Cette excitation, toujours, quand j’achète un cahier neuf… Je caresse son papier comme jadis, je prenais plaisir, enfant, à passer ma main sur la neige fraîche. Et, avant même de me présenter à la caisse, je joue à deviner les mots qui vont apparaître, à fleur de page,
ces mots qui percent déjà le blanc de tout cet espace, avant qu’ils n’éclatent en phrases, car ils ont la patience secrète des perce-neige.
Il faudra que j’écrive, un jour, sur tous les actes que j’accomplis alors que j’écris, que j’en fasse la liste :
poser ma plume et aller me préparer un café, vérifier si la brèche dans la toiture ne s’est pas aggravée, décrocher le téléphone qui sonne, ouvrir la porte au chat qui miaule, combler d’autres brèches – psychologiques, émotionnelles – créées par les demandes d’autrui ou les exigences des choses quotidiennes,
puis retourner à la légèreté de ma plume, reprendre la temporalité hors du temps de mon récit, m’envoler même si je suis toujours présente – Oh ! Ne pas partir très loin ! Juste dans le ciel de la page !
Il faudra que je réponde, un jour, à cette question :
L’écriture s’intègre-t-elle à la vie ou la vie s’intègre-t-elle à l’écriture ?
Peut-être qu’il faut que je vive et que j’écrive encore, que j’écrive et que je vive encore, pour noter une réponse dont je sois sûre…
J’ai relu le journal intime que j’ai tenu dans l’ancienne maison. J’ai été surprise par l’encre toujours bien nette, toujours bien vive de mes phrases et j’ai retrouvé comme de vieux amis des mots comme « véranda », « platane, « chat », « jardin », des expressions aussi telles que « l’heure mauve dans ma chambre », « l’aube aux lisières », alors que toutes ces choses ont disparu depuis longtemps et qu’il ne subsiste aucune preuve de leur existence, sinon la trace de leur passage dans la neige éternelle de la page et qui me mène à un espace de silence que je me crée dans le temps d’aujourd’hui pour mieux me souvenir…
La nouvelle année commence ! C’est le moment d’écrire des résolutions pour accomplir ce que l’on n’a pu accomplir l’année précédente, parce que l’on est insatisfait des résultats, parce qu’il faut toujours se lancer dans de nouveaux challenges, se défier, être en compétition avec soi-même.
Ces résolutions, souvent notées dans un calepin tout neuf, seront certainement vite abandonnées par lassitude, manque de temps, d’investissement sur la durée ou de conviction…
Et si l’on ne notait qu’une seule résolution cette année,
Être ?
À partir de ce seul verbe, faire une petite liste – sous forme de bullet-journal, pourquoi pas… – des activités qui nous invitent à Être.
Comment les reconnaître ?
Ce sont les activités où vous oubliez votre mental, où vous cessez de planifier, de contrôler, où vous abandonnez toute obligation de performance.
Pour moi, c’est
sauter dans une vague
caresser un animal
me promener dans un jardin
m’asseoir au soleil
regarder défiler un paysage par la vitre du train
inspirer et expirer profondément
danser
contempler la lune
attendre que le thé infuse sans rien faire d’autre, en observant l’eau qui prend doucement la couleur du thé
m’étirer
Et vous ? Promettez-vous, ou plutôt, permettez-vous de choisir un item de votre liste et d’y être fidèle une fois par jour.
Décidez d’être qui vous êtes quelques instants, chaque jour, loin des conventions, des obligations que vous imposent les autres et des masques sociaux (sans mauvais jeu de mot).
Lorsqu’il n’y a plus personne, je m’entoure de mots tels que « jardin », « lumière », « beauté », « source », « enfance », des mots qui éclairent mon regard quand ils voyagent de la page à mes lèvres, des mots dont le murmure précède le poème et qui deviennent enluminure du silence.
Lorsque vous avez le projet d’écrire votre biographie, une petite voix – la vôtre ou celle d’un proche – vous susurre :
-Est-ce que c’est assez intéressant, ce qui est arrivé, pour que cela soit écrit ?
