Écris pour faire valoir tes droits Écris pour lâcher prise sur l’impossible Écris pour rattraper le temps perdu Écris pour courir après l’encre qui se dévide
Écris pour te délester de tes souvenirs Écris pour emporter tes joies avec toi Écris pour effacer l’enfance de ta mémoire Écris pour te pencher sur tes racines
Écris pour ne froisser personne Écris pour pouvoir froisser déchirer recommencer Écris pour prolonger la lumière Écris pour te confier à la nuit
Écris pour ouvrir la porte traverser la pièce franchir le seuil refermer la porte
Écris pour entrer chez le seul ami qui t’accueille tel que tu es
et qui sait t’écouter quand tu te tais ou quand tu cries
Toi-même
Écris pour tous ceux qui reconnaîtront l’écho de leur voix en toi
Écris pour tous ces Autres qui te ressemblent et qui sont si différents à la fois
Écris pour gommer rétablir affirmer réfuter dire la vérité à travers les rêves de chacun
Écris pour accomplir d’immenses désirs sur un tout petit carré de papier
Écris pour passer ta vie à retranscrire les conversations du monde entier
et y ajouter un mot le tien fût-il le seul
l’unique pourvu qu’il soit le mot souverain auquel tu tiens
Il me restait encore un peu de temps avant de prendre mon train. Je suis entrée dans le café L’Élixir de l’oubli. J’ai dit adieu des yeux à la ville – la place des Clercs, la cathédrale Saint-Jean-Baptiste, les vitrines qui affichaient la mode d’automne – voilée par une bruine que transperçaient les phares des voitures, les couleurs des panneaux publicitaires, les flèches signalétiques. C’est alors qu’il a poussé la porte du café, accompagné d’une blonde.
Il n’avait pas beaucoup vieilli à peine une patte d’oie au-dessus des sourcils en broussaille
Quand il est entré j’ai tout de suite su que j’étais Elle et sa cascade de mèches blondes qui ruisselaient sur ses épaules menues
Elle et sa parka jaune elle ressemblait à une flamme follette un peu égarée dans cette ville sur cette terre
J’ai su comment il l’avait choisie croyant que je lui reviendrais à travers Elle
Elle s’est assise de profil a croisé ses jambes effilées par des collants résille couleur chair manière peut-être de se protéger encore quelques instants supplémentaires de ce scénario de séduction bien écrit de se rendre inaccessible pour accroître son désir
Mais j’ai su comment son corps a frémi quand il a posé sa main sur la sienne J’ai su comment un frisson a parcouru sa colonne vertébrale depuis ses hanches cette sensualité sournoise et ondoyante qui serpente ensuite à rebours le chemin osseux de sa nuque à ses reins
J’ai su comment il lui extorquait son consentement par un sourire qui montrait des incisives bien blanches et comment il affichait l’éclat d’argent de son alliance en mentant
Tu sais ma femme et moi c’est le néant
J’ai reconnu cette voix mièvre comme le miel dans lequel succombent les mouches avec leurs ailes ouvertes
Et j’ai su comment le cœur de la jeune femme blonde a accueilli en sa corolle de fleur bleue la nouvelle
Il est disponible sans être libre Alors je le serai pour deux
Lui ne me voyait pas tout occupé à appâter ses yeux
J’ai su comment dans trois minutes tout juste il approcherait son mocassin de daim de ce talon aiguille et comment elle lui abandonnerait sa cheville quasi délacée
tandis que le serveur après avoir astiqué les deux robinets d’or sortirait de sa poche son carnet pour la commande
Et j’ai su comment il ferait le signe avec ses deux doigts rapprochés l’index et l’annulaire décidant pour Elle
Deux cafés -crème s’il vous plaît
J’ai su comment c’en serait fini d’Elle une fois les cafés bus et le pourboire laissé dans la coupelle
J’ai su comment il l’emmènerait dans sa garçonnière bleue rue des Faïences le bras accroché à son bras telle la chaîne d’une barque amarrée dans le courant
J’ai su comment dans cette chambre sombre sous les combles il enlèverait dans un baiser avide son médaillon de baptême représentant la Vierge
comment il retiendrait captive la cascade hier encore si vive de ses mèches et comment la parka mouillée par l’averse laisserait une flaque grise sous la chaise en plastique
pendant que sous la rudesse de ses caresses qui la déchirerait presque en deux elle n’aurait qu’une envie
reprendre tous ses morceaux d’elle-même ses bras ses jambes sa vie reboutonner son gilet et fuir loin d’ici
courir en se tordant les pieds jusqu’à la gare monter dans le train de banlieue voir s’effacer la ville sur les lignes noires des rails
J’ai su comment pour ma survie il fallait que je fuie la fille que je fus car toutes les femmes futures qu’il possèderait seraient toujours Moi
Alors, j’ai payé la note de mon soda. J’ai enfilé mon manteau beige, poussé la porte coulissante, ma valise roulante à mon bras. Les rideaux rouges se sont refermés derrière moi. Peut-être m’a-t-il aperçue de dos, à ce moment-là. Trop tard. J’étais déjà de l’autre côté du seuil. D’ailleurs, j’ignore comment il aurait pu me reconnaître : j’ai désormais les cheveux si courts.
