Publié dans Berthe mon amie, C'est la Vie !, Ecrire pour autrui, Je pour Tous, Mon aïeul, mon ami., Mon aïeule, mon amie

La neige de Géorgie

Quelques jours avant l’orée du printemps, en Géorgie, les gens préparent une fête en l’honneur de leurs morts.

Ils disposent dans des assiettes les mets les plus fins, versent dans les verres les vins les plus doux, pétrissent et cuisent le pain dont le coeur de mie sera si tendre au palais de leurs aimés.

Ils prévoient des bougies et des flambeaux pour les danses de la nuit.

Dans l’après-midi, le chef de famille se rend au cimetière.

Et, avec ses gants, il ôte la neige des tombes.

Celle-ci se disperse dans le soleil en mille paillettes.

C’est un bonheur de voir le regard des défunts que l’hiver, de son voile de tristes noces, a caché.

C’est un miracle de contempler les fossettes de l’enfant trop tôt feu, les cheveux longs de l’aïeule, la moustache de l’oncle, l’air mutin de la cadette, les lèvres entrouvertes de la fille éternellement jeune – quelles paroles silencieuses cette dernière murmure-t-elle à vous seul ?

En enlevant à coups patients la neige, ce deuxième suaire qui, pendant les grands froids, a scellé tous ces yeux et condamné tous ces visages à l’oubli, les Géorgiens retrouvent leurs absents.

Les noms et prénoms réapparaissent, les souvenirs aussi.

Quelques jours avant l’orée du printemps, la mort se révèle bien éphémère.

A ma manière, je suis moi aussi Géorgienne quand j’écris des poèmes.

Ma main, à chacun de ses passages, fait fondre avec foi la neige de la page.

Des mots, alors, naissent,

derrière lesquels je m’aperçois que tu me regardes depuis toujours.

Et quand je signe, je reconnais ton nom

dont chaque lettre comme un oeil espiègle

cligne dans le soleil.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, Cahier du matin, Le journal de mes autres vies, Poésie

La chambre là-bas

Dans la profonde chambre là-bas, tu dors si bien…

Sitôt les yeux clos, tu t’en vas.

Tu retrouves les rives du Nil dont le murmure de ton coeur est l’embouchure.

Tu t’enivres des éclats de voix et de fruits sur les marchés d’autrefois.

Tu te couches dans ce champ de luzerne oublié.

Tu cours avec cette petite fille d’une autre vie que tu fus. Tu découvres en ta joie étonnée que tu as eu autant d’enfances que d’étoiles.

Tu frappes à la porte du château d’Anne. Et toutes les flammes des bougies précèdent ton pas.

Tu t’assois sous l’amandier en fleurs qui t’attend depuis toujours.

Tu te souviens de ce que t’a conté le vent, un matin de fugue.

Tu ouvres les bras au bleu de tous les origines qui se lève des collines.

Tu te penches avec joie sur les herbes vives du jardin que tu croyais disparu.

Tu converses en silence avec le regard de la jument ressuscitée.

Grand-père t’apprend à arroser les roses feues qui rougissent à nouveau telles les joues d’une convalescente.

Et quand tu te réveilles à l’aube, tu te sens changée comme si des lèvres inconnues avaient récité pour toi la formule des plus subtiles métamorphoses.

Dans la profonde chambre là-bas, tu rêves si loin que tes yeux se posent en oiseaux sur le Lendemain.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Cahier du matin, Poésie

Tout est là

Tout est là,

à l’instant du mot dit :

le bouquet de jonquilles,

le chant blond des blés que tu traversais pour te rendre au lac,

la chatte sauvage flairant les orties,

la bicyclette couchée dans les taillis et que tu retrouvais à sa couleur rubis,

la mousse de l’eau sur les cailloux entre lesquels filaient les anguilles

dont tu essayais de saisir l’éclair bleu à genoux.

Tout est là, dans la paume de l’âme,

et demeurera

ainsi contenu,

telle l’abeille

dans la corolle du poème.

