Je me suis fabriqué une tasse de papier
que je vais remplir de petits mots
au fur et à mesure
que ma vie
s’écoulera
Et voilà
© Géraldine
Je me suis fabriqué une tasse de papier
que je vais remplir de petits mots
au fur et à mesure
que ma vie
s’écoulera
Et voilà
© Géraldine
Quand tu n’as rien à dire dans ton journal intime,
écris sur l’écriture.
Écris comment l’écriture s’avance vers toi – vague, houle de sable ou alezan.
Écris comment elle te traverse avec sa brise ou sa tempête.
Écris comment elle t’enveloppe ou te tenaille,
te berce ou te maintient en alerte…
Écris comment elle aiguise tes sens comme un couteau.
Écris comment son encre coule ou coagule au bout de ton stylo.
Écris comment elle geint, rit, murmure, tonne, soupire.
Écris comment sa pointe racle le papier ou glisse tel un bateau toutes voiles dehors ;
écris aussi sur l’écriture-oiseau, ivre de s’être délivrée de la cage de la marge.
Écris sur ses pas qui s’apparentent parfois à la danse d’une jeune fille entre les lignes, et dont l’entrechat saute tous les carreaux.
Écris sur l’éclat qu’elle laisse quand elle sèche.
Écris sur son odeur de forêt d’automne et sur le bleu de cette feuille qu’elle déplie par sa seule présence.
Écris sur le temps de son souffle et sur son chemin qui se suspend un instant, entre deux fleurs de songe.
Écris sur ses rives qui s’élargissent sous la magie de ta main.
Écris sur son eau, son sang, son sanglot.
Écris sur la lampe de chacun de ses mots qui t’éclaire dans ton voyage quand la clarté du jour baisse.
Écris sur ses hoquets, ses hésitations, ses silences qui donnent de l’ampleur à ton souffle.
Écris comment elle te rend corolle, comment elle remue tes étoiles dans la nuit de ton ventre.
Écris aussi sur sa course à travers ton enfance.
Écris comment elle te sort ensuite de toi-même, te guidant au-delà de la fenêtre, plus loin, vers l’église, la place et les gens.
Écris comment elle te rend amante déhanchée dans son frémissement de taffetas.
Écris comment elle fait de toi une baie qui ondule à la lisière de l’infini.
Puis, écris quand elle se retire,
laissant derrière toi la trace d’une patte d’oiseau ou de renard,
dans la blancheur de l’aube.
Écris comment elle t’a métamorphosée en écriture,
c’est-à-dire cette fillette de sept ans qui est pour toute sa vie durant
l’héroïne de ses aventures.
Écris sur l’écriture
Si tu veux te laisser porter par une lecture orale de ce poème, c’est ici !
©Géraldine Andrée
Je me souviens
de l’ultime grain
de raisin
de la saison :
le minuscule point
roux,
premier signe
de décomposition,
à la période
où la pluie
fouette
la vitre…
Vite !
Qu’il crépite
sur la langue,
avant qu’il ne soit trop tard !
Et je me souviens
de la larme versée
par sa peau
ouverte,
de cet éclat
de sanglot
qui rejoint
ma gorge.
Il y aura, certes,
d’autres vendanges…
Mais à chaque morte-
saison,
je note
sur mon journal intime
la toute petite
récolte
de grains
ultimes,
détachés
de ces grappes
d’instants
que la vigne
de mes souvenirs
destine
à mon sourire.
Géraldine
Je me souviens. J’avais commencé un cahier de Toi à Moi, de Moi à Toi, dédié à notre relation par-delà le temps et l’espace, cahier que j’ai transformé ensuite en pages du matin, comme autant de lettres que je t’envoie.
J’ai cherché pendant longtemps le murmure d’une voix, un souffle peut-être. Mais je n’entendais que le sang du silence qui circulait dans l’appartement vide. Rien d’autre.
Il n’y avait rien à attendre de l’ombre. Rien à espérer. Rien à découvrir. Alors, j’ai ouvert les volets et j’ai laissé le soleil baigner toutes les pièces de ma solitude.
Dans la salle à manger, une pile de cartons. Premier bûcher funéraire dressé. Les larmes dans les yeux, je me suis retrouvée dans les vieilles photos de ma jeunesse. Moi, dessinant à l’âge de cinq ans, vêtue de ma robe fleurie, et souriant, surprise devant l’éclair blanc du flash. Puis moi, à l’âge de seize ans, souriant de profil, avec mes boucles d’oreille roses et ma mèche blonde sur le front. Ai-je été Moi à ce moment-là, cette Autre, cette jeune fille qui ignorait la douleur qu’elle allait vivre ?
