Pourquoi mettre un titre à un poème Pourquoi des rimes Pourquoi un rythme défini Moi je souhaite que mon poème soit léger tel l’oiseau qui vient se poser sur le rebord de ma fenêtre puis qui repart Qu’il roule comme une feuille sur le chemin du retour puis qu’il s’évanouisse aussi vite qu’il m’a frôlée Pourquoi ponctuer un poème Pourquoi des strophes Quand le vent joue par intermittence il fléchit les herbes qui ne deviennent qu’une succession de virgules qui tremblent juste avant qu’elles ne se redressent et qu’elles ne ploient dans l’autre sens virgules à l’envers virgules si souples qu’elles s’enlacent à son souffle C’est ce que je veux pour mon poème un frémissement un simple soupir entre deux instants Le laisser palpiter et quitter le cadre de la feuille pour qu’il ne reste que le blanc vierge de l’espace qui accueille son point de fuite
Je suis la houle des blés les méandres des champs de colzas sous la brise
Je suis l’étoile à la fenêtre la gouache séchée sur la robe verte le ventre de l’épeire au centre de sa toile
Je suis la médaille l’aurore le fétu dans l’œil de l’Autre la botte de foin bien rangée dans la grange de grand-père
Je suis la sucette de sucre d’orge les cuivres du quatorze juillet l’étincelle dans la corbeille de pommes au soleil
Je suis la crème à la vanille la pâte à crêpe de Carnaval la feuille d’arrière- saison les ailes du papillon tigré la jonquille du sentier une mèche de petite fille
Je suis le pissenlit entre les rails la couronne sur la galette des rois les bulles de la limonade servie devant l’église la croûte arrachée de la blessure le sang de la mirabelle trop mûre le teint après la crise de foie la pluie de safran sur les mariés
Je suis le raisin un peu jeune la prune déjà rouie la moutarde de ma fureur ce rire amer la rouille qui monte à la grille la première tache de cimetière sur la main de Claire le feu follet qui court à fleur de terre
Je suis ces ombrelles le long du fleuve de Chine la flamme de la bougie sa cire fondue dans la coupelle l’herbe fanée sous mon pas la crinière léonine qui pourfend l’air un peu de joie qui subsiste l’enthousiasme parfois quand mes projets ont un avenir le siège en osier de l’enfant
Je suis la lampe de chevet les grains de maïs qui crépitent sur le brasero de la plage le rayon qui danse dans le flacon d’encre le crépuscule sur les toits de Provence le cœur de la mie tendre les carreaux de la salle d’attente le thé qui infuse près du cahier le cadre de ce tableau de famille adjugé vendu le jour qui fait refleurir la tapisserie de la maison vide
Je suis l’ultime explosion du champagne la braise encore tremblante de l’espoir ce qui pétille irradie puis s’éteint les confettis de la fête jonchant la terrasse déserte la luciole qui volette dans sa frêle lueur le sable mouvant du temps l’épingle d’or du souvenir dans la nuit de la mémoire la lune penchée sur le chagrin et mon propre point final
qui flamboie juste un instant avant que je n’accepte de le voir disparaître irrémédiablement emporté par la phrase de ce poème qu’il achève de lui-même
Quand j’étais enfant, puis adolescente, aimer la vie n’allait pas de soi. Je n’osais pas être heureuse, car à la joie succédait souvent une secousse émotionnelle pour des fautes bien vénielles, par exemple, un verre renversé ou brisé.
Dans mon esprit, tout bonheur se payait.
C’est en écrivant que j’appris à m’abandonner à la joie d’être.
Je ne sais plus comment me vint l’idée d’écrire. Je revois seulement mon cahier ouvert sous la lampe de la cuisine et un poème composé en lettres de couleur.
Lorsque j’atteignis l’âge de treize ans, je découvris le plaisir de demeurer en ma propre présence – celle qui sait pour moi – dans un journal intime.
Sur ma machine à écrire Royal, je fis parler tous ceux qui étaient privés de parole – les arbres, les fleurs, les animaux, les objets. Mes mots devenaient leurs yeux.
Puis je racontai dans des nouvelles les aventures singulières d’une héroïne qui semblait descendue du ciel, sans prendre conscience encore que cette héroïne qui franchissait tous les obstacles, c’était moi, la femme résiliente, accomplie déjà.
Quand je fis l’expérience du deuil, de l’abandon ou du rejet, je fus le témoin du pouvoir magique qui résidait en moi, puisque j’étais capable de transformer, par un poème, un chagrin en jardin, ma solitude en fontaine. Je pouvais même faire entrer dans mon cahier ouvert le flocon d’un pollen, échappé d’un printemps depuis longtemps passé, et d’en reconstituer le vol, par quelques strophes alertes.
Plus tard, après une violente rupture amoureuse, je me laissai, la veille, de petits mots près de ma tasse que je lisais au matin, avant de partir au travail : « Prends soin de toi ! », « Tu es courageuse, ma chérie ! », « Vas-y ! Tu en es capable ! », « Tu es formidable et pleine de ressources ! ». Je les recopiai tous dans mon carnet intime. Je m’envoyai également des lettres comme si j’étais mon amant, et que je réunis dans un recueil bleu.
