Publié dans C'est la Vie !, Cahier du matin, Le journal de mes autres vies, Mon aïeule, mon amie

A Marie

Je t’ai retrouvée en songe, Marie, près du buffet de chêne brun.

Tu y posais une corbeille de fruits frais, un bouquet de serpolet cueilli dans le jardin là, tout près.

Puis, tu ouvrais ses grandes portes et tu sortais pour le thé de cinq heures, les tasses de faïence bleue dans lesquelles danserait comme suspendue dans un nuage d’or une goutte de lait.

Et moi, j’étais vêtue de la robe fleurie de mon enfance d’où s’évasait un jupon de dentelle.

C’était un temps si ancien et pourtant si présent

qu’il s’est confondu un instant avec le temps de mon réveil.

Je t’ai retrouvée, Marie, m’attendant près du buffet de chêne brun

pour m’emmener plus loin dans ta demeure

au coeur de laquelle tu ouvrais désormais sans peur

les grandes portes de ton coeur.

Géraldine Andrée

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Le marronnier du jardin de Grand-Mère

Le marronnier du jardin de Grand-Mère m’a enveloppée en rêve de son ombre verte.

J’ai entendu bourdonner comme autrefois les étoiles allumées par les ailes de ses insectes.

J’ai senti sa fraîcheur me faire une deuxième robe de vent.

Ses parfums ont rejoint mon souffle d’enfant.

Et je me suis laissé bercer par le battement de ses feuilles.

 

Le marronnier du jardin de Grand-Mère a ouvert en rêve sa corolle.

A chacun de mes cils, il envoyait de menus signes
que me portait la lumière de ses frondaisons.

La vie ne m’avait pas exilée de ses racines

car le marronnier avait continué à pousser secrètement en mon âme.

 

Et ses bourgeons que depuis longtemps

je ne voyais plus

avaient éclos pourtant

comme des flammes

en leur force frêle.

 

Je me suis réveillée avec la conscience absolue

que j’étais pour le marronnier de ma Grand-Mère disparue

jardin devenu.

 

Géraldine Andrée

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Comment se fait-il ?

 

Comment se fait-il
que les fleurs soient rendues à leurs senteurs,
que le chemin qui mène à la ferme s’élance dans le soleil de la mémoire,
que le souffle des animaux rythme à nouveau les jours,
que l’eau remonte si claire de la sèche nuit du puits,
que le feu visage de Louise se rallume dans le miroir
et que toutes les gerbes recueillies dans les paniers d’osier noirci
enflamment de leurs brindilles le vent de ce soir ?

Comment se fait-il
que les sandales des enfants de jadis sonnent sur l’escalier,
que le rideau de perles dispersées depuis longtemps tinte au moindre passage,
que se rassemblent dans la cour les voix que l’on croyait à jamais évanouies,
que des éclats de rire traversent tous ces yeux qu’un doigt ferma, tels des météores envoyés dans le ciel d’août,
que la croûte du pain craque à fleur de mie
et que la robe du vin brille
comme si l’on venait à peine d’être servis ?

Comment est-ce possible
que la vie m’arrive,
mon Dieu,
de la mort ?

Et c’est à partir
de ce mot
que tu me donnes
en silence
cette phrase
à écrire :
Parce que ta plume
est le prolongement
de ma main,
le mouvement
de mon esprit,
la trace laissée
sur la page d’aujourd’hui
par mon pas enfui.

Géraldine Andrée

Tous droits réservés@2017

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Mon cahier d’adolescente

Je me souviens de ma solitude d’adolescente quand je tenais un cahier de poèmes juste pour moi-même. C’était un cahier grand format, à la couverture rouge et brillante.

Je me promettais d’y recopier chacun de mes poèmes proprement et définitivement.

Mais lorsque j’en relisais un au matin, il était rare qu’un vers ne me déplût pas.

Alors, je recommençais à écrire le poème. Je lui infligeais toutes sortes de formes, de tournures et de variantes.