Sont venus dans ma main des carnets d’adolescence, des cahiers griffonnés qui s’effeuillent, car leur vieille reliure se détache à la lecture, des poèmes tapés à la machine à écrire – mon style n’était pas si différent de celui d’aujourd’hui – et surtout le cahier orange de mes sept ans, ce cahier de poèmes et de dessins entremêlés.
Je m’attendais à retrouver un foulard fleuri d’où s’échappait jadis le rire de ma mère, un foulard qui ne remplacerait pas sa peau mais qui en était le souvenir.
Et c’était moi que je retrouvais, l’adolescente triste et discrète qui écrivait pour lutter contre l’effacement dans sa famille, qui vivait pour écrire mais qui, surtout, écrivait pour vivre.
Je me sentais si petite face à ce vide qu’était devenu l’appartement familial. Aussi suis-je passée à la pièce de gauche, celle du cœur finalement, l’ancien salon de mes parents.
Il y avait là un deuxième bûcher funéraire composé de choses et d’autres – cadres brisés, portraits fracturés, vieux papiers d’héritage pour une maison depuis longtemps vendue, photos de la fille que je voulais oublier.
Et, alors que j’étais si désespérée, je t’ai rencontrée dans tes livres, toi l’aïeule, dans ta maison de Montmorency, écrivant sous les feuillages, le visage tourné vers mon regard, comme si tu savais que j’allais naître et que tu allais me reconnaître… plus tard, bien plus tard…
J’ai feuilleté tes cahiers de cuir brun, tes carnets à la couverture rousse comme les fleurs rouies de ton jardin. J’ai suivi le chemin de ton écriture fine, alerte, légèrement déhanchée… Un sentier frêle pour mes yeux voilés à travers lequel mon index m’a guidée.
J’ai traversé nos paysages communs d’écriture : un verger, une forêt, une maison-refuge pendant l’Occupation, le retour à la terre natale, le visage de ton père, un repas de Noël où il était encore là… Tous ces thèmes que j’explorais dans mes poèmes figuraient déjà dans ces pages que tu avais écrites avant ma naissance. C’est comme si tu m’avais transfusé le sang de ta poésie.
Je suis revenue à la salle à manger, au bûcher funéraire de tous les anciens Moi que je fus. Et elle était là, Géraldine, dans la lumière d’une terrasse matinale, point de départ pour l’inspiration d’une nouvelle décrivant la relation tragique entre deux amants.
Je suis ensuite revenue à tes textes dans le salon, à l’adolescente que tu avais été, toi aussi, et qui pouvait mourir pour un chagrin d’amour. Nos cahiers se faisaient l’écho l’un de l’autre dans le silence de la maison abandonnée. Ma trace continuait ta trace ; ta trace rendait visible la mienne ; nos deux chemins se superposaient ; nos mots se mêlaient, se répondaient par-delà la rive qui nous sépare – toi la défunte, moi la vivante. Pour nous deux, la page est cette neige un peu jaunie à travers laquelle nous nous promenons, où nous conversons en sourdine.
Aujourd’hui, je comprends mieux le titre de mon journal intime de 2017 : de Toi à Moi ; de Moi à Toi.
Les deux pièces de la maison vide – l’une contenant tes manuscrits ; l’autre contenant mes manuscrits – se font face comme les deux pages d’un recueil de souvenirs à remplir.
J’ai emporté tes cahiers avec les miens. Toi et moi, nous avons pris ensemble le train du retour vers ma maison.
Peut-être n’ai-je pas vécu toute cette souffrance en vain. Moi qui venais en quête d’un souvenir de mes parents dont ma sœur m’avait définitivement spoliée, c’est ton souvenir que j’ai recueilli ; ce sont toutes ces feuilles de toi que j’ai rassemblées. Le fil de l’encre nous relie à jamais. L’écriture m’a aidée à franchir l’espace-temps qui nous sépare.
Grâce à tes cahiers, je peux affirmer maintenant que j’écris. Je m’en sens légitime, car j’ai tes journaux intimes pour héritage.
Grâce à ta vie, je peux affirmer maintenant que ma vie a un sens. Je peux poursuivre la phrase interrompue de ton existence. De gauche à droite, du cœur à l’esprit, puisque tel est le sens de l’écriture.
Et c’est promis : de ta vie, de tes témoignages, de tes récits, de nos expériences semblables, des événements karmiques qui nous réunissent, je ferai un livre.
Notre double biographie. Deux fenêtres côte à côte ouvertes.