Je pris l’habitude de tenir un carnet de gratitudes sur lequel j’inscrivais tous les petits présents reçus de l’existence, même si la journée avait été mauvaise. Un seul rayon de soleil dans un ciel maussade était signifiant.
J’en suis à présent certaine :
c’est en écrivant que j’aime non seulement ma vie, mais aussi la Vie qui va de soi, en partant de moi.
Et c’est en aimant ma vie que la Vie s’écrivit à travers moi,
jusqu’à aujourd’hui.
Géraldine
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Elle a fini d’écrire pour aujourd’hui Elle pose donc ses mains sur ses genoux et regarde la lumière rousse qui trace une phrase fugitive sur les murs de sa chambre qui deviennent pour quelques instants les pages blondes d’un livre dont l’incipit s’efface déjà
C’est ainsi Aucune maille de mots aucun fil d’encre ne peut retenir le temps ce poisson qui glisse vers un point si profond si lointain qu’elle sait qu’un matin elle renoncera à le suivre
même si elle se dit avec confiance que pour l’attraper il lui faut continuer à écrire à tisser le filet de ses textes chaque jour de sa vie que Dieu fait et accepter de mourir intérieurement en plongeant la tête la première dans tout ce blanc
L’écriture est inconditionnelle. Une feuille de papier avec un stylo suffit. Il arrive qu’elle me console de la Vie.
Qu’importe où je suis : dans un immense désert ou dans une grande métropole. L’écriture est un lieu que j’habite instantanément.
Qu’importe que je me sente exilée au milieu des autres : j’ai ma place au bord de la marge et je me reconnais immédiatement dans le premier mot.
Même si, parfois, j’ai l’impression d’être étrangère en ce monde, l’écriture m’intègre à l’espace devant moi. Elle me relie à l’Univers, car elle est tous les univers possibles réunis, toutes les pensées, toutes les émotions d’un héros ou d’une héroïne qui vit très loin de moi, mais qui me ressemble et que j’appelle mon prochain.
Quand j’écris, les contraires se rejoignent. La joie est la face cachée de la tristesse, et la tristesse est la face cachée de la joie. La gratitude découle de mes épreuves. Tous les sentiments antagonistes sont acceptables et acceptés.
L’écriture ne me juge pas. Quelles que soient mes actions, quelles que soient mes opinions limitantes et la manière avec laquelle je me considère et je me présente devant la page, les mots apparaissent, me saluent et me regardent avec complicité.
Je peux écrire n’importe comment : à genoux, assise, couchée. Dans un train, dans ma chambre, dans un café bruyant. L’écriture m’enveloppe dans la soie de son silence. Je disparais en elle. Plus personne ne me voit. Je m’efface pour la laisser exister. Et c’est alors que je suis placée devant cette évidence : je suis vivante, ranimée par cette voix omnisciente qui murmure en moi.
Je peux écrire bien apprêtée, parfaitement maquillée, ou en pyjama, cheveux hirsutes. Pour un poème, l’apparence ne compte pas. Il est le chemin qui me mène à l’intérieur de moi. Une histoire ne se sauvera jamais parce que j’ai les mains tachées de chocolat. Le papier est capable de tout supporter, y compris quelques taches, parce que seul prime ce contact avec ma main. Telle est l’intimité de l’écriture.
Par conséquent, je me libère tellement que je franchis toutes les lignes. Les frontières me laissent passer. Je me fais le témoin de l’irrévocable qui est rappelé, de l’irréversible qui revient. Un ami perdu s’assoit au petit matin dans le bar californien de mon histoire et nous conversons comme si nous ne nous étions jamais quittés. Les anciens printemps font refleurir le parterre de pervenches saccagé. La maison détruite m’ouvre sa porte. Je trouve auprès d’une majuscule la trace de la promenade du chat de mon enfance. Je saisis l’inaccessible, tandis que mes soucis se retirent au large de la page qui se prolonge, s’expanse selon mes confidences. Je découvre que je détiens le pouvoir sur cet océan.
Puis, bien plus tard, je touche le rivage de la mort. Et là, je vois tous mes défunts assis autour d’un feu. Mon encre circule en eux. Je reviens de cette vision de résurrection avec, dans mes mots, leurs yeux.
Dans l’espace-temps inconditionnel de l’écriture, l’hippopotame et la brindille échangent, depuis la préhistoire, sur leur condition d’être vivant. Et c’est ainsi que je prends conscience de la perpétuelle correspondance dans la nuit entre le mot et l’étoile.
Je doute alors d’être une écrivaine.
Ne serais-je pas, en effet, celle qui tend simplement le fil de son encre entre toutes les fenêtres du monde, à partir de la fenêtre de mon cahier solitaire, sans attendre aucun signe de réponse ?
– et surtout ce jardin avec ses feuilles qui se penchent sur mon épaule, son murmure venu de la source, son sentier que mon pas entrouvre, la neige d’or de son forsythia, ses belles de nuit qui s’apprêtent pour les étoiles, ses rires égrenés, sa luciole échappée du thym –