Publié dans Grapho-thérapie, Le journal des confins

La traversée

Voici la fin du journal du voyage vers les confins de moi-même.

J’ai quitté le rivage de la première page pour arriver au rivage de l’ultime page de ce cahier orange.

Entre temps, ce fut une longue traversée du cahier avec, comme seule boussole, mon coeur.

Etty 1, Elisabeth 2 et Anita 3 furent mes compagnes de vie. J’ai également rencontré, au coeur d’une nuit, Sabine 4 et j’ai senti la pulsation de ses poèmes dans mon sang. J’ai lu longtemps sous la lampe poésie et essais. J’ai emprunté, un soir, pour en revenir plus riche de foi, l’estuaire du film Thanatos, L’Ultime Passage vers l’au-delà. Je me suis laissée bercer par les musiques que je n’avais pas écoutées depuis longtemps – Enya, Clannad…

J’ai pu affiner mes projets et je prends maintenant ce long chemin d’encre avec Julia 5 qui me lance le défi d’aller à la source de ma créativité. L’itinéraire est tracé pour trois mois.

J’ai surtout appris, durant cette traversée, que le silence n’est qu’apparent. Il nous permet d’entendre la note absolue et dans le Rien de certains instants, l’écho d’un chant.

Et vous, comment pourriez-vous raconter ce confinement ? Indépendamment de l’actualité qui contient certaines vérités inquiétantes, comment avez-vous vécu votre vérité ? Comment avez-vous renoué avec votre intériorité – autonome et intacte, quelles que soient les contingences extérieures ?

Même si vous n’avez pas tenu régulièrement un journal, de quelles choses positives feriez-vous la liste, aujourd’hui ?

Ce ne sont pas forcément de grandes réalisations. Remarquer un rond de lumière à une certaine heure du jour sur le mur, un petit nuage qui se promène au-dessus du toit, détailler les dessins du bois, les stries d’un sac de cuir, les reflets de l’iris du chat, parce que vous aviez le temps, est tout aussi important. Ce que l’on ne voyait pas prend soudain sens grâce à notre intention. Et notre perception s’aiguise. Notre quotidien se métamorphose.

Qu’avez-vous envie d’abandonner comme habitude ? Ou, au contraire, de développer comme faculté ? De quoi vous êtes-vous délesté ? Quels bagages avez-vous laissés avant de franchir, vous aussi, la rive pour voyager plus légèrement ? Quels rêves parviendriez-vous à nommer avant de les incarner dans les jours futurs ?

Ce peut être le moment de tenir un bullet journal de découvertes 6… de commencer un autre cahier et de se mettre à l’écriture. Sur un carnet ou sur un répertoire, notez, si cela vous plaît, tout ce que vous apporte aujourd’hui ce retour à vous.

Maintenant que je suis arrivée dans mon nouveau pays après cette traversée du temps, je prends congé pour de nouvelles aventures.

Ce n’est pas un « au revoir » mais un « à bientôt ».

On ne cesse d’entendre qu’après le confinement, tout aura changé. Est-ce si sûr ? Peut-être est-ce notre regard sur les événements et les choses qui sera plus éclairé par notre lampe secrète qui demeure allumée au-delà des cinquante-cinq journées…

Géraldine Andrée

  1. Etty Hillesum, auteure du Journal Une Vie Bouleversée
  2. Elisabeth Kübler-Ross, psychiatre, auteure de travaux sur la mort et l’après-vie, dont Les Derniers Instants de la vie
  3. Anita Moorjani, auteure du livre Revenue guérie de l’au-delà
  4. Sabine Sicaud, jeune poétesse française, auteure de Poèmes
  5. Julia Cameron, auteure du livre Libérez votre créativité : dites oui à la vie !
  6. Le bullet journal est un journal intime décoré de ronds, d’étoiles en face desquels vous notez tout ce qui est important pour vous – vos activités, vos projets, vos passions… C’est un journal de listes, un outil puissant de planification et d’introspection. Vous pouvez l’acheter déjà décoré ou le décorer vous-même.
Publié dans Grapho-thérapie