Tu peux toujours le toucher

d’un mot au matin

quand tu te sens perdu,

le Pays d’enfance.

 

Géraldine Andrée

Publié dans Berthe mon amie, C'est la Vie !, C'est ma vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Ecrire pour autrui, Mon aïeule, mon amie, Non classé

Tu es partie quand j’avais quatorze ans

Tu es partie quand j’avais quatorze ans.

J’ai senti que tu avais quitté ta terre lorraine pour l’immense océan à un instant précis:

celui où l’enseignante de Sciences Physiques qui ne m’appréciait pas particulièrement à cause de mon désintérêt pour la matière m’a regardée intensément. Au moment où je suis sortie de la classe, mon lourd cartable sur le dos, ses yeux m’ont suivie.

A mon retour chez mes parents, j’ai appris que tu t’en étais allée peu avant midi, alors que le cours s’achevait.

Tu es revenue cette nuit, comme tu le fais souvent.

Tu m’as laissée toucher ton chignon, blond redevenu, comme lorsque j’avais trois ans.

Je t’ai demandé pardon de t’avoir abandonnée pour aller vivre à D.

( Au matin, cette culpabilité s’est envolée tel un oiseau léger car tu es partie bien des années avant que je n’aille vivre à D.)

Tu m’as répondu en riant, d’une voix de jeune fille :

– Tu te dois de vivre ta Destinée !

Puis, tu m’as prise par la main et tu m’as promenée dans les lieux de ton ancienne vie, moi ta petite-fille retrouvée :

la métairie Mayer, entourée des champs de fleurs que tu traversais, à vive haleine, les jours de juin ;

le grenier à grains dans lequel tu lus toutes Les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand, l’aile d’un rayon de soleil tremblant sur l’une de tes mèches ;

le pensionnat du Luxembourg qui brida tes rêves du grand amour ;

le jardin où tu jouas pendant les grandes vacances avec ton amie Hélène à être Madame de Staël révoltée contre Bonaparte, pour un théâtre sous les étoiles ;

la baie d’Ostende dont les franges bleues sous la pluie te laissèrent un merveilleux souvenir ;

la maison de M. parée de lierre, celle du mariage et de la maternité, du silence et de la résignation alors que ton mari jouait aux cartes au café ;

puis la vaste et glaciale maison de l’exil pendant l’Occupation, et son auvent où se nichaient les hirondelles – leur joyeux retour marquait une année supplémentaire de guerre ;

le parc de Montmorency dont le chant qui s’élargissait comme une houle de feuillage en feuillage te consolait des peines et des privations ;

enfin le chemin du retour, la belle allée blanche qui te mena sur le seuil de ta porte ;

la cuisine ensoleillée des matins de dimanche ; la salle à manger et ses napperons de dentelle ;

plus tard, la chambre sombre où tu recevais ton insuline, tous les soirs à cinq heures.

Avant de partir, tu as regretté de t’être mariée.

Je vis la vie dont tu rêvais : libre, autonome, indépendante.

L’écriture demande qu’on lui consacre du temps.

Je ne me souviens pas quand tu as lâché ma main et que tu t’en es retournée vers ce pays qui m’est interdit tant que je vivrai.

Je me suis retrouvée seule, soudain, dans mon rêve,

mais avec cette certitude évidente comme l’aube :

ma Destinée est d’écrire sur ta Destinée,
faire de ta vie une trace
qui me mènera, c’est certain,
vers l’immense océan

de la compréhension
de nos deux destins
à la fois si différents
et communs.

De Toi à Moi.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est ma vie !, Cahier du matin

Le chemin inconnu

Je ne sais pas
ce que je vais écrire
en ce jour
d’Aujourd’hui.

Sait-on
ce que l’on rencontre
au cours
d’une promenade ?

