L’une de mes tantes souffrait du syndrome de Diogène, une maladie psychologique qui consiste à accumuler sans cesse des objets.
Cette tante déterrait des plantes dans les jardins publics pour les replanter chez elle.
Aujourd’hui, les branches sont sèches, cassées, piquantes. Les arbustes se dressent, hirsutes. Les herbes jaunes s’emmêlent. Les pots sont fendus. La terre craquelle.
On ne trouve pas une feuille vive. Même les insectes ont fui. Ma tante ne s’occupe plus de ce jardin volé. Forcément, elle est morte.
Si elle avait laissé les plantes dans la bonne terre fraîche où elles appartenaient, où elles étaient nées, celles-ci continueraient à grandir,
à fleurir, à monter dans la lumière, à attirer des lueurs et des ailes pour les yeux de tous.
Aujourd’hui, ce jardin est étiolé derrière son grillage et ma tante en allée dans un envol vers une saison
qui n’est pas de ce monde. On ne garantit pas son éternité en confondant ce que l’on possède et ce que l’on est,
Le Tour de France a toujours été pour moi le signe délicieux que les vacances commencent.
Il me revient certains Tours de France de ma vie.
Le Tour de France que mon oncle d’Annecy regardait tout l’après-midi. La pluie de l’orage se déversait sur la maison pendant que s’alternaient à la TV les pentes ensoleillées
Le Journal du Tour de France après les informations, au moment où l’on versait la première goutte de porto dans le coeur creusé des melons de Méditerranée
Le Tour de France qui est passé tout près de chez moi alors que j’habitais à D, dans le Nord. J’étais accaparée par l’attente d’un amoureux qui vint très tard. J’entendais les cris d’encouragement et je me sentais clandestine dans mon petit studio. J’aurais dû être dehors
Le résultat du Grand Vainqueur du Tour de France que clamait un transistor par la fenêtre ouverte, dans un village du Loiret. La chaleur nous avait invités à nous installer en terrasse et à remettre la visite des châteaux au lendemain
La voix du chroniqueur du Tour de France qui s’accélérait pendant que l’on ôtait doucement les grains de sable accrochés à la peau. C’était à Bray-Dunes ou ailleurs
Puis, cette coupure de vieux journal retrouvée dans la maison de mon grand-père, et qui était tombée par hasard sur les cartons du déménagement. Il y était relaté un Tour de France datant de plus de quinze ans. J’imagine mon grand-père le lisant, tout près de son café, avant de retourner jardiner. Où étais-je ? Peut-être juste à côté, occupée à habiller ma poupée.
Il est des mots qui demandent à sortir de la nuit.
Je m’apprêtais à prendre congé de ma mère. Le ciel s’obscurcissait. La pluie semblait imminente. Je voulais rentrer vite car, chaussée de souliers ouverts, j’avais peur d’avoir les pieds mouillés si je tardais trop.
Mais ma mère continuait de bavarder avec ses copines. Il y avait là, en face de moi, une vieille femme en fauteuil roulant, les jambes bandées.
Soudain, elle a pris la parole :
« Je veux rentrer chez moi. Je veux me reposer. Il n’y a guère que ma maison qui me plaît. Je suis si fatiguée… J’ai fait de l’humanitaire, partout dans cette région – Toul, Nancy, Lunéville, Pont à Mousson…
Mais surtout, j’ai suivi mon mari en Algérie, pendant la guerre. Mon mari était gardien d’une prison de trois mille détenus dont la plupart était des membres du FLN. La prison Barberousse.
Une fois par semaine, mon mari demandait à ce que les volets fermés le soir ne soient pas rouverts le lendemain matin. Il ne fallait pas que les enfants voient quoi que ce soit. Les pièces seraient plongées dans la pénombre toute la journée.
On était pourtant réveillés très tôt par des youyous et le vacarme des gamelles et des cuillères que les prisonniers faisaient tinter en rythme contre les barreaux. Puis résonnaient les chants des fellaghas en arabe, qui accompagnaient la marche des condamnés à mort. On ne bougeait plus, terrorisés. On entendait ensuite le cahotement affreux du couperet métallique qui se baissait, se relevait, se baissait contre les tréteaux de bois et le bruit mou des têtes qui tombaient l’une après l’autre dans le panier.