A la fin, il prenait sa place au centre de la page et je collais en un feuillet les pages qui avaient servi à le faire naître pour que, plus tard, si jamais une main inconnue ouvrait par curiosité le cahier, elle ne vît pas ces preuves de mon labeur que je ne trouvais guère élégantes.

J’étais exigeante : le poème devait donner l’impression de s’être déposé spontanément sur la feuille comme un oiseau ayant réussi son vol.

Mais Dieu ne destina pas ce cahier à d’autres mains que les miennes.

C’était un cahier sans voix ni regard. Présent offert à un silence prolongé.

Toute seule à me lire, je feignais la découverte.

Je levais les poèmes dans le jour et j’appréciais la sveltesse de leur forme, le reflet d’encre de leurs mots où le soleil se mirait, comme dans une belle eau. Et si mes rimes sautillaient telles des jeunes filles de joie en joie, alors, j’étais fière.

Je posais le cahier sagement fermé sur la table, certaine de le retrouver le lendemain et d’y écrire un autre poème à défaire, à parfaire, au gré de ma volonté.

J’avais beaucoup de courage à l’âge de seize ans. Ce n’était guère facile d’être à la fois juge et partie de ma création. C’était un lourd secret que d’écrire sans rien lire à un auditoire, sans jamais rien montrer.

Mais les jours s’écoulaient ainsi. Je n’éprouvais pas le sentiment de les dépenser inutilement.

J’avais une conscience aiguë de ce que je faisais.

J’étais « celle qui écrit toute seule dans sa chambre ».

Les années ont passé.

J’ai envoyé plus tard mes poèmes à des concours littéraires. Beaucoup ont été primés.

Puis, j’ai tenu des blogs. Aujourd’hui, on trouve mon pseudonyme sur internet.

Et lorsque personne ne laisse une trace de son passage parmi mes textes, lorsque personne ne vient me lire, lorsque tout le monde se désintéresse de mes mots, je me console d’un souvenir.

Elle n’est pas si lointaine, ma solitude d’adolescente, quand je tenais un cahier de poèmes juste pour moi-même.

Ce cahier grand format, à la couverture rouge et brillante, m’a appris l’autonomie, l’indépendance par rapport au regard d’autrui.

Désormais, j’emploie les images que je veux sans me préoccuper de ce qu’un éventuel lecteur pourra en penser.

Je suis libre d’écrire ce que me dicte ma voix intime sans me départir de cette exigence personnelle qui me définit.

Je ne sais ce qu’est devenu ce cahier d’adolescente. Il s’est sans doute perdu au fil des déménagements.

Mais je n’oublie pas qu’il fut mon plus fidèle compagnon de vie.

Et que c’est lui qui m’a élevée à la hauteur de mon désir d’écrire lorsque je levais ses feuilles dans le soleil de mes jeunes journées, pour faire envoler peut-être les poèmes qui s’y étaient déposés.

Géraldine Andrée

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Le jardin de jadis

Toute
la nuit
le jardin
de jadis

fleurit
dans ma mémoire
et m’offre
à l’aurore

les plus beaux
poèmes
Avec les déliés
de la lumière

je dis merci
au jardin
d’avoir
pour adresse

ma mémoire

Géraldine Andrée

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Tu me dis Ecris

Tu me dis
en ce jour
d’aujourd’hui

 

Ecris

sur les gouttes
de l’arrosoir
étoilant
l’escalier
de pierre grise,
l’enfant qui joue
avec son cerf
-volant
dans la brise,
les yeux
de nuit
claire
du chat,
l’éclosion
silencieuse
des boutons
de rose,
chaque
seconde
qui bat
au rythme
d’un cil,
l’ombre
mauve
du crépuscule
dans l’herbe,
le pétale
accroché
à la boucle
de la sandale,
le crépitement
de la brise
aux couleurs
de flamme,
l’âme
qui se mire
dans le halo
d’un soupir.

Je dis :

Pourquoi
écrire
sur toutes
ces choses
ici-bas ?
Demain,
le monde
ne se souviendra pas
de moi.

