Le départ des oies cendrées…
Je me souviens de trois spectacles dans ma vie.
Le premier dans cette ville portuaire du nord.
On arrivait à la fin de l’été. La lumière basculait déjà derrière les toits rouges et le vent qui venait de la mer était froid. Soudain, elles s’assemblaient, les oies cendrées, tourbillonnantes dans le ciel qu’elles criblaient de leurs cris. À la moitié du mois d’août, je sentais que les brumes épaisses de l’automne étaient proches et qu’il me faudrait retrouver mon poste d’enseignante exilée à l’extrême pointe du pays.
Le deuxième spectacle a eu lieu ici, dans le vieux quartier où j’habite.
Je revenais de chez le médecin que j’avais consulté pour une colique néphrétique carabinée et je me dépêchais d’aller chercher mes antibiotiques à la pharmacie avant la fermeture de midi. Soudain, une passante me tapota l’épaule, me désignant le ciel de son index tendu :
« Regardez ! C’est le moment de la migration. Évidemment ! Déjà septembre…»
Effectivement, une seule oie cendrée voletait dans le ciel gris et ses ailes ressemblaient à une virgule mouvante dans une page immense. Pendant un instant, j’ai su que le monde ne s’arrêterait pas à cause de ma douleur. Les oiseaux continueraient de migrer… vers une autre lumière, un autre été. Celle-ci allait rejoindre ses congénères. Toutes ensemble, elles effectueraient une longue traversée vers l’Afrique sensorielle ou l’Orient éblouissant.
Mais le spectacle de la migration des oies cendrées qui m’a le plus marquée remonte à septembre 2018.
Je le vis par la fenêtre de ta chambre.
Il y en eut d’abord une, puis deux, puis trois, puis quatre, puis cinq. Dix se posèrent ; vingt ; cinquante. Toute une ribambelle ; ensuite une foule ; enfin une myriade d’oies cendrées piaillant, battant rapidement des ailes pour s’entraîner à résister durant tout ce voyage qu’elles effectueraient sans pause. Ma mère et moi, nous les regardions, alignées sur les fils électriques. Certaines s’étaient posées sur les antennes ; d’autres sur les toits. Aucune ne partirait seule. Elles s’envoleraient par clan, par nuée suivant de près la précédente. J’entends encore le froissement de leurs ailes et leurs cris par-delà la vitre. Des ordres étaient lancés. Chacune savait lesquelles seraient les premières à s’élancer au-dessus de la ville. Entre elles régnait la discipline. Seule protection contre la mort.
Toi, tu faisais ta sieste, mains croisées sur le ventre :
Je t’ai dit :
« Regarde ! Les oiseaux s’en vont !
-Ah ! » as-tu murmuré, les yeux mi-clos.
Tu ne t’es pas levé. Le départ des oies t’était étranger.
C’est alors qu’une sourde nostalgie, jaillie d’une profondeur méconnue de moi-même, envahit mon cœur : celle provoquée par tous les départs pas encore vécus, pas encore pleurés, pourtant à venir. C’était sûr.
Au cœur de l’automne, toi aussi, tu t’en irais. Je l’ignorais, cependant, lorsque j’avais le front collé contre la vitre. Mais je devais le pressentir obscurément.
Pendant longtemps, je me suis demandé si toutes ces oies cendrées ne s’étaient pas réunies pour emporter ton âme avec leur seule force commune, composée de la somme de toutes leurs forces individuelles.
Mais non. Tout cela n’est que pure superstition. Dérisoire spéculation.
Il y a une heure de départ écrite pour chacun de nous.
Décidée par la nature, le cycle des saisons, de la vie, par Dieu, peut-être…
Destinée à nous faire vibrer puis disparaître, tels des points-virgules dans l’infini. La seule différence avec les oies cendrées ? Chacun part… à part, c’est-à-dire en décalé par rapport aux autres.
La traversée humaine vers un autre été loin de la terre s’effectue toujours en solitaire.
Il n’y a que dans l’univers de la page que je suis la maîtresse du temps et que j’instaure ma propre loi saisonnière.
J’aligne mes mots sauvages
sur les lignes et je les contemple ainsi,
tous réunis,
prêts à s’élancer du bord,
vers l’inconnu d’autres yeux,
mais restant tout de même ici,
légèrement penchés,
sans jamais quitter l’attache de la page,
parce que l’écriture est la seule manière
de ne pas dire adieu.
Géraldine Andrée