Géraldine avec Berthe
Je rêve que je retourne à la maison natale. Et le présent est doux, comme autrefois. Rien n’a été emmené par les commissaires-priseurs. Tous ces cartons ouverts n’étaient qu’une illusion, un cauchemar des mauvaises nuits de l’enfance…
Il y a là, comme jadis,
les prunelles des miroirs entourées d’or,
les fauteuils si profonds que l’on s’y ensevelit,
la table avec les feuilles étoilées d’équations de mon père,
le buffet dont je sens sous mon pouce la patine du bois.
Il suffit que je tourne la petite clé argentée
pour explorer d’un œil neuf le royaume des assiettes et des tasses de porcelaine.
On va bientôt préparer un bon dîner…
Mais c’est donc moi, l’invitée !
Ma mère me reçoit, souriante. Elle a le visage clair, les cheveux auburn et les yeux bien bleus. Enfin, je peux la regarder en saisissant une étincelle, avoir une conversation avec elle, même si elle paraît banale :
– Tu as fait bon voyage ? Tu n’as pas eu trop froid ? Je trouve que tu n’es pas bien couverte !
Pourtant, c’est plutôt à moi de demander à ma mère si elle a fait bon voyage depuis le pays d’Alzheimer. Et je m’entends m’exclamer :
– Cette fois, tu es revenue pour toujours, dis ?
– Oui ! Viens ! J’ai préparé du bon potage !
Je peux m’asseoir, délier mes jambes. La lampe éclaire l’ambre des légumes.
Une pincée de crème… « Il n’y a plus qu’à tourner avec la petite cuillère », me dit ma mère.
Je vais bien dormir et faire de longs rêves au cours desquels la plante délaissée refleurira – j’en suis certaine. Je suis tout étonnée que la lointaine véranda du passé se recrée autour de la plante aux fleurs roses et qu’elle reflète le jardin que je croyais détruit à jamais. Juste là, je vois la longue allée de cailloux, puis l’éternel marronnier, l’échelle qui monte à la cime du mirabellier, le sapin mauve quand le soleil s’y pose.
Un pas de plus… Et le contact du carrelage me saisit. Un frisson me traverse. La véranda est nimbée d’une fraîche lumière. Je boutonne sur mon cœur le gilet de mes treize ans. Sur la table basse, ma mère a déposé la cagette des dernières prunes. J’ai envie d’en choisir une… Il faut que je me dépêche avant que n’apparaissent sur leur peau des taches brunes, comme sur les mains de ma mère quand elle a vieilli.
Mais pour l’instant, le temps est encore un enfant.
La preuve, dès que je m’approche, le chemin est à la hauteur de mes doigts.
Alors, je commence à écrire.
Géraldine
Dans mon armoire il y a
Une libellule
Un bouquet de campanules
Un rayon de lune
Une corbeille pleine
de prunes
qui me viennent
de l’ancien jardin
Le fou rire de la cascade
Le souffle de la promenade
Un baiser dans le cou
Un écureuil
cet éclair roux
qui s’échappe
de mon rêve
pour bondir
dans le feuillage
voisin
Les vagues
qui enjambent
la grève
et une algue
qui s’enroule
autour
de mon dessin
Cette armoire
n’est pas lourde
du tout
Elle est même
si légère
que je l’emporte
de poème
en poème
C’est mon seul bien
celui qui me donne
la certitude
des lendemains
Tu peux y ranger
toi aussi
des regards
des sourires
des étoiles
des rivages
des chemins
qui serpentent
tes paysages
d’enfance
des notes
et des odeurs
que tu aimes
car sa profondeur
est infinie
comme la claire nuit
de ce mois d’août
que nous avions contemplée
ensemble
et qui nous attend
si tu ouvres
maintenant
les portes
d’ébène
de ta mémoire
Géraldine
La pluie
aux mille
chevilles
a balayé
la poussière
foulée
par les pas
en allés,
les fétus
roussis
au soleil,
les brindilles
sèches,
les pétales
des roses
fanées,
les feuilles
brûlées
sous les feux
de l’été ;
tout ce qui a chu,
vécu,
été,
et qui ne sera plus
jamais…
Comme
le chemin
est clair,
désormais,
jusqu’au point
le plus lointain !
Je m’y promène
en tenant
dans la paume
de ma main
la blanche
allée
d’une page
détachée
d’un ancien
carnet…
Pour avancer,
ne faut-il
pas effacer ?
Géraldine
Je me souviens
des après-midi d’août
de mon enfance…
Les volets vénitiens ;
les crayons de couleur ;
la feuille Canson blanche…
Je suis cette petite fille
en short
et débardeur
qui dessine
une maison
imaginaire
dans un pays
de lumière.
Ma mère
prépare
une tarte
à la mirabelle.