Il n’y a pas de hiérarchie dans les écritures de vie. Tout comme chaque vie est digne d’être vécue, chaque vie est digne d’être écrite. Dans le film Quelques Heures de printemps, la mère d’Alain Evrard est prête à mourir. On lui pose la question :
-Avez-vous eu une belle vie ?
Et elle répond :
-C’est ma vie !
Je connais un homme qui répertorie sur chaque page et dans chaque case de son agenda ce qu’il fait, jour après jour. Il y inscrit les actions les plus anodines au rythme des instants, comme :
Remplir la gamelle du chat Rempoter les fleurs Changer de lessive Fumer un cigare Ramasser un papillon mort dans la rainure de la fenêtre Redonner sa liberté à une coccinelle qui se balade sur ma plante d’intérieur Acheter TV Magazine 20 heures ; revoir pour la treizième fois Un Tramway nommé Désir
Ces actions semblent si banales que certains les relègueraient au stade du « non événement » ou de la trivialité.
Pourtant, j’imagine quelle découverte ce sera pour les petits-enfants de cet homme qui note tout de feuilleter plus tard ces nombreux agendas, de poser un doigt sur la case du 15 avril 2018 et de se dire :
-Tiens ! Ce jour-là, Pépé a assisté à la floraison de l’hibiscus ! Il a acheté de l’eau en bouteille car il en avait assez de l’eau du robinet. Il a prévu de s’acheter de nouvelles chaussures !
Autant de gestes, autant de projets immédiats, autant d’humbles émerveillements sauvés du silence.
Et puis, est-ce un « non événement » que d’écrire, par exemple, sur la mort d’une mouche dont on a été témoin dans la lumière du soleil, comme le fut Marguerite Duras ? 1
Anne Frank et Etty Hillesum ne se sont pas demandé si elles écrivaient quelque chose d’intéressant pendant la sombre période de l’Holocauste. Elles ont pris la plume pour sonder leur coeur en temps de guerre, se confier, se retrouver dans la calme et blanche unité d’un cahier, alors que l’angoisse des persécutions menaçait d’éparpiller à chaque seconde leur identité profonde. Elles n’ont pas rédigé un journal pour être publiées ou documenter une époque, mais pour s’appartenir enfin, bien qu’autrui se soit acharné à spolier leur existence.
La jeune fille Etty note un mercredi 10 juin 1942 au matin :
Cette heure qui précède le petit déjeuner est en quelque sorte l’antichambre de ma journée. Tout est si calme autour de moi, même si la radio marche chez les voisins et si, derrière moi, Han ronfle, Han ronfle – encore que pianissimo. Nulle précipitation autour de moi.
Il ne viendrait à personne l’idée de pointer la banalité de ce passage. Pourquoi ? Car il n’est en rien banal. Il s’agit d’une tentative psychologique – avant que d’être littéraire – de maintenir par la tenue régulière du journal le tendre et secret équilibre des heures, au coeur-même d’Une Vie bouleversée 2.
Dans chaque récit de vie confié au biographe, il y a une vie bouleversée. Et ce qui semble insignifiant pour certains peut être chargé de sens, révélateur, voire traumatisant pour d’autres. Bon nombre d’enfants ont avoué, adultes devenus, que leur enfance avait été transformée par la mort de leur chien. La destinée d’Elisabeth Kübler-Ross – la célèbre psychiatre qui a complètement changé notre conception de la mort – a, elle, été fortement influencée par la mort de son lapin.
Il n’est pas d’événements moins pertinents que d’autres à relater. Le moindre détail contient toute sa charge sensorielle, émotionnelle, affective dans une vie. Il n’y a qu’à, pour s’en convaincre, songer à cette petite madeleine proustienne trempée dans un peu de thé qui a permis au jeune Marcel de déployer la fresque immense dusouvenir.