Et tu me réponds :

Ecris
pour que le monde
ne les oublie pas.

Géraldine Andrée

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Après la mort du chat

Après la mort du chat,

la Vie

s’est poursuivie.

Le lendemain, le soleil jouait à semer ses billes d’or dans la vigne.

Les ombres du marronnier dansaient sur les pages du livre qui s’agitaient dans la brise comme le jour précédant le drame.

Une semaine

après la mise en terre

du chat,

ma mère disposait les mirabelles fraîches sur la pâte feuilletée. La rentrée de septembre approchait. Il fallait songer aux feutres et aux protège-cahiers. La véranda était toute dorée les après-midi comme lorsque le chat faisait la sieste avant d’aller chasser les souris.

On s’attendait encore, bien sûr, à l’entendre miauler aux encoignures, à le voir bondir de l’ombre pour se lover au coeur du fauteuil. On se demandait quand il surgirait pour attraper le fil lumineux du crépuscule qui ondulait sur le carrelage.

Mais on se rendait vite à la raison.

Il n’y avait plus de chat à la maison.

Tous ceux que l’on aime sont de passage.

On s’est déshabitué à prononcer son prénom. On a rangé son collier rouge dans une boîte en carton. On a perdu le souvenir de sa tache grise derrière l’oreille et de ses grattements inquiets lors des orages.

Le chat s’en était allé à pas de velours, à pattes de silence. 

Les nuits d’automne, elles, sont revenues sans notre chat. Le seuil de la porte demeurait muet dans les frimas.

Le haut de l’escalier n’annonçait plus l’odeur de sa fourrure mouillée par les pluies.

Il fallait réussir le prochain contrôle, équilibrer les plans dialectiques, élaborer les fiches d’étude.

Le chat avait à jamais changé d’adresse. Il avait cessé d’habiter, par une aube d’été, ma solitude.

Le cours des jours

a doucement éloigné comme une voile

sa flamme blanche

vers ce bleu qui sépare les étoiles.

Et puis,

par un matin de dimanche comme Aujourd’hui,

où je me suis dit que j’aurais bien aimé passer mes vacances dans la grande maison de l’enfance, retrouver les livres sous l’arbre, les tartes aux fruits, tout le jardin qui luit,

j’ai entendu crépiter un taillis.

Une flamme blanche dans le soleil a  bondi sur mes épaules pour s’enrouler sur mon coeur.

Un souffle familier prolongeait mon souffle comme si cela eût été une évidence depuis toujours.

Le cours des jours avait ramené de ce bleu entre les étoiles le feu bonheur.

Félix était enfin sorti de sa cachette. Il avait élu mon âme pour son nouveau séjour.

Déjà, il se pelotonne sur mes poèmes à naître, coussins devenus près de la Fenêtre.

Vingt ans après la mort du chat,

la Vie

s’est poursuivie.

 

Géraldine Andrée

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Je devais avoir un frère

Je devais, jadis, avoir un frère.
Un frère avec lequel jouer, courir, rouler dans les herbes de l’été, sauter à la marelle, aller à la fac plus tard.
J’ai souvent eu un frère.

Au Moyen-Âge, j’avais un frère borgne, excellent forgeron.
A la Renaissance, j’avais un frère qui m’accompagnait à la bougie, le soir, dans les sombres couloirs.
Au XVIIIème siècle, j’avais un frère qui m’emmenait haut dans les arbres. Un matin de juin, je suis tombée et je me suis cassé le poignet.
Sous Napoléon, j’avais un frère qui m’apprenait à lire Sénèque et Cicéron.
Je devais encore avoir un frère dans cette vie-ci.
Un frère m’était destiné.

Cela devait faire quatre mois bien ronds.
Comme moi, je l’imaginais blond.
Dans la lumière d’un matin de juin, je me suis aperçue que ma mère n’était pas bien.
Il y avait quelques gouttes rouges entre le salon et la salle de bains.