Je revois,
comme si c’était hier,
ses mains
claires
pétrir
la pâte
dans un geste
à la fois
rapide
et adroit,
tandis que quelques
grains
de farine
s’échappent
de ses doigts,
pour courir
dans le ciel
de mon dessin
que je m’applique
à rendre
réel…
Géraldine
« Le cordon du store se balance sous le souffle du vent. J’entends au loin le pépiement d’un oiseau mais, tout près de moi, le silence amplifie le crépitement de la pointe de mon stylo sur la page. Écrire, c’est me mettre à mon écoute. La température de l’air est douce sur ma peau. Je sens que la main de la lumière entoure mon épaule. Et la gorgée du thé à la cannelle me remplit. Cet espace en moi accueille tout ce qui vient et tout ce qui est. »
Je suis heureuse d’écrire ces lignes aujourd’hui, dans mon fauteuil, le cahier sur mes genoux.
« Je serai heureuse quand j’aurai déménagé… quand j’aurai changé de poste… quand j’aurai publié mon premier livre… »
Je remettais toujours le bonheur à plus tard. Le bonheur brillait comme un point lointain à l’horizon. Ce que j’avais n’était pas suffisant. Ce que j’étais ne suffisait pas. Et si, par chance, j’atteignais mon objectif, je prenais conscience que le bonheur se faisait encore désirer, qu’il était remis à un autre Quand.
Je faisais du bonheur une quête impossible. Je cherchais le bonheur alors que je l’avais déjà trouvé. Je souhaitais que le bonheur me regarde alors qu’il attendait, lui, que je le regarde. Je voulais que le bonheur soit éternellement présent alors que c’était à moi d’être présente pour le bonheur. Tandis que je priais le ciel pour obtenir le bonheur, le bonheur me priait de le reconnaître.
Le bonheur n’est pas dans une requête. Le bonheur est dans le regard. Le bonheur est le regard. Il est ces lunettes dont nous pensons être dépossédés, bien que nous les portions. Tout désespérés que nous sommes de les chercher, nous ne nous rendons pas compte que nous les avons devant les yeux et que si nous prêtions plus attention, nous verrions que notre perception s’est transformée, que nous possédons le pouvoir de déceler notre vérité, singulière pour chacun d’entre nous.
En mettant en pratique les outils de la programmation neurolinguistique dans mon journal intime et en découvrant la richesse de mes différents canaux sensoriels, je prends conscience que le bonheur, c’est
Je n’ai pas à être parfaite pour avoir le droit d’être heureuse. Je n’ai qu’à
Exister.
Le bonheur est un droit absolu de naissance.
Le bonheur dépend de mes perceptions et de mes choix.
Je choisis d’être heureuse.
Je choisis de regarder le ciel plutôt que les pierres.
Je choisis de regarder l’oiseau sur le toit plutôt que l’ordure sur le trottoir.
Je choisis de regarder le paysage qui défile devant la vitre du train plutôt que la rangée de sièges.
Je choisis de méditer, de faire remonter mes visions intérieures plutôt que de cliquer sur les images des réseaux sociaux.
Rousseau se lamentait dans ses Confessions sur le caractère éphémère du bonheur.
Moments précieux et si regrettés ! ah ! recommencez pour moi votre aimable cours ; coulez plus lentement dans mon souvenir, s’il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession. »
Le bonheur rousseauiste ne peut se revivre que dans la mémoire. Seule l’écriture autobiographique est susceptible d’inverser le cours du temps.
Le bonheur est éphémère car il est ici et maintenant. Il est toujours changeant, toujours miroitant, comme l’eau qui passe. Il est cette maison familiale, puis ce chat gris dans le jardin… Et je m’éloigne de l’enfance… Ou l’enfance s’éloigne de moi… Je ne sais… Je grandis… Le bonheur est cette lumière qui souligne les boiseries et les meubles de mon appartement, ce texte que je suis fière de terminer, l’ultime contact de ma peau avec le papier du carnet achevé…
Le bonheur ne cesse de revenir sous une autre forme, une autre journée. Il est un sourire dessiné puis effacé, un visage dans le miroir.
Puisque je vis toujours aujourd’hui, le bonheur m’accompagne
d’Aujourd’hui en Aujourd’hui.
Je me suis souvent perdue à chercher le bonheur. Mais, comme me l’a dit un jour mon ami, la Vie ne me doit rien.
J’attendais de la Vie qu’elle me rende heureuse.
Et si c’était moi qui, en choisissant la beauté, la bonté, l’abondance de cet instant – et de cet instant seulement -, rendais la Vie heureuse ?
Je le crois aujourd’hui.
Géraldine