On n’écrit pas une autobiographie pour flatter son ego. Cela peut, certes, être le cas mais généralement, on écrit son autobiographie pour sentir enfin que la vie – la nôtre – nous retrouve, nous rejoint dans les mots ; pour se dire une fois le livre achevé :
-C’est moi ! C’est ainsi que j’ai vécu ! Tous ces instants ne m’ont pas échappé, même si j’ai souvent cru le contraire…
En effet, personne ne vit à votre place, n’éprouve, ne ressent à votre place. Personne ne possède la propre force de votre mémoire…
Aussi, confiez sans hésitation votre récit de vie à un biographe, si tel est votre souhait, car lui ne vous dira jamais :
-C’est intéressant
ou
-Cela ne l’est pas !
Le biographe vous ramènera, avec sa plume, à votre vie vivante, vibrante, perçue dans tout le passé qu’elle contient sous le prisme d’un jour nouveau.
Et vous trouverez cette expérience d’écriture très intéressante à vivre…
Géraldine Andrée
1 Marguerite Duras, Écrire, Gallimard, 1993
J’y ai déjà fait référence mais je m’y réfère encore, tant je trouve cette réflexion sur l’écriture inépuisable et probante…
2 Etty Hillesum, Une Vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork, JOURNAL
Je la cite souvent sur ce blog. Je la citerai encore dans l’avenir car son journal est d’un précieux enseignement en la période si singulière que nous traversons.
Tenir un agenda en y notant tout ce que l’on vit au jour le jour peut constituer le point de départ d’une autobiographie.
Je suis née ici pour écrire la couleur de la terre quand les brumes se lèvent le frêle bruit des feuilles foulées les noisettes dans les tabliers des écoliers
le givre au bord des fenêtres les étincelles bleues de la neige sous le pas le craquement du bois la flamme qui traverse un murmure d’ami
la nouvelle constellation de bourgeons la seconde qui ajoute son éclat à la seconde précédente un souffle si large qu’il rassemble toutes les fleurs pendant que le petit nuage blanc prend tout son temps
l’explosion silencieuse du foin dans l’air la porte du jardin ouverte jusque tard dans la nuit les mirabelles fendues d’où sourdent quelques gouttes de sucre
Je suis née ici pour écrire la ronde des visages mêlée à celle des saisons la perpétuelle enfance qui recommence dans la mémoire
Je suis née ici pour relire le journal de ma grand-mère en faire un livre d’heures où sonne le temps du retour
de ce que l’on croyait à jamais perdu une joie un espoir une étoile vibrante que découvre soudain la nue
Je suis née ici pour écrire dans les traces de ma grand-mère en allée là-bas faire de chaque souvenir un présent
Est-ce lorsque j’ai rangé toutes mes poupées ? Ou quelques jours avant, lorsque, dévalant la pente à bicyclette, j’ai senti le soleil monter dans mes reins ?
Ce qui est certain, c’est que je n’étais plus une enfant après la première goutte de sang carmin sur ma jambe…
Et encore, je cherchais le visage des fées dans les édredons des nuages bordés d’or
tandis que rien dans le ciel ne laissait présager cet événement.
Mais pendant que je me baissais pour tracer la marelle à la craie
et que j’y sautais ensuite à cloche-pied, je ressentais une présence dense
tout près de mon coeur. C’étaient – je m’en aperçus au cours des baignades – mes seins naissants.
Laquelle des deux, mon enfance et moi, a quitté l’autre d’abord ?
J’ai seulement souvenance que nos pas, un jour, se sont confondus au moment
d’emprunter le chemin bleu. Puis, je me suis perdue au point
que le toit de la maison s’était échappé loin de mes yeux.
J’ai bien sûr eu peur de ma soudaine indépendance et à mon retour,
bien que l’on m’ait trouvée la même, je m’éprouvais un peu différente.
En septembre, j’étais trop grande pour porter mon manteau d’école
et je l’ai laissé suspendu sur le patère de l’entrée.
C’est alors, je crois, que j’ai pris vraiment conscience de cette absence.
Mon enfance s’en était allée et il y avait désormais entre elle et moi la distance d’une vie