On peut y croiser
un enfant,
un animal,
une pierre de couleur,

un jouet oublié,
la lueur d’un insecte,
une nouvelle espèce
de fleur,

un oiseau blessé
à recueillir
dans la paume
de ses mains…

J’ignore
ce que je vais écrire.
Le poème
est un chemin

qui mène
à tous les instants
avec lesquels
je n’ai jamais rendez-vous,

mais dont je reconnais
toujours
l’importance
et la première note

que je prends
sur mon carnet blanc
est vive
comme le météore

d’une surprise

J’ignore
chaque jour
ce que je vais écrire.

Voici
le seul titre
certain
par lequel

je commence,
ce matin,
mon voyage
à travers la page :

Aujourd’hui.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Je pour Tous, Le journal de mes autres vies, Mon aïeul, mon ami.

Mon passé

Je suis allée voir le film Dunkerque. J’ai assisté à la fureur, à l’Apocalypse, au sacrifice de tant d’hommes alors que sous le ciel d’un bleu pur, la mer scintille de toutes ses paillettes au soleil.

J’ai rêvé, il y a quelques nuits, que je retrouvais Dunkerque où j’ai vécu pendant sept ans. Je parcourais la ville, je revoyais ses briques rouges, ses terrasses, ses maisons à Malo. Je louais une petite chambre. Par la fenêtre, j’avais rendez-vous avec la mer bien qu’elle et moi, nous ne nous soyons jamais réellement quittées.

J’en garde la mémoire avivée par d’autres mers telles que la Méditerranée.

Il me souvient d’avoir demandé à mon père, un soir d’hiver, quand j’étais petite, à quoi ressemblait Dunkerque. Mon père me répondit que ce n’était pas une ville folichonne. Elle avait été entièrement détruite sous les bombardements, puis reconstruite avec des bâtiments identiques. C’était surtout un port industriel, où l’usine Sollac – dans laquelle mon père travaillait aussi, à Florange – était en plein essor.

Qu’importe ! Ce nom, Dunkerque, me faisait rêver.

Un jour, par le plus grand des hasards – mais la destinée revêt souvent l’apparence du hasard, selon Einstein -, j’ai retrouvé, adolescente, un cahier brun aux pages jaunies, sur lesquelles courait une écriture fine, régulière, appliquée, à l’encre noire. C’était le Journal de Guerre de mon grand-père qui a fait la bataille de Dunkerque. Il y était inscrit le numéro de son régiment d’infanterie : le quarante-troisième.

Sur le sable blanc mouillé par la marée montante, j’ai suivi, pieds nus, les traces des bottes de mon grand-père.

J’ai posé le même regard que lui sur les dunes battues par les vents.

Comme lui, je me suis avancée vers le fouet des vagues. Je me suis très peu baignée dans cette mer que je trouvais excessivement froide. Mon grand-père, en revanche, y a trempé en grelottant tout son uniforme.

L’azur entre les pluies était d’un bleu si intense qu’on aurait voulu y disparaître. Pour mon grand-père, c’est d’un tel bleu innocent que pouvait surgir la mort, transportée par le météore d’un avion bombardier.

Mon grand-père a été sauvé. Il fait partie des miraculés qui ont été évacués en Angleterre. Il a vu les falaises du Dorset avant moi qui y ai accosté en tant qu’étudiante.

Dans l’album des aïeux, il pose, vêtu de son uniforme du Quarante-Troisième Régiment d’Infanterie, sur une photographie pâlie, avec ses camarades rescapés. Je l’entends rire aux éclats dans le silence de l’image.

J’ai une collègue et amie qui a vécu comme moi à Dunkerque. Elle y retourne souvent. Elle me parle des vagues qui cinglent les hanches, des gifles du vent – du ravissement que provoque la témérité des éléments.

Certes, il n’est rien de plus facile pour moi que de me rendre à Dunkerque. En TGV, j’y arrive en trois heures.

Mais j’ai peur. Peur du retour des anciens visages, de mes vieilles histoires d’amour achevées, de mes douleurs, de mes bonheurs aussi. Peur du violent mystère de mes émotions dues à un karma qu’il me fallait courageusement traverser.

Peur de mon passé dont il me semble qu’il est devenu une vie antérieure.