Hop ! Ni une ni deux ! Pour me cacher les yeux, on m’envoie chez Pépé-Mémé dans la grande maison entourée de roses et de glycines. Assise au bord de la vasque, je berce ma poupée préférée. Je l’allaite avec une poitrine absente. Je l’habille avec un pantalon de laine blanche.

Quand ma mère est revenue me chercher, elle était pâle.
Pour ce qui était arrivé, il n’y avait ni nom, ni phrase.
Pour mon frère, pas de prénom.
Pas de case sur le livret de famille.
Pas de visage dans un mot.
Plus de place.
Même pas une place vide.
C’était trop tôt et déjà trop tard.

La vie s’écoula dans le creux des jours. Je jouais seule jusqu’à ce que ma soeur naquît. Avec elle, ni roulade, ni marelle.
Que des chamailleries. Et un sentiment d’étrangeté.

Il est des frères qui vous sont destinés et qui pourtant sont voués à ne pas venir. Qui se perdent en route et qui vous font vivre l’exil.

C’est ainsi. Sans lui, j’ai appris l’indépendance, l’autonomie. A jouer au jeu très sérieux de la vie. A consentir à perdre plutôt qu’à gagner pour progresser en tant que femme.

Pendant toute mon enfance, je me suis culpabilisée. J’ai cru que mon frère s’était envolé parce que la fenêtre de ma chambre était ouverte.

De temps en temps, mon frère entre par mon cahier ouvert et il m’envoie un signe à travers la fenêtre de ma page.
Il est venu au galop sur une phrase.

Dans l’espace des lettres rondes, il me regarde.
Il ne prévient pas quand il arrive. Cela peut être un jour comme aujourd’hui.

Puis il repart en voyage pendant qu’ici, je fais naître les mots de la Vie.

Géraldine Andrée 

Le poème est une femme

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Souris de mes nuits

La toute première nuit passée dans la maison de vacances, je me souviens d’avoir été réveillée en sursaut par le bruit d’une cavalcade sur le toit de la mezzanine.

C’était un rythme saccadé, comme si un groupe très soudé courait vers la même destination – la même proie indispensable à leur survie collective.

Des gouttes de sueur ont perlé sur mon front. Mon coeur battait à tout rompre.

N’allais-je pas être mangée ?

Puis, le bruit a brusquement cessé.

Mais je suis restée aux aguets face au silence, tapie dans mes draps, obsédée par la crainte que la cavalcade ne revienne en sens contraire.

Le matin, j’ai demandé à mes hôtes ce qui s’était produit pendant la nuit. N’avaient-ils pas entendu le même galop ?

On m’a dit que c’étaient des souris qui avaient échappé à tous les pièges, à tous les chats.

Elles étaient en vérité peu nombreuses – peut-être cinq ou six, mais le bas toit de bois amplifiait leur fuite, transformait le trottinement de leurs frêles pattes en frappement de sabots au-dessus de ma tête.

Les souris sont revenues les autres nuits et j’ai cessé d’avoir peur. Elles allaient, vives et inoffensives.

Je me demandais vers quelle destination mystérieuse elles couraient ainsi.

J’éprouvais à les écouter une sorte d’urgence à vivre.

Puis, je ne les ai entendues qu’endormie.

Durant toutes les nuits passées dans cette maison de vacances, les souris ont visité mon sommeil.

Je percevais leur arrivée fulgurante dans mes songes. Les souris surgissaient comme des alliées dans les paysages hantés de mes rêves. Elles faisaient fuir les cieux noirs, les salles de classe closes, les pistes de danse douloureusement scintillantes, les cascades cruelles et les chemins gris qui ne me menaient jamais à destination.

Toutes ces images me quittaient comme si c’était à leur tour d’avoir peur.

Les souris exorcisaient mes tourments qui renonçaient alors à me mordre.

Peut-être emportaient-elles aussi mes peines pour les grignoter tranquillement, plus loin, dans un coin caché car je me levais toujours un peu plus légère et gaie que la veille. Comme délivrée.

