je me souviens. J’avais commencé un cahier de Toi à Moi, de Moi à Toi, dédié à notre relation par-delà le temps et l’espace, cahier que j’ai transformé ensuite en pages du matin, comme autant de lettres que je t’envoie.
J’ai cherché pendant longtemps le murmure d’une voix, un souffle peut-être. Mais je n’entendais que le sang du silence qui circulait dans l’appartement vide. Rien d’autre.
Il n’y avait rien à attendre de l’ombre. Rien à espérer. Rien à découvrir. Alors, j’ai ouvert les volets et j’ai laissé le soleil baigner toutes les pièces de ma solitude.
Dans la salle à manger, une pile de cartons. Premier bûcher funéraire dressé. Les larmes dans les yeux, je me suis retrouvée dans les vieilles photos de ma jeunesse. Moi, dessinant à l’âge de cinq ans, vêtue de ma robe fleurie, et souriant, surprise devant l’éclair blanc du flash. Puis moi, à l’âge de seize ans, souriant de profil, avec mes boucles d’oreille roses et ma mèche blonde sur le front. Ai-je été Moi à ce moment-là, cette Autre, cette jeune fille qui ignorait la douleur qu’elle allait vivre ?
Sont venus dans ma main des carnets d’adolescence, des cahiers griffonnés qui s’effeuillent, car leur vieille reliure se détache à la lecture, des poèmes tapés à la machine à écrire – mon style n’était pas si différent de celui d’aujourd’hui – et surtout le cahier orange de mes sept ans, ce cahier de poèmes et de dessins entremêlés.
Je m’attendais à retrouver un foulard fleuri d’où s’échappait jadis le rire de ma mère, un foulard qui ne remplacerait pas sa peau mais qui en était le souvenir.
Et c’était moi que je retrouvais, l’adolescente triste et discrète qui écrivait pour lutter contre l’effacement dans sa famille, qui vivait pour écrire mais qui, surtout, écrivait pour vivre.
Je me sentais si petite face à ce vide qu’était devenu l’appartement familial. Aussi suis-je passée à la pièce de gauche, celle du cœur finalement, l’ancien salon de mes parents.
Il y avait là un deuxième bûcher funéraire composé de choses et d’autres – cadres brisés, portraits fracturés, vieux papiers d’héritage pour une maison depuis longtemps vendue, photos de la fille que je voulais oublier.
Et, alors que j’étais si désespérée, je t’ai rencontrée dans tes livres, toi l’aïeule, dans ta maison de Montmorency, écrivant sous les feuillages, le visage tourné vers mon regard, comme si tu savais que j’allais naître et que tu allais me reconnaître… plus tard, bien plus tard…
J’ai feuilleté tes cahiers de cuir brun, tes carnets à la couverture rousse comme les fleurs rouies de ton jardin. J’ai suivi le chemin de ton écriture fine, alerte, légèrement déhanchée… Un sentier frêle pour mes yeux voilés à travers lequel mon index m’a guidée.
J’ai traversé nos paysages communs d’écriture : un verger, une forêt, une maison-refuge pendant l’Occupation, le retour à la terre natale, le visage de ton père, un repas de Noël où il était encore là… Tous ces thèmes que j’explorais dans mes poèmes figuraient déjà dans ces pages que tu avais écrites avant ma naissance. C’est comme si tu m’avais transfusé le sang de ta poésie.
Je suis revenue à la salle à manger, au bûcher funéraire de tous les anciens Moi que je fus. Et elle était là, Géraldine, dans la lumière d’une terrasse matinale, point de départ pour l’inspiration d’une nouvelle décrivant la relation tragique entre deux amants.
Je suis ensuite revenue à tes textes dans le salon, à l’adolescente que tu avais été, toi aussi, et qui pouvait mourir pour un chagrin d’amour. Nos cahiers se faisaient l’écho l’un de l’autre dans le silence de la maison abandonnée. Ma trace continuait ta trace ; ta trace rendait visible la mienne ; nos deux chemins se superposaient ; nos mots se mêlaient, se répondaient par-delà la rive qui nous sépare – toi la défunte, moi la vivante. Pour nous deux, la page est cette neige un peu jaunie à travers laquelle nous nous promenons, où nous conversons en sourdine.
