Publié dans Un cahier blanc pour mon deuil

Si présente est ton absence

Ta présence : la vérité d’un songe

Si présente est ton absence
Je ne cesse de t’entendre
comme à travers un drap
et de te voir
comme dans un lac

Tu me souris
et il n’y a que moi pour te répondre
Ensemble
nous sommes seuls au monde
et cela m’est suffisant

Le temps a le mérite
de ne plus te faire vieillir
Tu es vêtu de ton éternel
manteau rouge
et de ton pantalon de velours

Les mains dans les poches
tu te tiens
un peu voûté
à l’embrasure
de la porte

Tu n’entreras pas
même si ta chaise
est libre
car plus personne
ne t’attend

Tu habites l’espace
à la manière d’un songe
et pourtant
je retrouve
ton grain de beauté

incarnat
au bord
de la bouche
Tu t’es incarné
dans ta mort

et qu’importe
que plus rien
de toi
ne se retienne
ni ne se touche

pas un doigt
pas un morceau de vêtement
pas un cheveu
qui frise encore sur ta tempe
tu es là

Elle est à jamais
si intense
ta présence
Tu vis
davantage

pour moi
que tous les vivants
réunis
et le silence 
porte

ta voix
jusqu’à ma chambre
au-dessus
des éclats
de rire

d’en-bas

Géraldine Andrée

Publié dans Journal de mon jardin

1939

Un long été qui, même mort, vit encore, dans une mémoire, quelque part… En ce temps, tu n’avais que dix ans.

L’été semblait ne jamais devoir s’achever cette année-là.
Les abeilles volaient dans la lumière rousse.
Les parfums des chemins se levaient à chaque pas.
Le soleil glissait ses rayons dans l’échancrure des maillots de bain
et l’eau des fontaines répandait sur les mains sa joie douce.
Le jardin nous parlait jusque tard dans la nuit.
Chacune de ses paroles était un souffle, une stridulation, un cri de cigale ou de grillon ajoutant sa note à la chaîne des étoiles.
Les rires des enfants bourdonnaient aussi naturellement que ces ailes qui annoncent les fleurs de loin.
On remplissait les pots de confiture et de miel
pour la morte-saison qui paraissait aussi improbable qu’un rêve.

J’ignore encore aujourd’hui le signe qui nous prit en traîtres.
Ce ne fut, je crois, ni un regard de regret, ni un sourire d’adieu, encore moins un sanglot,
peut-être tout juste une ombre un peu plus longue que d’habitude,
un instant de solitude secrète,
ou la première goutte de pluie fraîche sur la mèche d’une fillette.


Et encore, rien n’est moins sûr.
Alors, comment expliquer cette vilaine froidure
qui s’invita avec son linceul sur notre seuil ?
Je ne sais.
Mais qu’importe ! 


Quand je me souviens de cet été infini,
il me semble que j’ai laissé ouverte 
la porte
de la maison qui n’est plus
sur le temps d’aujourd’hui.

Géraldine Andrée

Publié dans Berthe mon amie, C'est la Vie !, C'est ma vie !, Ecrire pour autrui, Je pour Tous, Mon aïeul, mon ami., Mon aïeule, mon amie

Tu veux écrire parce que le temps passe.

Tu veux écrire parce que le temps passe et qu’il te faut garder un souvenir de ce que tu as vécu : l’enfance, le murmure des sous-bois dans le vent, le regard du premier amant, la famille réunie dans le jardin juste avant que l’aïeule ne s’éloigne.

Mais l’encre, c’est le temps. Les mots sont des secondes. Assise, tu ne peux ignorer que le mouvement de ta plume t’emmène toujours vers l’instant suivant.

Phrase après phrase, tu vieillis.

Et si tu atteins déjà minuit, c’est parce que le temps passe trop vite quand tu écris.

Mais peut-être qu’un jour, l’heure de chance sonnera. Quelqu’un trouvera l’un de tes cahiers, parmi tous ceux dispersés lors des déménagements.

Quelqu’un que tu ne connais pas encore, un ami, un petit-enfant prendra le temps à rebours en tournant les pages.

Et il reviendra vers les longs cheveux de l’enfance,  le bercement des sous-bois, la peau de l’amant, la joie du jardin, le sourire de l’aïeule – tout ce qui fut éphémère car trop vite vécu, tout ce que la volonté de mémoire des mots ne réussira jamais à ressusciter complètement.

Quelqu’un qui se voudra fidèle à ton espoir initial suivra à son rythme le fil de l’encre,

s’arrêtera puis continuera le chemin, toujours plus proche de ce que tu souhaitais revivre.

Et lorsque le temps sera venu de refermer le cahier, ton lecteur te dira, à toi peut-être disparue :

Bien sûr que cela fut.

Puissance de ce temps du verbe « être » au passé

qui  contient en une syllabe toute l’éternité.