Cela durait toute la journée. Une journée dédiée à la nuit, à la peur, au sang, à la mort. Et lorsqu’au soir le silence revenait, l’écho de ces bruits funèbres hantait nos oreilles comme un spectre.
Il y avait parmi les exécutés de simples ouvriers, d’humbles gens qui avaient avoué par contrainte des actes qu’ils n’avaient peut-être pas commis. Beaucoup sont passés également par les armes. «
Le chariot du repas a traversé la salle dans un tintement joyeux de couverts et de verres. Ma mère a sursauté et s’est exclamée en riant :
-J’ai cru que c’était la guerre qui revenait !
Et toutes ses copines, dont celle qui a fait ce témoignage, se sont exclamées :
– Non ! C’est l’heure du dîner !
Et l’une s’appuyant sur sa canne, l’autre faisant tourner les roues de son fauteuil pour avancer, l’autre encore s’accrochant à son déambulateur… toutes se sont dirigées vers la salle à manger.
Ma mère m’a fait un signe derrière la porte vitrée.
Dehors, il pleuvait un peu. Mais je ne me suis pas pressée. J’ai pris le temps de flâner parmi les rumeurs de la ville. Le ciel avait une teinte gris bleu. On était passé à l’heure d’été. Il ne ferait pas nuit de sitôt.
Je suis rentrée sans avoir les pieds mouillés mais tous ces mots que j’avais entendus perlaient au bord de mon coeur.
Tu es entrée en maison de retraite mercredi après-midi, pas loin de l’Hôpital Central.
La chambre est petite et claire. Pas de place pour les souvenirs et encore moins pour les fantômes.
Tu n’as pas tellement de bagages. Toi qui aimais t’entourer de choses matérielles, tu te fais désormais légère.
Je t’ai apporté un de mes pullovers et une paire de collants chauds. Tu as voulu me les rendre, en me disant qu’ici il n’y avait pas de courant d’air. Bien sûr, j’ai refusé.
Tu ne caches plus rien, entourée que tu es de magazines people, comme ta mère autrefois.
Tu m’as regardée longuement, te demandant à voix haute si je te ressemblais.
Autrefois, je me serais offusquée. Aujourd’hui, j’ai ri. Dans la maladie, les questions sensibles perdent toute leur gravité.
On a discuté d’une maison fictive qui m’appartient et que je serais censée rénover dans un lieu qui a le même nom qu’ici mais qui est bien différent. J’ai fermé les yeux et j’ai visualisé la maison. Je la veux entourée d’un jardin. Peu importe où.
Au moment de se quitter, tu m’as montré de jeunes violettes qui étoilaient l’allée. Le printemps est précoce, cette année. Tu as remarqué qu’il faisait enfin jour à dix-sept heures. J’ai dit C’est super.
Alors que je fermais mon manteau, tu t’es baissée comme une enfant malicieuse et tu as cueilli deux brins de violette que tu m’as offerts. Je t’ai dit Merci et j’ai approché mon visage de leur parfum. Ainsi, tous ces jours de folie, d’angoisse, d’hallucination se métamorphosaient en deux frêles violettes bleues, bien ouvertes.
J’ai respiré leur fraîche senteur de jeune fille sur tout le chemin du retour qui traverse la ville.
Je les ai laissées se baigner à mi collerette dans ma tasse à café. Quand j’allume la lampe, je vois leur ombre inclinée sur la feuille blanche de mon carnet sur lequel j’ai noté ton nouveau numéro de téléphone.
On dit que les violettes sont les fleurs du deuil. Les veuves les accrochaient jadis à la dentelle noire de leur mantille. Moi, je crois qu’elles sont celles du changement.
Depuis mercredi après-midi, tu as franchi un autre seuil. Et je t’y laisse avec, entre mes doigts, les deux petites fleurs de ta cueillette… jusqu’à la prochaine fois.
Je franchis le pont qui sépare 2018 de 2019 en me laissant porter par le souffle de ce qui vient à moi, dans l’éclat d’un seul instant… Il est une respiration qui descend des étoiles. Elle seule m’importe.
Pour cette nouvelle année,
je fais moins de projets,
sinon celui, vaste, de me laisser porter par le temps qui passe.
Mon défi : ne pas m’emprisonner dans trop d’objectifs, qui, non tenus, font naître la culpabilité.