Aujourd’hui, je comprends mieux le titre de mon journal intime de 2017 : de Toi à Moi ; de Moi à Toi.
Les deux pièces de la maison vide – l’une contenant tes manuscrits ; l’autre contenant mes manuscrits – se font face comme les deux pages d’un recueil de souvenirs à remplir.
J’ai emporté tes cahiers avec les miens. Toi et moi, nous avons pris ensemble le train du retour vers ma maison.
Peut-être n’ai-je pas vécu toute cette souffrance en vain. Moi qui venais en quête d’un souvenir de mes parents dont ma sœur m’avait définitivement spoliée, c’est ton souvenir que j’ai recueilli ; ce sont toutes ces feuilles de toi que j’ai rassemblées. Le fil de l’encre nous relie à jamais. L’écriture m’a aidée à franchir l’espace-temps qui nous sépare.
Grâce à tes cahiers, je peux affirmer maintenant que j’écris. Je m’en sens légitime, car j’ai tes journaux intimes pour héritage.
Grâce à ta vie, je peux affirmer maintenant que ma vie a un sens. Je peux poursuivre la phrase interrompue de ton existence. De gauche à droite, du cœur à l’esprit, puisque tel est le sens de l’écriture.
Et c’est promis : de ta vie, de tes témoignages, de tes récits, de nos expériences semblables, des événements karmiques qui nous réunissent, je ferai un livre.
Notre double biographie. Deux fenêtres côte à côte ouvertes.
Géraldine avec Berthe
Écrire pour quoi?
Que faut-il vivre pour écrire ?
La vie doit-elle être à la hauteur de l’écriture
ou l’écriture à la hauteur de la vie ?
Qu’écrire,
sinon le bruissement
de chaque feuille
que l’on tourne,
signe du deuil
de chaque jour ?
Que chercher,
sinon le reflet de soi-même
dans le reflet de l’encre ?
Écrire sans rien attendre
de l’écriture,
aucune œuvre magistrale,
juste pour le mouvement
de la plume
vers son cœur,
parce que la vie
nous attend
ici et maintenant…
Géraldine Andrée![]()
Alors, je me suis dit :
– Ouvre la fenêtre de ton carnet !
Et c’est ainsi que le noisetier m’est apparu, au milieu de la rosée et des rires des enfants qui ont vieilli…
J’avais perdu la foi de revoir le noisetier d’autrefois et pourtant, le ciel me l’a rendu et l’a enraciné dans ma mémoire.
J’ai compris que ses feuilles étaient désormais ma famille et que ses branches tremblantes dans le vent seraient pour toujours mon refuge le plus sûr.
Tout ce que j’ai confié à son ombre du haut de mes dix ans s’est envolé.
Mais cette ombre et moi, nous nous souvenons que ces confidences ont été déposées là où s’inscrivit la trace de mes genoux. Je ne reproche pas aux neiges et aux pluies d’avoir effacé de cette terre la preuve de l’enfant que j’étais. Je n’entretiens aucune rancœur envers le temps qui a passé, car le noisetier est aujourd’hui à la hauteur de mon cœur quand j’écris.
Finalement, j’ignore qui a attendu l’autre pour grandir. Mais je sais qu’en revenant avec ma plume vers mon ancien désir d’être aimée, je suis le noisetier, comme le noisetier est moi – l’adulte et la fillette réconciliées.
Ses feuilles et mes feuillets entretiennent une correspondance qui me fait prendre conscience que j’écris parce qu’il existe et qu’il existe parce que j’écris.
Géraldine Andrée
Est-ce bien moi, ce visage
penché sur l’écriture
de toutes ces histoires,
comme sur un miroir ?
Géraldine
Écrire si tard et si longtemps que mes mots se confondent avec la nuit
qu’il n’y a plus de frontière entre ma page et l’univers
que les deux espaces se mêlent
devant moi devenue
seule fenêtre
Géraldine