Ce chuchotement

Ce chuchotement
que tu connais
très bien
quand tu te confies
et dont la sincérité
ne s’est jamais
démentie
au cours
de ta vie
c’est celui
du papier
de ton cahier gris

Géraldine Andrée

Publié dans Grapho-thérapie, Toute petite je

Promenade de l’écriture

Toute petite, j’aimais laisser dans le couloir, à mon retour de promenade,
des feuilles, des pétales, des cailloux, des grains de terre et de sable
qu’avaient recueillis mes pas.

C’étaient les traces
de tous les passages
que j’avais rendus possibles.

Bien sûr, je me faisais gronder,
et je devais promettre de ne plus recommencer,
sous peine d’être privée de promenade.

Alors, j’ai ouvert un cahier pour semer avec mes mots
les feuilles, les pétales, les cailloux, les grains de terre et de sable
de mes promenades.

Ma page est devenue chemin
au rythme de ma main,
et depuis, chaque matin,

j’écris
comme je me promène,
de plus en plus loin.

Géraldine Andrée

Publié dans Grapho-thérapie, Le cahier de mon âme, Le journal des confins

J’ai une maison

En ces temps où tout est enclos,
j’ai une maison
où je peux reposer mon corps
et en son coeur,

une autre maison
où je peux déposer
mes plus tristes et mes plus joyeuses pensées :
mon cahier.

Je redoute l’heure
où il me faudra affronter le dehors,
réadapter mon corps
au rythme des exigences sociales.

Mais qu’importe !
Je sais que quoi qu’il arrive,
j’ai une maison
faite de papier léger

qui résiste
à toutes les tempêtes
que le temps
peut m’envoyer

et qui m’abrite
en pleine nuit
dans sa blanche lumière :
mon cahier.

Géraldine Andrée

Publié dans Poésie, Poésie-thérapie

Mon seul voeu

Mon seul voeu
Être éclairée
jusqu’à l’aurore
par un poème

Géraldine Andrée

Publié dans Art-thérapie, Poésie-thérapie, Un cahier blanc pour mon deuil

Graphothérapie pour le deuil

Un certain nombre de personnes perdent, en ce moment, leurs proches sans avoir pu leur parler, les embrasser.

Le deuil est d’autant plus difficile à vivre. Il arrive, lors de cette traversée de la douleur, que des hallucinations nous assaillent – qu’elles soient visuelles, auditives, olfactives, tactiles.

Ce peut être un foulard que l’être aimé portait autour de son cou et qui nous revient, avec ses couleurs vives, son morceau de musique préféré qui tourne comme s’il était joué près de nous, son parfum fétiche, un geste propre à sa personnalité, son grain de beauté qui s’agrandit sous la loupe de notre mémoire, l’inflexion particulière de sa voix.

Quand j’ai perdu mon père, je l’ai entendu tousser un matin, dans la pièce d’à côté.

Ecrivez ou dessinez ces hallucinations. Faites de la place sur la page pour la couleur du foulard, l’émotion de la musique, les senteurs de ce parfum proche de votre peau, l’ombre de son geste dans la lumière du jour d’aujourd’hui, les contours du grain de beauté, la présence des mots à l’invisible sillage. Coloriez, tracez, gribouillez dans tout l’espace que laisse le manque. Mettez des pointillés, accrochez des étoiles à l’absence. Découpez un carré du tissu que vous aimez et placez-le à côté du souvenir du vêtement qu’il/elle portait.

Ecrivez un poème sur ce qui vous obsède.