Ne pas m’efforcer de rentrer dans des cases toutes faites. Ne pas oublier aussi qu’on peut se maltraiter dans le développement personnel.
Je veux me laisser guider par mes envies, mes désirs, mes besoins – ma vérité, vraie pour moi et incomparable à nulle autre.
Choisir ce que je veux éprouver, expérimenter. Donner la priorité à mon âme.
Ecouter davantage mon corps, mon intuition.
Ecrire des textes selon mon coeur.
Continuer mon journal bien sûr.
Lire régulièrement des livres de littérature moderne. Relire les livres et revoir les films que j’adore depuis ma jeunesse.
Placer mon énergie dans ce qui me fait vibrer, dans ce qui me donne du plaisir.
Couper tout lien avec les gens toxiques, négatifs, méchants – en un mot, obscurs.
Ne pas me laisser tirer vers le bas.
M’enraciner pour mieux grandir vers le ciel.
Hiberner si cela m’est nécessaire.
Et au printemps, sortir, me promener, me recueillir dans la nature.
Remonter la pente du Crève-Coeur comme quand j’étais enfant, à pied, sans ma bicyclette rouge – car les temps ont changé – et admirer depuis le lavoir ma ville natale.
Ramasser des feuilles, des fleurs et les glisser entre les pages de mon carnet de notes.
Ecrire les textes que j’aime. Partir en vacances – Canaries, Réunion… -. Les étoiles, en effet, me demandent de faire ce grand voyage.
Me rassasier d’eau, de lumière, de vent.
Mon père est parti pour cette vie. Ce qui n’a pas été dit ne le sera plus jamais. Ce qui a été gagné l’est à jamais – j’ai su, par exemple, dans ces derniers jours, à l’occasion d’une promenade dans le jardin, qu’il savait dater l’âge d’un arbre.
Mon père a franchi la frontière mais je peux le faire revenir par l’écriture.
Le fil de l’encre inverse le cours du temps et me ramène mon père.
Ses pas sont devenus des mots.
Il faudra que j’écrive sur le voile de silence qui recouvrit mon visage quand j’appris sa disparition.
Aujourd’hui, le voile s’est levé. Je vais continuer à écrire sur lui, sur moi parallèlement au fait que je poursuive ma vie.
La preuve de cette vie : publier un recueil de poèmes qui lui seront dédiés – cette année ou plus tard. C’est mon seul projet qui prendra bien tout son temps car rien ne presse face à l’éternité.
Je souhaite une belle année à toutes celles et tous ceux qui passeront par hasard ici
et je vous dédie pour bien la commencer cette chanson intimiste de Sting
Dans le très beau film Quelques heures de printemps, lorsqu’il est demandé à Madame Evrard si elle a eu une belle vie, celle-ci répond :
« C’est ma vie. »
Une vie entièrement vécue avec ses malheurs (un mari difficile, un fils distant) et ses bonheurs (les beautés et bontés du jardin, un voisinage agréable).
Une vie en apparence banale.
Mais une vie unique.
Déclarer ainsi
« C’est ma vie »,
c’est l’accepter telle qu’elle est, sans vouloir rien changer et ce n’est surtout pas se lamenter sur cette pseudo vie rêvée que l’on n’a pas eue.
Peu importent les événements (mariage, naissance, baptême, deuil, chômage, divorce).
L’essentiel est ce que l’on retient des moments avec lesquels on a traversé ces événements : l’éclat des pivoines qui revient à chaque printemps, la botte de radis que la voisine dépose sur le bord de votre fenêtre, la chanson préférée de vos dix-sept ans, lesyeux d’émeraude de la chatte dans l’ancienne maison, l’eau de parfum qui fleure bon le muguet les matins…
Faites vous-même votre liste.
Vous pouvez tracer une frise du temps ; y poser des points tout petits – ce sont les événements – et de gros points de couleurs – ce sont les moments que vous nommez un par un, que vous effeuillez sur la vaste rose du temps.
Vous voyez ? La vie, c’est Cela.
Ecrire sa vie, c’est accorder beaucoup plus d’importance au relief de ces moments qu’aux événements.
Ce n’est pas se mentir en proclamant en épais caractères sur la couverture de son livre : « Voici ma belle vie ! »
C’est écrire tout simplement :
« C’est ma vie »,
où d’autres vies se retrouvent, s’entremêlent, se réunissent