Une chose est certaine.

Je les avais acceptées en tant que telles, souris de mes nuits, lors de cette période de ma vie où je me cherchais tant.

Aujourd’hui, ces souris me manquent.

J’aimerais parfois en entendre une,

rien qu’une seule qui fendrait le silence et dont la course insolite éloignerait de toute urgence, le temps d’une nuit, les soucis de l’adulte que je suis devenue.

Géraldine Andrée

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Sauter

1

Ma mère a toujours eu de hauts désirs pour moi. Elle me lançait régulièrement des défis insurmontables, des challenges terrifiants. Elle projetait sur moi des intentions de succès qu’elle n’avait pas obtenus.

En juillet mille neuf soixante-seize – j’étais alors à peine âgée de cinq ans -, elle décida de me faire pratiquer de manière assidue la natation.

J’avais appris doucement à nager dans la mer de Méditerranée, en juin, lors de mes vacances à Cavalaire. J’avais apprivoisé sans peur le bercement des vagues qui montaient jusqu’à mes épaules, accrochée à un canard rieur et multicolore.

Les cours de natation avaient lieu tous les jours, de neuf heures à douze heures, excepté le dimanche.

Après avoir joué avec mes poupées dans la bonne herbe ensoleillée et odorante, je voyais avec angoisse le soleil se coucher derrière la colline et répandre sa liqueur d’or sur le jardin. Mon ventre se serrait. Déjà le soir ; déjà le lendemain matin…

Sortir de force de l’eau si tendre et sécurisante du sommeil était pour moi un arrachement. Je mangeais à peine au petit déjeuner. Il ne fallait pas que mon estomac fût trop chargé pour la nage. Je buvais à petites gorgées du lait chocolaté que j’avais envie de rendre immédiatement.

Ensuite, départ pour la piscine olympique. La route qui serpente la forêt non loin de la ville minière, puis le bâtiment aux larges baies grises.

Dès l’entrée, la forte odeur d’eau de Javel m’écoeure. Le trac monte de mon ventre à mon coeur. Dans les vestiaires rouges, il faut affronter le froid, le sol mouillé et glissant, les sandales de caoutchouc qui claquent, la porte du placard métallique comme un coffre-fort, le serpent plastifié qui entoure mon poignet.

Puis, devant moi, l’eau d’un bleu acide et profond.

Tous les matins, je me réveille pour mourir.

2

Lors du premier cours, le maître-nageur juge bon d’accélérer la familiarisation avec l’eau en enfonçant la tête de chacun des élèves en cercle autour de lui. Il le fait d’un geste sec, désinvolte et rapide, comme si c’était un jeu pour lui.

J’ai à peine le temps de voir le fond de la piscine, les larges traits noirs qui courent sur toute la longueur du bassin dans cette eau chlorée et transpercée de bleu qui envahit brusquement mon menton, mes lèvres, entre dans mon nez et mes yeux. Je respire ce liquide sauvage. Je me noie, du moins je le crois. Quand je sors mon visage, je suis aveugle. Mes yeux me brûlent ; une toux opiniâtre secoue ma poitrine ; mon coeur bat fort.

Où suis-je ?

Ou plutôt qui suis-je ?

Je ne suis plus que challenge, compétition, effort. Je dois faire à tout prix ce qu’on attend de moi.

De séance en séance, je m’entraîne à la brasse, au crawl, au papillon. Bien que cette nage porte un nom léger et libre comme les papillons d’or que je vois tournoyer dans l’été, elle est lourde, violente, exigeante. Tous les muscles de mon corps sont mobilisés. Le soir, je m’endors, fourbue.

J’attends avec impatience le dimanche suivant qui me semble toujours si loin. Je traverse les distances, m’essouffle, m’enfonce, réapparais et recommence. Du haut des gradins, ma mère me regarde tout en discutant avec une amie dont elle a fait connaissance sur les lieux.

Moi, si petite et si frêle, je dompte l’élément. J’exécute si docilement les ordres que je suis bientôt à niveau, prête pour le haut plongeoir.