Quand j’ai entendu la toux de mon père, j’ai écrit ceci dans mon Cahier blanc pour mon deuil :

« Je t’entends tousser à l’aube dans la pièce d’à côté. Je me lève. Je consens à sortir de mes rêves qui me font oublier ton départ. J’ouvre la porte. Je franchis le seuil qui me sépare de toi. Tu n’es pas là. Mais il y a ce rayon de soleil qui touche mes épaules et dont la chaleur ressentie me prouve que je suis bel et bien là. Peut-être m’as-tu guidée vers ma propre présence sans laquelle tu n’existerais pas. »

Une fois que vous avez extériorisé ces hallucinations, vous avez déposé votre douleur et l’être perdu peut vraiment vivre en vous car vous êtes plus disponible, plus vivant, vous aussi.

Comme Elisabeth Kübler-Ross l’écrit :

« Il est courant, et normal, d’avoir des hallucinations de l’être cher disparu. Souvent, elles sont porteuses d’un message en provenance de notre psychisme endeuillé. Bien que parfois effrayantes, elles sont généralement inoffensives, et recèlent de précieux indices, des fils à remonter jusqu’à leur origine. Dans certains cas, elles nous pointent une affaire inachevée ; dans d’autres, elles nous apportent un grand réconfort. »1

Au lieu de penser que vous êtes malade ou que vous avez peur, rendez grâce à ces hallucinations : le temps d’un parfum, d’un mot, d’une couleur, vous retrouvez celui qui demande à exister là où vous êtes : votre coeur.

Géraldine Andrée

1 Elisabeth Kübler-Ross et David Kessler ; Sur le chagrin et le deuil ; Pocket Spiritualité

Publié dans Le journal des confins, Poésie, Poésie-thérapie

Sans titre

Je lis beaucoup de poèmes pendant le confinement. Et ces jours m’ont menée à la redécouverte de la poésie de Nazim Hikmet.

J’ai rencontré son recueil Il neige dans la nuit 1- étrange coïncidence ! – un mois avant mon départ pour un pays proche de sa patrie : la Syrie.

Dix années plus tard, je l’ai relu pendant mon vol pour l’île de Majorque.

Qu’importe le temps ! Les vers de ce poète tintent comme le soleil au contact de l’éternité.

Aujourd’hui, je lis Nazim Hikmet chez moi, en partance pour mon pays intérieur.

C’est le poète emprisonné dans les geôles de Turquie.

Et j’aime être le témoin de ses mots qui effacent les barreaux.

Dans son poème Au cinquième jour d’une grève de la faim, il fait apparaître, dans l’ombre de son cachot, la main de sa mère, de sa bien-aimée, de son fils. Et face à la mort à venir – qui viendra en vérité bien plus tard car le poète survivra à la prison et à l’exil – , il affirme la pérennité de sa voix dans un vers d’Aragon, la colombe blanche de Picasso, les chansons de Robeson, le rire des dockers de Marseille. Cet adieu se fait liberté :

« Pour vous dire la vérité, mes frères,
je suis heureux, heureux à bride abattue.
« 2

Je me souviens de la solitude de mon adolescence et je songe combien j’ai eu de la chance, entre ma lampe de chevet et mon lit, d’être conviée à la table des poètes.

Venaient exclusivement pour moi des noms jusqu’alors inconnus, puis familiers devenus – René-Guy Cadou, Emile Verhaeren, Philippe Jaccottet, Marie Noël, Maurice Fombeure, Pierre Reverdy, Eugène Guillevic, Jean Tardieu…

Il y avait toujours un jardin qui m’était réservé, un épi de blé à maturité, un sentier qui me guidait là où il souhaitait aller. Et même lorsque la pluie de décembre battait rageusement les vitres, j’étais au coeur des senteurs de juin, dans le bleu de l’été rimbaldien.

Dans ma chambre d’adolescente mal comprise, le poème devenait une chambre dont j’étais la fenêtre ouverte, par laquelle entraient un air de fête foraine, une vague déhanchée dans sa robe de dentelle, une lune rose au centre de la nuit chaude, des cheveux dénoués par l’orage, l’odeur envoûtante du chèvrefeuille.

Tel est le miracle de la poésie de Nazim Hikmet et de tous les autres :

léguer le don de l’accueil.