Est-ce toi qui vois les lumières des vitrines à sept heures du matin ces pigeons qui picorent près des bancs déserts et qui déposent la trace verdâtre de leur passage comme preuve qu'ils existent aussi
Est-ce Toi qui détournes le regard des sacs poubelle de la veille
Ou est-ce Toi cette femme qui se rend au bureau en talons hauts et dont le sillage parfumé à l'eau de violette te suit jusqu'à la gare
Tu peux entrer dans ce bistrot commander un café-crème te regarder longtemps dans la glace des toilettes ôter cette mèche devant tes yeux es-tu sûre de te reconnaître
Qui dit qu'il n'y a pas quelqu'un quelque part dans le monde qui te ressemble ou qui est ce Toi éprouvant ressentant vibrant par tous ses pores ouverts
Qui dit que tu n'es pas en quête de cet autre toi-même qui t'attend ici dans un immeuble de cette ville ou dans une ville plus lointaine Moscou Londres Auckland
Qui dit qu'il n'y a pas un peu de Toi dans chaque regard tels les fragments d'un miroir éclaté après une dispute dans une chambre d'hôtel
et qu'il te faut reconstituer patiemment réunifier seconde après seconde avec du fil d'or
Toi comme lui comme elle comme nous tous nous faisons de notre mieux pour vivre aimer sentir notre cœur battre au fond de notre poitrine
Tous nos souffles se suspendent sur le même fil comme les perles d'un collier infini
Alors peut-être que tu es Toi lorsque tu ajoutes ton souffle à chaque souffle funambule au-dessus du monde afin que si l'un se rompt sur la terre
Voici le dernier billet de journaling sur La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley.
Je pourrais écrire chaque jour un billet de lecture au sujet de cet étrange livre. Nous pourrions nous asseoir ensemble dans le ciel et écrire pour l’éternité un billet au sujet du Journal d’une enfant d’ailleurs.
Et comme toute fin est un commencement, j’espère vous avoir guidés vers ce livre caché, puis diffamé si longtemps et qui n’attend que d’être rouvert aujourd’hui (car les gens stigmatisent toujours ce qu’ils ne comprennent pas).
OPAL reconstituant son journal
Opal trouve refuge dans la cathédrale de la forêt. C’est là qu’elle déchiffre les lettres déposées par les fées sous les feuilles. Tout est enchanté et enchanteur dans cette forêt qui symbolise l’imaginaire de la fillette. Elle récupère des forces en contemplant un œuf moucheté près d’une racine ou l’immense voûte du feuillage.
Autant sa mère est sévère, injuste et maltraitante, autant la forêt est douce, harmonieuse et accueillante.
Même les animaux sauvages ou qui sont connotés négativement sont affectueux : le rat Jupiter Chatterton Zeus est de velours ; le corbeau Lars Porsenna de Clusium aime retrouver toutes les choses qui se sont égarées ; les cochons apprécient d’être lavés.
Moi aussi, je me réfugiais dans le jardin quand j’étais « brouillée » avec mes parents. Comme Opal disparaît dans les grands bois pour écrire, je me tapissais à l’ombre du noisetier et j’écrivais des histoires dans la terre avec un bâton. Tout le jardin m’envoyait des lettres tracées avec le gris des ombres et entourées par le feutre d’or du soleil.
un extrait de mon journal de lecture sur le journal d’opal
Le soir, après avoir été si proche du souffle du noisetier, je m’endormais inspirée.
