J’écris des poèmes
non pour me mettre en lumière
mais pour apporter une lampe
au cœur
des chambres
sombres
celles des enfants oubliés
Que les monstres
intérieurs
s’éloignent
sur la pointe
des pieds
Géraldine
J’écris des poèmes
non pour me mettre en lumière
mais pour apporter une lampe
au cœur
des chambres
sombres
celles des enfants oubliés
Que les monstres
intérieurs
s’éloignent
sur la pointe
des pieds
Géraldine
Un voyage donne toujours sur un autre voyage, comme ce cahier qui s’ouvre sur le souvenir de mes premières vacances dans le sud.
J’avais alors cinq ans dans ma robe à volants.
Géraldine
Voici le dernier billet de journaling sur La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley.
Je pourrais écrire chaque jour un billet de lecture au sujet de cet étrange livre. Nous pourrions nous asseoir ensemble dans le ciel et écrire pour l’éternité un billet au sujet du Journal d’une enfant d’ailleurs.
Et comme toute fin est un commencement, j’espère vous avoir guidés vers ce livre caché, puis diffamé si longtemps et qui n’attend que d’être rouvert aujourd’hui (car les gens stigmatisent toujours ce qu’ils ne comprennent pas).

Opal trouve refuge dans la cathédrale de la forêt. C’est là qu’elle déchiffre les lettres déposées par les fées sous les feuilles. Tout est enchanté et enchanteur dans cette forêt qui symbolise l’imaginaire de la fillette. Elle récupère des forces en contemplant un œuf moucheté près d’une racine ou l’immense voûte du feuillage.
Autant sa mère est sévère, injuste et maltraitante, autant la forêt est douce, harmonieuse et accueillante.
Même les animaux sauvages ou qui sont connotés négativement sont affectueux : le rat Jupiter Chatterton Zeus est de velours ; le corbeau Lars Porsenna de Clusium aime retrouver toutes les choses qui se sont égarées ; les cochons apprécient d’être lavés.
Moi aussi, je me réfugiais dans le jardin quand j’étais « brouillée » avec mes parents. Comme Opal disparaît dans les grands bois pour écrire, je me tapissais à l’ombre du noisetier et j’écrivais des histoires dans la terre avec un bâton. Tout le jardin m’envoyait des lettres tracées avec le gris des ombres et entourées par le feutre d’or du soleil.

Le soir, après avoir été si proche du souffle du noisetier, je m’endormais inspirée.
« Et dans la musique il y avait les scintillements du ciel et les tintements de la terre. »
Parce que la nature entretient une longue conversation avec nous, si nous voulons bien l’entendre.
Les feuilles nous regardent ; les arbres se penchent vers soi ; les chemins mènent à chaque grain de terre habitée dans le journal d’Opal.
Moi aussi, petite, j’adorais faire entrer dans mes histoires le chêne, le forsythia, le chat. Je faisais de grands moulinets avec mes bras lorsque les rebondissements se précipitaient. Chaque fleur était une adjuvante qui m’aidait à échapper à l’œil sarcastique du vieux hibou de pierre.
Dans l’ombre du soir, le sentier incendié par le crépuscule devenait ma lampe d’Aladin.
Je crois que, lorsqu’on écrit sa vérité – invisible et inaudible pour autrui, très souvent -, les voix du ciel nous font croire qu’elles naissent de la terre.
« Et nous avons continué jusqu’à la colline où la lune arrivait. Maintenant, je suis une joueuse de flûte pour le vent. »
Rien n’est perdu. Quand j’éteins mon portable, j’écoute s’égrener les notes de ma flûte intérieure et « il y a de la splendeur et du bonheur partout. »
Bien à vous,
Géraldine