 

Géraldine Andrée

Publié dans Méditations pour un rêve, Poésie

Je songe à l’ombre

Je songe à l’ombre qui baigne les choses là-bas,
à cette vague de silence qui avance sans cesse vers les livres clos et les lampes endormies
et je me demande ce qui se dit en mon absence :
quelle confidence entre la table et la chaise ? quel murmure caché sous le coussin du fauteuil ? quel pétale de soupir ?
Peut-être qu’une lueur détachée du soleil
traverse les persiennes, s’accroche à l’un des coins obscurs de l’oubli
et veille
jusqu’à ce que mon rêve s’envole vers elle
 
Géraldine Andrée
Publié dans Ce chemin de Toi à Moi, Méditations pour un rêve, Mon aïeule, mon amie, Poésie

Les ciseaux d’une très vieille dame

J’ai retrouvé les ciseaux d’une très vieille dame
qui coupaient droit ou en biseau
de la soie du velours du taffetas
et qui allument des éclats d’argent à mes doigts
comme si j’étais celle de jadis

Les ciseaux n’ont pas changé
Ils brillent toujours autant en ce jour où je les manie
La nuit et l’oubli ne les ont pas ternis
Je glisse sous leur tranchant vif du papier d’aujourd’hui
et leur doux cliquetis

ressuscite
deux syllabes
de lumière
le prénom d’une aïeule
qui faisait des robes pour toutes les saisons à venir

Esther

Géraldine Andrée

Publié dans Le journal de mes autres vies, Méditations pour un rêve

Saint-Luc

Tu me dis :

« J’attendais que la mer se retire.
Puis, j’allais jusqu’à la presqu’île.
J’entendais crisser le sable mouillé sous mes pieds.
J’étais guidée par chaque étincelle d’écume au soleil. En chemin, je ramassais des algues ondoyantes, de toutes les couleurs, et qui tombaient mollement dans mon seau.
Arrivée jusqu’à la presqu’île, je m’oubliais dans le bleu qui bordait la rive. Je perdais la mesure du temps. Dans cette éternité conquise, je me laissais vivre.
Lorsque la mer m’envoyait de loin ses vagues, je savais qu’il était temps de rentrer.
Je retrouvais la trace de mes pas.
Quand j’avais enfin franchi la frontière invisible qui séparait mon hôtel de la presqu’île, j’ouvrais la porte de la petite cabane.
Là, avec une éponge et du buvard, je posais mes algues recueillies dans leur danse immobile sur du carton blanc.
Puis je les laissais sécher à la lumière de la grande véranda jusqu’au lendemain.
Retrouve-moi sur Internet la pension Saint-Luc tenue par les religieuses, la presqu’île, la cabane et la véranda. »

Longtemps, j’ai parcouru les sites et les photographies. Saint-Luc désigne désormais un complexe hôtelier anonyme. La cabane et la véranda ont disparu. La presqu’île a gardé le même bleu qui tremble comme une algue posée sur la page blanche de l’azur. Mais l’éternité n’est plus.

Je ne sais aujourd’hui qu’une trace : celle des mots menant au souvenir
qui cherche lui-même l’empreinte de ses pas dans un soupir.

Géraldine Andrée

Publié dans Actualité, Art-thérapie, C'est la Vie !, C'est ma vie !, Créavie, Je pour Tous, Journal créatif, Le cahier de mon âme, Méditations pour un rêve

Créavie : 1987

 

Moi aussi, je vais faire un tour dans mon cahier en 1987.

1987,

l’année de mon bac français, l’explication de texte de La Parure de Maupassant, un commentaire sur Les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand ;

le tube Joe le Taxi de Vanessa Paradis dans l’ombre de ma chambre le soir ;
un détour parmi les mirabelliers ;

mon rêve du grand amour ;

lire les Poésies d’Arthur Rimbaud au coeur de la nuit ;

bronzer en maillot de bain dans le jardin qui existait encore ;

puis écrire des poèmes sous les feuilles du marronnier ;

être réveillée par les coups de soleil – non, je n’ai pas écouté mon père ;

commencer sans cesse un nouveau cahier ;

la découverte de Radio Nostalgie et du parolier de Julien Clerc, Etienne Roda-Gil ;

recopier ses chansons dans un carnet Bleu Majuscule ;

les vacances chez ma tante ;

les promenades quotidiennes au lac d’Annecy ;

me demander si cela vaut la peine que je poursuive mon journal intime puis le continuer tout de même jusqu’à l’Université :

prendre la première fois l’avion toute seule ;

faire une indigestion de Pépitos ;

écouter A l’encre de tes yeux de Francis Cabrel avec mon oncle revenu d’Italie;

vouloir écrire comme Marie Noël et ne pas y parvenir ;

maquiller mes cils en bleu clair pour rester discrète ;

mon premier rouge à lèvres ;

ma robe à bretelles sous laquelle pointent mes seins ;

penser à entourer de rouge la date du mois futur dans le calendrier pour prédire quand « elles » vont réapparaître ;

sortir en discothèque avec les amis de ma classe et ne pas savoir quelle tenue mettre ;

enfin, me débarrasser de mes vieilles couettes ;

traverser le champ de bléssaignent les coquelicots ;

l’impression que je suis seule mais avec un don inné pour la joie ;

m’accouder à la fenêtre et interroger les étoiles sur mon avenir ;

ne rien s’entendre dire de la part de l’Univers ;

ignorer que je serai amoureuse dans deux ans.