« Et dans la musique il y avait les scintillements du ciel et les tintements de la terre. »
Parce que la nature entretient une longue conversation avec nous, si nous voulons bien l’entendre.
Les feuilles nous regardent ; les arbres se penchent vers soi ; les chemins mènent à chaque grain de terre habitée dans le journal d’Opal.
Moi aussi, petite, j’adorais faire entrer dans mes histoires le chêne, le forsythia, le chat. Je faisais de grands moulinets avec mes bras lorsque les rebondissements se précipitaient. Chaque fleur était une adjuvante qui m’aidait à échapper à l’œil sarcastique du vieux hibou de pierre.
Dans l’ombre du soir, le sentier incendié par le crépuscule devenait ma lampe d’Aladin.
Je crois que, lorsqu’on écrit sa vérité – invisible et inaudible pour autrui, très souvent -, les voix du ciel nous font croire qu’elles naissent de la terre.
« Et nous avons continué jusqu’à la colline où la lune arrivait. Maintenant, je suis une joueuse de flûte pour le vent. »
Rien n’est perdu. Quand j’éteins mon portable, j’écoute s’égrener les notes de ma flûte intérieure et « il y a de la splendeur et du bonheur partout. »
Par quel mystère Opal affirme-t-elle qu’elle vient de France ?
Ses origines françaises sont-elles réelles ou rêvées ?
Je reconnais à son écriture ses origines nobles : connaissance de noms latins, grecs, d’écrivains, d’artistes, de personnages historiques dont elle célèbre dans la forêt les anniversaires de naissance et de mort (comme Saint Louis).
Ne seraient-ce pas des réminiscences d’une vie antérieure en France où Opal était la fille de parents gentils, aimables, aimants ? Ce qui n’est pas le cas dans sa vie américaine.
Le milieu dans lequel la fillette vit se confronte à l’univers de ses rêves. Et, pourtant, elle sait dépasser cette contradiction pour faire du milieu brutal des bûcherons un espace de magie, de féérie, de poésie où tous les miracles sont possibles. Opal vit davantage sa vie rêvée que sa vie réelle et il me vient cette expression du poète Gérard de Nerval, que j’ai toujours aimée :
« l’épanchement du songe dans la vie réelle ».
J’aime suivre la promenade d’Opal qui part en quête des fées cachées parmi les fleurs et les fougères.
La rêverie d’Opal m’est tellement familière !
Le jardin de mon enfance m’offrait, à moi aussi, des réminiscences de vie antérieure.
Que devenait ma bicyclette rouge ? Une calèche.
Ses roues ? Des chevaux.
Le sentier bleu qui menait jusqu’à la corde à linge ? Mille lieues que je traversais pour me rendre d’un château à l’autre.
J’étais une comtesse en voyage et pourquoi pas, s’il vous plaît, la Comtesse de Ségur qui partait en villégiature pour écrire Les Petites Filles modèles… Il n’y avait rien de présomptueux dans mon imagination ! Je transgressais enfin les limites de ma petitesse.
Mais, avant d’atteindre cette destination suprême, que de distance à parcourir !
Je m’élançais dans les allées, tournais autour du vieux chêne, m’écartais des taillis d’où je craignais que ne surgissent les voleurs de grand chemin, passais de l’ombre au soleil, du soleil à l’ombre et frôlais les rosiers en criant à ma bicyclette :
« Allez ! Mon cheval Tremblecour ! Tu es fort ! Les épines ne te font rien ! »
Quand le soleil basculait derrière la lisière du Crève-Cœur, je faisais halte pour le gîte et le couvert à L’Auberge du chat qui ronfle, la maison de mes parents qui avaient recueilli Félix, le chat gris.
J’élargissais le temps et l’espace, dans ce jardin qui cohabitait difficilement avec la zone industrielle l’encerclant avec l’incessant vrombissement de ses voitures, le roulement métallique de ses caddies de supermarché et les odeurs de la station-essence, tout près du grand sapin qui, j’en suis certaine,
S’il y a bien un livre que je découvre aujourd’hui et que j’aurais aimé lire, enfant, c’est
Journal d’une enfant d’ailleurs ou La Rivière au bord de l’eau d’Opal Whiteley.