Par quel mystère Opal affirme-t-elle qu’elle vient de France ?
Ses origines françaises sont-elles réelles ou rêvées ?
Je reconnais à son écriture ses origines nobles : connaissance de noms latins, grecs, d’écrivains, d’artistes, de personnages historiques dont elle célèbre dans la forêt les anniversaires de naissance et de mort (comme Saint Louis).
Ne seraient-ce pas des réminiscences d’une vie antérieure en France où Opal était la fille de parents gentils, aimables, aimants ? Ce qui n’est pas le cas dans sa vie américaine.
Le milieu dans lequel la fillette vit se confronte à l’univers de ses rêves. Et, pourtant, elle sait dépasser cette contradiction pour faire du milieu brutal des bûcherons un espace de magie, de féérie, de poésie où tous les miracles sont possibles. Opal vit davantage sa vie rêvée que sa vie réelle et il me vient cette expression du poète Gérard de Nerval, que j’ai toujours aimée :
« l’épanchement du songe dans la vie réelle ».
J’aime suivre la promenade d’Opal qui part en quête des fées cachées parmi les fleurs et les fougères.
La rêverie d’Opal m’est tellement familière !
Le jardin de mon enfance m’offrait, à moi aussi, des réminiscences de vie antérieure.
Que devenait ma bicyclette rouge ? Une calèche.
Ses roues ? Des chevaux.
Le sentier bleu qui menait jusqu’à la corde à linge ? Mille lieues que je traversais pour me rendre d’un château à l’autre.
J’étais une comtesse en voyage et pourquoi pas, s’il vous plaît, la Comtesse de Ségur qui partait en villégiature pour écrire Les Petites Filles modèles… Il n’y avait rien de présomptueux dans mon imagination ! Je transgressais enfin les limites de ma petitesse.
Mais, avant d’atteindre cette destination suprême, que de distance à parcourir !
Je m’élançais dans les allées, tournais autour du vieux chêne, m’écartais des taillis d’où je craignais que ne surgissent les voleurs de grand chemin, passais de l’ombre au soleil, du soleil à l’ombre et frôlais les rosiers en criant à ma bicyclette :
« Allez ! Mon cheval Tremblecour ! Tu es fort ! Les épines ne te font rien ! »
Quand le soleil basculait derrière la lisière du Crève-Cœur, je faisais halte pour le gîte et le couvert à L’Auberge du chat qui ronfle, la maison de mes parents qui avaient recueilli Félix, le chat gris.
J’élargissais le temps et l’espace, dans ce jardin qui cohabitait difficilement avec la zone industrielle l’encerclant avec l’incessant vrombissement de ses voitures, le roulement métallique de ses caddies de supermarché et les odeurs de la station-essence, tout près du grand sapin qui, j’en suis certaine,
« disait malgré tout un poème »
comme le grand pin,
l’ami d’Opal.
Géraldine
Le 29 Juillet 2025
S’il y a bien un livre que je découvre aujourd’hui et que j’aurais aimé lire, enfant, c’est
Journal d’une enfant d’ailleurs ou La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley.