1987, l’année où tout est possible ;
où les musiques, les livres et les êtres faits pour moi me trouvent
avant que je me sois trouvée moi-même.

Et vous, si vous étiez sur cette terre, que faisiez-vous en 1987 ?

Géraldine Andrée

Publié dans Art-thérapie, C'est ma vie !, Journal créatif, Le cahier de mon âme, Le journal de mes autres vies, Toute petite je

Les pommes vertes

Une fin d’après-midi d’été, alors que j’avais à peine dix ans, je me suis offert un dîner de pommes du jardin.

Elles étaient encore vertes mais certaines déjà étaient percées de petits trous roux.

J’en ai mangé beaucoup.

Je me suis délectée de leur acidité.

J’admirais la trace courbée de mes dents

autour de leur peau avant de les mordre profondément.

J’aimais entendre leur crépitement sur ma langue.

J’aimais mesurer l’entaille de mon avidité

qui s’élargissait lentement.

J’ai même avalé tous les pépins.

Je ne sais combien de temps je suis restée ainsi à genoux

à m’écouter croquer des pommes précoces en regardant le ciel.

Je me souviens en revanche

des coliques violentes qui ont tenaillé mon ventre

le lendemain

et qui m’ont fait regretter

de ne pouvoir profiter des chemins encore clairs du mois d’août.

Je ne pensais pas que le jardin si généreux

pouvait me rendre tellement malade.

 

Je gardai les yeux clos tant que dura le jour.

Et ce fut tout.

 

Voilà.

C’est par une indigestion de pommes vertes

que j’ai appris à devenir sage

avant que d’être grande.

 

Géraldine Andrée

Publié dans Art-thérapie, C'est la Vie !, C'est ma vie !, Journal créatif, Le cahier de mon âme, Le journal de mes autres vies, musique, Toute petite je

Ma langue

Toute petite, je m’inventais une langue, une langue qui était mienne, compréhensible pour moi seule.

Une langue sans syntaxe ni unité sémantique ; une langue délivrée de toute grammaire et exigence orthographique.

Une langue qui courait telle la rivière au gré de son propre souffle et qui charriait dans la lumière des jours d’étranges mots nés de ma bouche.

J’aimais cette langue. Elle me permettait de me comprendre, d’exister enfin, loin de ma timidité.

J’inventais plusieurs personnages qui, j’en ai conscience aujourd’hui, n’étaient autres que les projections de mon Moi idéalisé.

Je les faisais converser au coeur de ma chambre. Je réalisais ainsi des interviews sur un écran rêvé dont la clarté inondait mon esprit, ou sur une chaîne de radio fantaisiste, diffusée après l’école, heure bénie où j’étais à l’écoute.

Je modulais ma voix, selon une impulsion qui surgissait dans l’instant : tantôt puissante, tantôt douce ; tantôt cri, tantôt murmure ; tragique puis vibrante d’espoir ; mélancolique puis joyeuse.

Je savais d’instinct que c’était le rythme de cette langue qui dictait de telles variations, faisant monter des larmes à mes yeux et courir sur ma peau des frissons délicieux.

Je me prenais très au sérieux. J’étais fière de poser la question et d’apporter la réponse. Quand j’adoptais un ton docte, je me mettais sur la pointe des pieds et j’approchais mes lèvres d’un invisible micro, si brillant pour mon public imaginaire dont la chambre était comble !

Personne ne pouvait m’extraire de ma rêverie sans provoquer en moi une immense frustration d’interrompre ainsi l’intérêt de la conversation.

Quand on me disputait, quel bonheur que de me rebeller dans cette langue dont les gros mots étaient indétectables !

-Qu’est-ce qu’elle dit ? demandait-on.

Et je souriais en silence.

Il me semblait que je détenais la formule magique, la primordiale vérité de l’alchimie.

Langue de la louange, de la quête et de la révolte.

J’ai oublié aujourd’hui comment elle sonne.

Mais je sais qu’elle a existé, langue d’un lointain pays natal dont on garde le souvenir jusqu’à la fin de sa vie,

langue d’une enfant si petite qui, au fil de ses phrases insaisissables comme des flots pour autrui, a grandi.

 

Géraldine Andrée

Toute petite Je (extrait)

Récit autobiographique

Publié dans Art-thérapie, Poésie

Sans titre

Seule

dans la chambre

au coeur

de la maison familiale,

 

j’écoute

une sonate

de Chopin.

Le pétale

 

d’une note,

puis un autre,

et encore

un autre

 

qui tombe

dans l’ombre…

C’est ainsi

que je vieillis.

 

Géraldine Andrée