Pourtant, je possède un autre passé, bien avant que je ne sois née, un passé qui m’appartient tout autant que celui de ma propre vie, le passé de mon grand-père qui a remporté la victoire pour la Vie.

Un jour, je répondrai à l’invitation de mon rêve d’il y a quelques nuits.

La petite chambre à Malo m’attend.

Après que j’aurai tourné la clé dans la serrure et que la porte se sera ouverte, je m’approcherai à pas lents de la fenêtre. Quelle que soit l’heure, je serai à l’heure au rendez-vous, celui de la rencontre du bleu qu’a traversé courageusement Pierre.

Je laisserai monter dans ma mémoire la mer de mon Grand-Père.

Géraldine Andrée

Le journal de mes autres vies

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Cahier du matin, Je pour Tous

Après la mort du chat

Après la mort du chat,

la Vie

s’est poursuivie.

Le lendemain, le soleil jouait à semer ses billes d’or dans la vigne.

Les ombres du marronnier dansaient sur les pages du livre qui s’agitaient dans la brise comme le jour précédant le drame.

Une semaine

après la mise en terre

du chat,

ma mère disposait les mirabelles fraîches sur la pâte feuilletée. La rentrée de septembre approchait. Il fallait songer aux feutres et aux protège-cahiers. La véranda était toute dorée les après-midi comme lorsque le chat faisait la sieste avant d’aller chasser les souris.

On s’attendait encore, bien sûr, à l’entendre miauler aux encoignures, à le voir bondir de l’ombre pour se lover au coeur du fauteuil. On se demandait quand il surgirait pour attraper le fil lumineux du crépuscule qui ondulait sur le carrelage.

Mais on se rendait vite à la raison.

Il n’y avait plus de chat à la maison.

Tous ceux que l’on aime sont de passage.

On s’est déshabitué à prononcer son prénom. On a rangé son collier rouge dans une boîte en carton. On a perdu le souvenir de sa tache grise derrière l’oreille et de ses grattements inquiets lors des orages.

Le chat s’en était allé à pas de velours, à pattes de silence. 

Les nuits d’automne, elles, sont revenues sans notre chat. Le seuil de la porte demeurait muet dans les frimas.

Le haut de l’escalier n’annonçait plus l’odeur de sa fourrure mouillée par les pluies.

Il fallait réussir le prochain contrôle, équilibrer les plans dialectiques, élaborer les fiches d’étude.

Le chat avait à jamais changé d’adresse. Il avait cessé d’habiter, par une aube d’été, ma solitude.

Le cours des jours

a doucement éloigné comme une voile

sa flamme blanche

vers ce bleu qui sépare les étoiles.

Et puis,

par un matin de dimanche comme Aujourd’hui,

où je me suis dit que j’aurais bien aimé passer mes vacances dans la grande maison de l’enfance, retrouver les livres sous l’arbre, les tartes aux fruits, tout le jardin qui luit,

j’ai entendu crépiter un taillis.

Une flamme blanche dans le soleil a  bondi sur mes épaules pour s’enrouler sur mon coeur.

Un souffle familier prolongeait mon souffle comme si cela eût été une évidence depuis toujours.

Le cours des jours avait ramené de ce bleu entre les étoiles le feu bonheur.

Félix était enfin sorti de sa cachette. Il avait élu mon âme pour son nouveau séjour.

Déjà, il se pelotonne sur mes poèmes à naître, coussins devenus près de la Fenêtre.

Vingt ans après la mort du chat,

la Vie

s’est poursuivie.

 

Géraldine Andrée

Publié dans Berthe mon amie, C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Mon aïeule, mon amie

Les printemps de Montmorency

Tu as vécu quatre printemps sous l’Occupation, à Montmorency.

Quatre printemps qui te faisaient prendre conscience du temps que durait ton exil mais qui adoucissaient ce dernier.

Un matin, par surprise, le temps apportait le présent des beaux jours.

Tu sentais en ouvrant les fenêtres des chambres la légèreté de l’air et l’amplitude de la lumière.