Titre insolite, comme l’est l’autrice. La version pour petits s’intitule Les Yeux des pommes de terre. Cet ouvrage existait à ma naissance. Pourtant, je ne l’ai jamais rencontré, ni en librairie, ni en bibliothèque, comme s’il devait être caché.
Je l’ai découvert en lisant Ateliers d’écriture de la psychiatre Nayla Chidiac, réalisés avec des patients de l’hôpital Sainte-Anne.
Et je l’ai acheté dans la librairie en ligne, La Cause des livres d’Emmaüs.
Dérangeant, oui, ce livre l’est. Il bouscule l’ordre social et familial établi dans une Amérique du début du vingtième siècle.
Je pense que certains livres nous sont destinés et que leur lecture est écrite dans notre vie, inscrite dans notre cheminement intérieur.
Pourquoi ai-je rencontré Journal d’une enfant d’ailleurs ?
Il y a une part d’Opal en moi qui ai aussi la sensation de venir d’ailleurs, d’un autre pays, d’une autre planète. Opal décrit comment elle vient de très loin, d’une famille française aristocrate et qu’elle a ensuite été adoptée par une famille de bûcherons aux États-Unis. Je me suis moi-même inventé une famille médiévale. Ma mère s’appelait Thècle.
Je me demande si ce sentiment d’étrangeté n’est pas toujours partagé, comme celui de la solitude ?
Plus tard, j’imaginais que j’avais une famille très aimante qui s’était installée dans l’armoire de ma chambre, une famille du continent de Marmousie.
Il y a des auteurs qui sont nos frères ou nos sœurs spirituels. Il en est ainsi pour Opal avec moi.
La fillette essaie chaque jour de faire plaisir à sa mère, mais « cela tombe toujours à côté » et elle se fait battre comme plâtre. Seule, l’écriture la console, la cajole, la berce. Pour moi aussi, l’écriture fut une mère inconditionnelle, m’allaitant avec le lait des mots.
Le journal d’Opal est un journal de résilience, un journal kintsugi car Opal l’a soigneusement reconstitué, fragment par fragment, durant des années pour qu’il soit publié, bien longtemps après que sa sœur l’a déchiré en mille morceaux.
Mon journal était mon meilleur ami (il l’est toujours). Un ami intime que je saluais quand je rentrais chez lui, puis quand je le quittais après une longue visite.
Il était une porte qui s’ouvrait avec une petite clé d’or sur le royaume de mon cœur.
Le fil de son encre a participé à la cicatrisation de mon être psychique blessé.
Opal écrit son journal, même lorsqu’elle est recluse, punie, sous le lit. Alors, elle accède à l’infini :
« J’entends des chansons – les berceuses des arbres. Mon derrière me fait un peu mal mais je suis heureuse d’écouter la musique du soir du bel univers de Dieu. Je suis vraiment heureuse de vivre.»
À demain pour la suite.
Géraldine
Son rêve ?
S’effacer
dans l’écriture
Que tout le monde
se demande
Où est-elle
donc ?
Que l’aile
tremblante
d’un rayon
de soleil
montre
sa trace
qui se confond
avec les majuscules
des tiges
les virgules
des pétales
de lys
la phrase
saccadée
du chemin
Et que chacun
se dise
À présent
elle est
le verbe
de l’herbe
vive
et ce point
de rosée
qui s’étale
sur le buvard
du jardin
Géraldine Andrée
J’ai retrouvé ce poème dans un vieux cahier de textes d’adolescente.
Quand l’ai-je écrit ? En quelle saison ? Où ?
Dans la chambre aux rideaux flamboyants ?
Sur la table de la cuisine, un jour de pluie et de solitude ?
Comment saisir la trace de ce qui était là, autour de ces vers ?
Comment se souvenir de la couleur et du passage de la lumière sur les lettres que je tapais, penchée sur ma machine à écrire Royal ?
J’aime croire que cette feuille a été entourée d’autres feuilles – même si elles sont depuis longtemps feues – et des lueurs follettes de tout un jardin.
J’aime songer que ce poème me revient d’un très lointain été qui tirait vers sa fin.
De la maison, du jardin, de la jeunesse disparus,
il ne reste que ce seul poème, comme la feuille d’une ancienne promenade que le soulier d’un aïeul en allé a laissée dans le couloir muet.
De quoi parle donc ce poème ?
D’une petite bulle qui naît, brille puis éclate.
La métaphore de l’éphémère.
« Une petite bulle
S’envole et danse
Tourne et se balance
Elle est minuscule
Toute bleue
Et aussi ronde
Que le monde
Elle se laisse aller
Dans le vent
Et amuse les enfants
En faisant trembler
Tous ses reflets
Elle est légère libre
Comme la joie
Comme un cœur ivre
Puis soudain
Distraite du doigt
Je la touche
Et elle se brise
S’éteint »
En bas de la page, deux séries de points de suspension qu’un tiret sépare. La bulle continue donc sa danse.
Le poème ne la mène pas au seuil du silence.
Lui et la bulle se poursuivent, à l’infini.
Rendez-vous, alors, dans ma prochaine vie
où je retrouverai la suite
de tous mes poèmes enfouis
sous les cahiers de celle que je fus jadis.
Géraldine Andrée

Écrire aujourd’hui ma gratitude pour tous les journaux intimes de ma vie :
« Merci à ce cahier qui commence. Tout est à écrire. Donc, tout est à vivre. »
Merci à tous ces cahiers qui m’ont fait devenir celle que je suis : écrivaine de vie.
Géraldine Andrée
Il y aura toujours
une place
sur la fenêtre
de la page
pour une paillette
une étoile
la note
d’une cloche
une touche
de couleur
une goutte
de gouache
que je dédie
au rire
de la fillette
intérieure
ANdrée GEraldine
Tu te penches
sur le berceau
de feuilles
Patience
Le poème
naîtra
bientôt
Géraldine Andrée