3

Je suis debout, tout là-haut, tout au bout de la planche de bois.

En bas, l’eau m’attend, impassible, ondulant sournoisement dans son indifférence bleue.

Je mesure la distance qui me sépare de cette mort.

Auparavant, j’ai monté en tremblant les marches de l’échelle comme celles d’un échafaud. Le nombre d’élèves avant moi me laisse un peu de répit.

Ce n’est pas encore à moi… Ce n’est pas encore à moi… N’aie pas peur… Tu as encore le temps… Il y en a dix devant toi… Puis cinq… Puis deux… Puis un… Puis toi…

Je tremble de froid et de peur. Mon maillot de bain est trempé. Je croise les bras sur mon ventre.

Je regarde autour de moi. Les autres sont passés. Ils ont vaincu. Ils nagent maintenant, tranquillement, dans la gloire de la lumière de cette fin de matinée qui traverse les baies. En haut des gradins, ma mère me regarde, sa copine me regarde. Je pense que sur ce plongeoir, face à ce bassin immense, je suis une simple baguette dirigée par un chef d’orchestre.

En bas, le maître-nageur tient sa perche droite et me crie :

-Mais saute ! Saute donc ! Qu’est-ce que tu attends, Gégé ?

4

Le gouffre noir.

Ai-je sauté ? Plus moyen de me souvenir.

Pendant longtemps, j’en ai discuté avec une amie.

Je crois que j’ai sauté. Je ressens encore l’impulsion qui me guide vers l’abandon, le vertige qui creuse mon ventre. Je vois le plafond et les gradins qui se renversent.

J’entends mon cri, peut-être, le claquement violent de l’eau contre mes tympans. J’éprouve le poignard du froid, la douleur autour de mes reins et la brûlure du chlore dans ma gorge et mon nez comme la toute première fois.

Je me revois remonter à la surface. Nager, effectuer la longueur du retour en n’écoutant que mon souffle. Cette obsession de la respiration qui habite tout nageur… je la connais.

Mais je crois tout autant que je n’ai pas sauté. Je me vois faire demi-tour, quitter les regards pour leur faire face à nouveau lors de ma descente de l’échelle. Je ressens la froideur des barreaux. Je revois le regard furieux du maître-nageur, la mine désappointée de ma mère, le visage moqueur de l’amie. J’entends les quolibets des camarades :

-Ouh ! La lâcheuse ! Ouh ! La trouillarde !

Je retourne probablement au vestiaire. Je grelotte. Je m’essuie vigoureusement. Les cheveux encore mouillés, je retrouve ma mère. J’ai été exclue de la piscine olympique. Le courage prend souvent l’apparence de la lâcheté.

Ai-je sauté ?

5

Trente ans plus tard, après mon échec à l’admission de l’agrégation (admissible, j’ai été recalée de peu mais être recalée de peu n’est pas un honneur, c’est être recalé. Point. J’ai tellement déçu ma mère !), alors que je feuilletais des livres au Rayon Développement Personnel, j’ai entendu cette voix intérieure, très profonde, comme une certitude  :

-Tu le sais ? Tu as sauté ! Bien sûr que tu as sauté !

6

J’ai renoué avec l’eau. Je joue avec elle. J’aime ses métamorphoses, ses reflets, ses lumières qui ondoient autour de moi. Je ne l’affronte pas. Je me laisse porter par elle.

Je m’en enveloppe comme d’une robe qui épouse parfaitement mon corps.

Quand je le veux, je mets ma tête dans l’eau très doucement pour sentir sa caresse monter de ma nuque à mes cheveux.

Lorsqu’on renonce à la dompter, l’eau est d’une tendresse débordante.

C’est surtout dans la mer Méditerranée que je redeviens une enfant pleinement acceptée. A nouveau née, non loin de la terre. En sécurité.

Je n’ai plus jamais plongé.

Je préfère offrir mon visage au ciel.

Géraldine

                    Andrée