Titre insolite, comme l’est l’autrice. La version pour petits s’intitule Les Yeux des pommes de terre. Cet ouvrage existait à ma naissance. Pourtant, je ne l’ai jamais rencontré, ni en librairie, ni en bibliothèque, comme s’il devait être caché.
Je l’ai découvert en lisant Ateliers d’écriture de la psychiatre Nayla Chidiac, réalisés avec des patients de l’hôpital Sainte-Anne.
Et je l’ai acheté dans la librairie en ligne, La Cause des livres d’Emmaüs.
Dérangeant, oui, ce livre l’est. Il bouscule l’ordre social et familial établi dans une Amérique du début du vingtième siècle.
Je pense que certains livres nous sont destinés et que leur lecture est écrite dans notre vie, inscrite dans notre cheminement intérieur.
Pourquoi ai-je rencontré Journal d’une enfant d’ailleurs ?
Il y a une part d’Opal en moi qui ai aussi la sensation de venir d’ailleurs, d’un autre pays, d’une autre planète. Opal décrit comment elle vient de très loin, d’une famille française aristocrate et qu’elle a ensuite été adoptée par une famille de bûcherons aux États-Unis. Je me suis moi-même inventé une famille médiévale. Ma mère s’appelait Thècle.
Je me demande si ce sentiment d’étrangeté n’est pas toujours partagé, comme celui de la solitude ?
Plus tard, j’imaginais que j’avais une famille très aimante qui s’était installée dans l’armoire de ma chambre, une famille du continent de Marmousie.
Il y a des auteurs qui sont nos frères ou nos sœurs spirituels. Il en est ainsi pour Opal avec moi.
La fillette essaie chaque jour de faire plaisir à sa mère, mais « cela tombe toujours à côté » et elle se fait battre comme plâtre. Seule, l’écriture la console, la cajole, la berce. Pour moi aussi, l’écriture fut une mère inconditionnelle, m’allaitant avec le lait des mots.
Le journal d’Opal est un journal de résilience, un journal kintsugi car Opal l’a soigneusement reconstitué, fragment par fragment, durant des années pour qu’il soit publié, bien longtemps après que sa sœur l’a déchiré en mille morceaux.
Mon journal était mon meilleur ami (il l’est toujours). Un ami intime que je saluais quand je rentrais chez lui, puis quand je le quittais après une longue visite.
Il était une porte qui s’ouvrait avec une petite clé d’or sur le royaume de mon cœur.
Le fil de son encre a participé à la cicatrisation de mon être psychique blessé.
Opal écrit son journal, même lorsqu’elle est recluse, punie, sous le lit. Alors, elle accède à l’infini :
« J’entends des chansons – les berceuses des arbres. Mon derrière me fait un peu mal mais je suis heureuse d’écouter la musique du soir du bel univers de Dieu. Je suis vraiment heureuse de vivre.»
Les ateliers d’écriture de Laura Vazquez : Écrire avec Audre Lorde – Les lignes de l’évier
Tu récures l'évier toute ta vie emportée aspirée par le siphon sous le filet de l'eau du robinet Mais tu récures encore l'évier
L'éponge verte dont le dos se hérisse râpe la paume de ta main Elle s'accroche à ta peau comme tu t'accroches
à ce que tu dois faire et bien faire pour la propreté l’art et la manière Pourtant tu as dû abandonner tant de choses
ta jeunesse tes espoirs tes rêves ta mémoire Et même si ton esprit est aujourd’hui happé par la maladie de l’oubli
tu n’as pas désappris les gestes de toute une vie
Dévisser le bouchon de la bouteille de l’eau de Javel puis gratter la moindre tache de sauce ou de café entre les lignes de l’évier balayer la plus mince épluchure traquer la petite empreinte jaune du calcaire
Me tourner le dos et faire face à l’évier c’est toujours ce que tu as su faire Maman Tu ne sais plus que certains mots comme Amour Demain existent Mais tu as gardé la posture et le geste appris de mère en fille
Penchée sur le baquet soulever le tapis de vaisselle récupérer un grain de riz oublié un pépin de pomme brune qui s’est perdu entre les rainures
Parfaire avec la brosse de crin blanc l’effacement de tout souvenir du dîner Que tout soit immaculé comme à l’aube de la conception Qu’importe que ce soit le soir ultime où je te vois dans cette maison