Mais dans ta maison, c’était toujours l’âpre hiver aux draps mouillés et aux tapisseries suintantes.

Alors, tu confiais tes enfants à Grand-Père et tu partais faire une promenade dans le parc de Montmorency pour te réchauffer.

Déjà, les premiers bourgeons éclataient. Des chants d’oiseaux formaient autour des cimes un collier dont tu entendais les perles tinter, remuées par la brise.

Un anneau d’or s’élargissait dans le ciel : c’était le soleil qui faisait sa promesse.

Le carillon de Serqueux égrenait dix notes claires qui vibraient dans l’air comme à travers du mince verre.

Un souffle qui venait de plus loin qu’Offremont annonçait les premiers parfums des plantes qui préparaient secrètement leur épanouissement.

Certes, le col autour de ta gorge n’était pas de trop mais la perspective des promenades douces dans le bleu futur du soir de la Saint Jean te réchauffait.

Bien sûr, toi et tes proches auriez encore le ventre creux… Tu avais néanmoins l’espoir que les blés donneraient à ton foyer un pain plus tendre et qu’il y aurait quelques légumes supplémentaires pour la soupe, en échange des tickets de rationnement car on disait à la radio clandestine que l’ennemi cédait chaque jour du terrain.

Les printemps sous l’Occupation à Montmorency étaient aussi beaux que les printemps libres de jadis : le même feuillage qui change de reflet lorsqu’il se balance, la même herbe au vert nouveau, les mêmes trilles d’oiseaux.

La nature ne fait guère de différence entre le malheur et le bonheur humains. En elle demeure inscrit le fidèle retour à l’abondance.

Cela fait longtemps que tu es rentrée dans ton éternel printemps.

Parfois, en rêve, tu m’envoies des messages à vol d’oiseau d’un grand jardin.

Et avant que je n’aie le temps de les décacheter – et de me réveiller -,

j’en lis la provenance écrite d’une main vive :

le Jardin d’Amorency

où tu me donnes rendez-vous

lorsque j’aurai honoré

ma grande promesse de vie.

Géraldine Andrée

De Toi à Moi

Publié dans Berthe mon amie, C'est la Vie !, Ce chemin de Toi à Moi, Ecrire pour autrui, Je pour Tous, Mon aïeule, mon amie

La faute

Ma grand-mère me dit en rêve que ce n’est pas de ma faute si mon père – son fils – est « comme ça ».
Ce n’est pas de sa faute non plus.

C’est de la faute à l’Occupation.

Il a fallu s’exiler, quitter la belle maison sous les glycines et voyager en entendant siffler les avions et les bombes.
Il a fallu dormir dehors, à la merci des bombardements alors que la lune brillait d’un éclat d’or.
Chaque distance supplémentaire était un risque de mort.

C’est de la faute à la guerre.
Je n’étais pas née, alors.

Il faisait si froid dans la maison de M. La glace bloquait les volets jusqu’à midi, l’heure où l’on pouvait les entrouvrir un peu.
Des fleurs de givre éclataient sur les vitres intérieures. Il était nécessaire de dormir avec un manteau, un bonnet, des gants et des briques chaudes sous les draps.
Dans chaque pièce, on voyait s’ouvrir la corolle de son souffle blanc.
Chaque chambre était une petite Sibérie.
Les mains risquaient des engelures. Impossible d’écrire, de faire ses devoirs : les doigts étaient gourds. Les jambes bleuissaient.

Mon arrière-grand-père coupait du bois mais celui-ci était mouillé. Le feu ne prenait pas. La neige fondait en grandes mares sur le sol.
Quand un miracle survenait après une attente infinie, annoncé par le crépitement d’une étincelle, toute la famille se serrait autour des quelques flammes frêles du poêle.

Bien sûr, les beaux jours revenaient toujours, avec leurs jeunes fleursleur foin flamboyantleurs feuilles chantantes, leurs ombres douces.
Mais les beaux jours n’amenaient pas à manger.
L’hiver avait été si dur et long que la récolte était maigre dans les corbeilles.