Géraldine Andrée

1 Nazim Hikmet, Il neige dans la nuit et autres poèmes, Poésie Gallimard, 2005
2 Ibid ; Au cinquième jour d’une grève de la faim p102

Publié dans Grapho-thérapie, Journal de ma résilience, Poésie

Le mot que j’aime

J’habite pleinement
le mot que j’aime
J’y repose
mon souffle

Je deviens
ce mot lui-même
Je suis
son dessein

tracé
sur la page
ou sur les lèvres
Et tout comme

il m’a accueillie
pendant les peines
je l’héberge
dans mes rêves

pour ne pas que le temps
l’emporte
Le mot et moi
nous sommes

par fidélité
réciproque
l’hôte
de l’autre

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal des confins

La mission de vie d’aujourd’hui

Je trouve, en ce moment, beaucoup de vidéos sur YouTube qui nous invitent à trouver notre mission de vie en ces temps obscurs.

J’avoue que ma mission de vie aujourd’hui, je ne parviens pas à la définir. Je me réveille souvent effrayée par le bruit des avions dans le ciel. J’ai peur que ma mère meure seule dans sa chambre. J’ai peur de suffoquer, moi aussi. Et puis, j’ouvre mes volets sur le long silence de la rue ensoleillée. Et ce matin ressemble au matin d’hier, au matin de demain.

Pourtant, je suis contente de retrouver mon cahier près de mon café, de lui confier mes angoisses et mes rêves de la nuit. Peut-être est-ce cela, ma mission de vie d’aujourd’hui, retracer la simple vie ? Je savoure ce présent qu’est l’éclat blanc de la page en haut de laquelle j’inscris invariablement la date : 29 mars, 30 mars, 31 mars… Je suis fidèle à mon journal. Ce n’est pas une mission de vie spectaculaire mais moi, je sais ce que j’accomplis, pour moi et pour un quelconque Dieu s’il me voit.

La jeune Etty Hillesum ne se demandait pas orgueilleusement si son journal serait lu plus tard quand elle l’écrivait. Non ! Elle se contentait de noter ce qu’elle aimait, espérait, souhaitait améliorer en elle, ses petites réussites comme ses plus profonds défis :

« Il me faut faire parfois tellement d’efforts pour tisser la trame de la journée – me lever, me laver, faire ma gymnastique, enfiler des bas non troués, mettre la table, en un mot m’orienter dans la routine quotidienne – qu’il me reste à peine assez d’énergie pour accomplir d’autres tâches. Quand je me suis levée à l’heure, comme n’importe quel autre citoyen, j’éprouve autant de fierté que si j’avais fait des merveilles » 1

note-t-elle un lundi matin 20 octobre 1941.

Etty est morte à Auschwitz en ignorant qu’elle serait lue un jour et que ses cahiers proposeraient une foi indéfectible en l’homme.

Moi, aussi, je dois tisser ma journée. Une petite liste de gratitudes – merci pour l’électricité, l’eau courante, la fine plume de mon stylo Schneider, ma provision de cartouches d’encre que j’avais prévue par intuition – constitue le point de départ. Puis, grâce mon espoir qui se matérialise malgré tout dans le frêle fil de l’écriture unissant chaque seconde, j’avance jusqu’au soir.

Voilà ma mission de vie aujourd’hui. Je vis. J’écris ce que je vis. Ensuite, je m’étire quelques instants au soleil, avant d’adresser un clin d’oeil au chat qui fait la sieste sur la fenêtre d’en face, et de commencer mon télétravail.

1 Etty Hillesum, Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork, collection Points, 2009

Géraldine Andrée

Publié dans Créavie, Grapho-thérapie

Je barre
Je rature
J’entoure
J’ajoute
Je juxtapose

Je raccommode
mes fragments
Je métamorphose
qui je suis
à chaque instant

Puis je fais du texte
un corps
en joyeux
mouvement
qui me fait aller de l’avant

Dans l’écriture
chaque mot
est pour moi
un point
de suture

Géraldine Andrée