Le monde ton monde peut bien s’écrouler Tant que l’équilibre de la vaisselle qui repose sur l’égouttoir est maintenu un équilibre dont tu restes la maîtresse suprême rien n’est grave
Certes ton mari a quitté la table pour toujours tu ne mets plus les bons noms sur les bons visages quand on feuillette ensemble l’album de photographies
Mais tu demeures à jamais fidèle aux valeurs que tes aïeules t’ont transmises La fierté de posséder une maison nette qui reflète l’excellente ménagère que tu es En frottant sur la trace de tout ce qui subsiste tu perpétues leur hommage
Maintenant l’évier est blanc comme la première page d’un cahier vierge C’était ton dernier repas seule avec moi Dis Maman Où sont donc passés les rires de tes enfants
Le lendemain de ton départ pour l’Ehpad je suis revenue dans la cuisine J’ai retrouvé la bouteille d’eau de Javel à demi pleine le grattoir vert la brosse de crin blanc que j’ai rangés dans le placard L’évier ne sera plus jamais taché par notre vie de famille
Et je suis partie
aussi
Moi je passe simplement l’éponge interrompant la longue lignée des femmes placées à contre-jour parce qu’elles devaient faire face à leurs tâches du jour
Et je sors écrire au soleil qui souligne d’un rai d’or un peu tremblant les lignes de ma page nouvelle
Écrire sur le Féminin en soi : Pour rendre hommage à toutes celles qui m’ont précédée et à toutes celles qui me suivront
Je veux écrire ce que cela fait d’être une femme dans la vie, d’avoir une vie de femme,
c’est-à-dire
d’avoir un corps de femme, des cycles, du sang, la poitrine qui se rappelle à soi quand on court dans les champs ou pour attraper le bus ;
d’endurer les efforts dans les épaules, les reins en portant une bassine pleine de draps mouillés sur son ventre habité ;
de choisir la robe à bretelles, le matin, pour sentir le satin du vent autour de soi, en s’imaginant que c’est la main d’un amant ;
d’espérer en un probable enfant, y voir dans le blanc une promesse puis être ramenée sur le chemin du sang ;
de laisser aller l’embryon bleu sur la rivière parce que « c’est ainsi que tu feras ton deuil, ma fille » ;
de s’offrir entière à lui, d’attendre en vain son appel et se voir flouée de la part la plus précieuse de soi-même ;
de faire attention à sa ligne tout en mangeant du gâteau au chocolat, car on ne peut pas résister et, d’ailleurs, on se promet de faire régime demain ;
de se maquiller longuement, non pour se plaire, mais pour plaire à celui qui nous regardera peut-être ;
de faire claquer ses talons-aiguilles ; en effet, c’est ainsi que « tu montres que tu t’affirmes » et, tant pis si ces chaussures sont une torture ;
de décider de changer de vie en changeant de coiffure, ensuite se regarder dans le miroir en se demandant : « Est-ce bien moi ? »
de frotter ses jambes l’une contre l’autre sur le trottoir, en robe de soirée courte ;
de se demander « Qu’est-ce que je fais là ? » après une étreinte éphémère et être certaine de devenir une étrangère dans sa propre vie si l’on ne fait pas de meilleurs choix ;
de fuir de chez soi parce qu’il y est, qu’il ne s’en ira pas. Alors, se réfugier dans une chambre d’hôtel au bord de la mer en hiver ;
de découvrir le pouvoir du mot Liberté, même s’il fait mal et qu’il implique des sacrifices ;
d’être heureuse d’ouvrir son compte en banque personnel après des années de mariage et de comptes communs ;
de mettre sous plastique sa robe de mariée avec ce sourire : « Je ne suis plus Elle. Maintenant, je suis Moi. » ;
de se renvoyer ce sourire dans le miroir et se trouver belle « finalement » ;
de lire, d’étudier, de se former ; de créer, d’écrire dans « une chambre à soi » ; d’être fière d’avoir inventé son propre modèle sans le montrer à sa mère ;
de signer avec son nom ses œuvres ; de les exposer, sans crainte d’être jugée, car on se connaît mieux que les autres et on sait intimement ce que l’on a voulu dire ;
d’être toute sa vie en gestation de Soi, en accord avec les cycles de l’Univers.