Publié dans Mon aïeule, mon amie

Le village natal

Tu es partie de bon matin…

Tu as pris le bus avec les autres et tu es revenue à ton village natal,

Chaudeney que je ne peux m’empêcher de faire rimer dans le silence de mes pensées avec l’adjectif « née ».

Tu as retrouvé la place avec la fontaine claire, les bancs sous les marronniers, l’église où tu as été baptisée…

Pendant un instant, tu as cru voir la jeune Jeanne sur sa bicyclette fendre les rues comme un rayon de soleil transporté par la brise.

Le clocher a sonné midi.

Ce n’était pas l’heure de la sortie de l’école. Cela ne le serait plus jamais dans cette vie-ci.

Et pourtant, les notes du carillon ont cogné contre ton coeur comme des cailloux lancées par des chenapans qui se font la course.

Tu me dis dans un bref battement de cils :

« Tout est là.

La vie. L’enfance. Tout ça.

Moi seule je passe.

C’est moi qui ne dure pas. »

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Ce message

Ce message 
dans le rêve de ma sieste :

une voix bien claire 
derrière l’ombre des persiennes

qui annonçait 
dans la chambre de mon coeur :

ton père est absent de cette terre
mais il est présent sous une autre forme.

Appelle-le :
il viendra à toi,

aussi léger 
qu’une lettre

qu’un souffle a dépliée
pendant que tu dormais.

Géraldine Andrée

Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Demain, je ne t’écrirai pas

Demain, je ne t’écrirai pas.

Je ne te téléphonerai pas.

Je ne t’enverrai pas de carte musicale par CyberCartes sur ta ligne Wanadoo.

Rien de tout cela.

Je me souviens, il y a de cela neuf mois, le temps d’une grossesse pour ma mémoire…

J’entends encore le bruit de tes pas près des miens sur le trottoir, au coeur chaud de l’été.

Saisie par une sorte de prémonition, j’avais voulu avancer ton rendez-vous chez le cardiologue.

Tu m’as accompagnée. Le trajet à pied était assez conséquent. Tu marchais comme un jeune homme. Pas de fatigue ni d’essoufflement.

Je te demandais :

– T’es fatigué ?

Tu me répondais :

– Non ! Je pourrais marcher encore des kilomètres !

On s’est ensuite promenés dans le jardin Wilson. Je t’ai proposé une petite promenade sur les bords de la Moselle.

Mais le vent s’est levé. Il me semblait qu’il se faisait tard. J’avais peur que tu prennes un chaud et froid sur la poitrine. La météo avait d’ailleurs annoncé un orage.

Alors, nous sommes rentrés.

Tu m’as dit néanmoins :

« Pour la promenade au bord de la Moselle, cela aurait été possible. »

Tu pouvais poursuivre le chemin, prolonger la marche…

Pourtant, à peine une semaine plus tard,
je trouvai un papillon à l’angle de la fenêtre de ta chambre
dont les ailes, bordées chacune de deux iris bleus, me regardèrent longtemps avant de s’ouvrir pour l’envol.

Rien n’annonçait ton départ et pourtant, tout était prédit.

Un infarctus foudroyant t’a emporté une nuit de novembre.

Je n’ai jamais aimé l’automne.

Demain, ni carte, ni appel au téléphone.

Mais comme j’ai pris conscience depuis ta disparition que chaque jour est aujourd’hui,

je t’écris aujourd’hui.

Géraldine Andrée

Publié dans Actualité, Un cahier blanc pour mon deuil

Il n’y a plus de ligne

Il n’y a plus de lien dans la nuit
entre la maison d’enfance et moi.

La ligne téléphonique
a été coupée il y a quelques jours, je crois,

et j’entends dans le combiné
cette voix toujours jeune :

« Bonjour. Le numéro que vous avez demandé
n’est pas attribué. »

Les lampes, pourtant,
peuvent s’allumer encore ;

la plante,
quand j’ai fermé la porte,

était en fleurs.
Les couverts,

tout propres,
attendent d’être posés

pour un futur dîner
sur la table

où, il y a quelques mois,
l’on servait du boeuf aux carottes.

Mais l’ombre est désormais
l’unique invitée

et je sais combien
elle s’avance

en silence
et qu’elle n’éprouve

aucune gêne
à tout recouvrir

de son grand manteau.
Seul, le soleil

du lendemain matin
la chasse

et prend sa place
dans le fauteuil vide.

Si j’écris, ce soir,
ce poème

sous forme de lettre
pour remplacer le téléphone,

c’est parce que j’espère
que mes mots

seront des fenêtres
éclairées,

équivalentes
à celles

de l’ancienne
maison,

mais mon appel
reste

sans réponse :
il n’y a plus de ligne

dans la nuit
entre la maison d’enfance et moi.

Géraldine Andrée

Publié dans Poésie, Un cahier blanc pour mon deuil

Le vieux répertoire

Feuilleter le vieux répertoire

oublié pendant vingt ans.

Au fil des pages,

m’apercevoir

que les noms

qui désignent

des décédés

sont eux-mêmes écrits

par une main décédée.

Me poser alors

cette question :

Si j’appelais

tous ces numéros

dont l’encre

jaunit,

à quel seuil,

quel jardin,

quelle chambre

me mèneraient-ils ?

Pendant un instant,

j’aime croire

que ce sont des numéros

de l’au-delà

et que dans l’écouteur,

j’entendrais battre

le coeur

de la nuit

gonflé

par le lait des étoiles

et qu’une voix venue

de la Centrale

de l’Univers

me dirait :

Votre correspondant

est en ligne !

Nous lui transmettons

votre appel

à tire-d’aile.

Mais je ne fais rien.

Je laisse mon téléphone

en sommeil.

Je ne jetterai pas,

ce soir,

le vieux répertoire

qui s’en retourne

à l’ombre

de son tiroir.

Ensevelir les noms

pas très loin,

juste à portée de ma main

pour les faire revenir

à la lumière

après Demain…

Géraldine Andrée