Pour les crêpes, on se contentait d’une farine dure et sèche, de pommes de terre fades, de pâtes dures, de rutabagas écoeurants, de « biscuits de chien » que les gamins se lançaient comme des balles.
Le pain, noir, se mesurait en tickets de rationnement.
Le café n’était que de l’eau jaunie et le lait se caillait vite.

Ma grand-mère me dit dans mon rêve, à l’aube :
Un jour, nous avons été hébergés sur la route de l’exil. On nous a servi de l’eau du puits, du pain rassis, du café et ce fut pour nous la manifestation d’une grande générosité.
Sur notre couche d’une nuit, nous étions en sécurité. Nous avions gagné douze heures supplémentaires de vie.

Tout cela, c’est de la faute à la Guerre.
Ce n’est pas de la faute à ton père s’il est « comme ça », avare en sentiments.

Géraldine Andrée

Publié dans C'est la Vie !, C'est ma vie !, Cahier du matin

Les retrouvailles

Lorsque
l’autocar
a achevé
son virage,
m’est apparu
le petit village,

bijou de joie
qui semblait
accroché
depuis toujours
à l’échancrure
des feuillages.

J’ai reconnu
les persiennes
qui allongent
les ombres
pendant le songe
de la sieste,

l’arrosoir
près des pots
de laurier-rose
et le chat
assis sur son muret
qui poursuit,

les yeux clos,
un fil d’or
Et quand,
à la descente
du car,
pour me rafraîchir

j’ai ouvert
ma main
dans la vasque
d’albâtre
de la fontaine
toujours fidèle

au centre
de la Place
des Alliances,
le chant
de l’eau
a reconnu

ma paume,
mes lèvres,
ma langue,
ma gorge
d’où a jailli
un rire ancien

Assurément,
j’ai vécu
ici,
me suis-je dit.
Et c’est là
que je veux vivre

désormais
ai-je ajouté
pour mon âme.
L’autocar
pouvait partir,
poursuivre

son voyage :
je n’étais pas
de ces gens
qui parlent
trop fort
d’argent,

qui prennent
des photos
sans voir,
au-delà
des apparences,
l’essentiel

se cachant
derrière
chaque couleur
du ciel.
D’un geste,
j’ai fait le signe

de l’adieu.
C’est alors
qu’Il a couru,
haletant,
vers moi
et je Lui ai trouvé

le visage
si chagrin,
si désemparé
que j’ai admis
comme une évidence
le fait

qu’il fallait
que je Le rejoigne,
que je L’accompagne
dans la vie
car, d’une certaine
façon,

j’étais un village,
un foyer pour Lui.
Assurément,
je ne dormirais pas
encore cette nuit
dans ma maison.

J’ai retrouvé
le siège
de cuir
brûlant
de l’autocar
qui s’est remis

en route
en ronflant
et la peine
qui est montée
à mes yeux
m’a paru

si grande
qu’elle a effacé
toutes les peines
de mon enfance.
Ce n’était pas,
je crois,

la première fois
que je quittais
ce village
et il viendrait
une autre vie
où je le retrouverais

comme un ami
que l’on perd de vue
mais que l’on garde
en soi.
C’est ainsi :
le Pays

et moi,
nous dansons une ronde
de vie en vie
où le temps,
cette musique,
nous sépare,

nous réunit,
nous désunit
à nouveau.
Alors que le rythme
de la route
commençait

à me bercer,
et qu’Il serrait
ma main
dans la sienne,
j’ai fait le serment
de naître

dans ma vie
prochaine
derrière
les persiennes
de la chambre
donnant

sur la Place
des Alliances,
là où chante
depuis tant
de siècles
la fontaine

destinée
à la paume
de cette enfant
que je fus,
il y a si longtemps,
et qui continue

à m’attendre
sous le feuillage
étincelant
comme un signet
d’argent
parmi les pages

de ma mémoire.

Géraldine Andrée