J’ai retrouvé ce poème dans un vieux cahier de textes d’adolescente.
Quand l’ai-je écrit ? En quelle saison ? Où ?
Dans la chambre aux rideaux flamboyants ?
Sur la table de la cuisine, un jour de pluie et de solitude ?
Comment saisir la trace de ce qui était là, autour de ces vers ?
Comment se souvenir de la couleur et du passage de la lumière sur les lettres que je tapais, penchée sur ma machine à écrire Royal ?
J’aime croire que cette feuille a été entourée d’autres feuilles – même si elles sont depuis longtemps feues – et des lueurs follettes de tout un jardin.
J’aime songer que ce poème me revient d’un très lointain été qui tirait vers sa fin.
De la maison, du jardin, de la jeunesse disparus,
il ne reste que ce seul poème, comme la feuille d’une ancienne promenade que le soulier d’un aïeul en allé a laissée dans le couloir muet.
De quoi parle donc ce poème ?
D’une petite bulle qui naît, brille puis éclate.
La métaphore de l’éphémère.
« Une petite bulle
S’envole et danse
Tourne et se balance
Elle est minuscule
Toute bleue
Et aussi ronde
Que le monde
Elle se laisse aller
Dans le vent
Et amuse les enfants
En faisant trembler
Tous ses reflets
Elle est légère libre
Comme la joie
Comme un cœur ivre
Puis soudain
Distraite du doigt
Je la touche
Et elle se brise
S’éteint »
En bas de la page, deux séries de points de suspension qu’un tiret sépare. La bulle continue donc sa danse.
Écrire aujourd’hui ma gratitude pour tous les journaux intimes de ma vie :
Le cahier fleuri de mes treize ans, celui qui se fermait avec une petite clé d’or et qui m’a fait découvrir mon pays intime-rien-qu’à-moi.
Le cahier violet de la marque Majuscule dans lequel je jetais mes cris de révolte, dans une écriture si désordonnée, si tourmentée qu’elle était illisible – autre manière de me protéger et d’empêcher l’accès de ces pages à ma famille. Plus tard, c’est moi qui ne pouvais plus me relire, retrouver mon ancien Moi. Cahier dont le langage codé m’a interdit de revenir sur mes traces. Preuve de la vanité parfois de se relire. On ne se retrouve plus car on n’est plus celle qui a écrit ici.
Le cahier de velours rouge qui m’a permis de réfléchir sur ma liaison toxique avec cet homme dans La Maison Blanche. Un cahier de peine, de solitude et d’exclusion quand j’y songe. L’histoire d’une jeune femme incomprise.
Le cahier Leuchtturm beige – journal de mon voyage à Florence. Une liste d’affaires à emporter, de monuments à visiter. Quelques poèmes gribouillés. Jamais réécrits.
Les cahiers bleus, de la marque Clairefontaine à spirale, dans lesquels j’ai mis en scène mes rêves – séjour au bord de la mer, commencer à vivre de mon écriture… Et ceux-ci, de page en page, se sont matérialisés.
Le cahier rose du confinement, journal d’écriture sur l’écriture, véritable laboratoire d’expérimentation littéraire.
Le bullet-journal vert sur lequel j’ai inscrit et défini mes objectifs pour les incarner dans la matière du papier – premier mot, premier pas vers la réalisation de soi.
Et le prochain cahier de demain ? Quel sera-t-il ? Je ne sais mais, en fermant les yeux, j’imagine la douceur du papier, sa petite musique quand ma plume va à son contact. Sa couverture avec, peut-être, les étoiles dorées du Petit Prince de Saint-Exupéry ? Ciel de l’écriture. Écrirai-je un poème qui se déhanche ? Un fragment de vie ? Un état d’âme ? Une anecdote intéressante ? Ou cette simple gratitude :
« Merci à ce cahier qui commence. Tout est à écrire. Donc, tout est à vivre. »
Merci à tous ces cahiers qui m’ont fait devenir celle que je suis : écrivaine de vie.
Le vrai luxe, c’est de “créer” sans se soucier de “produire”, de “montrer”. Écrire, dessiner, peindre, chanter gratuitement, sans intention autre que celle d’écrire, de dessiner, de peindre, de chanter. Faire de la création un processus, un chemin le long duquel la destination n’importe pas.
Pour moi, c’est
Écrire dans mon journal en ignorant l’enjeu littéraire ; me raconter, épancher mes émotions et mes problématiques du moment, tout simplement.
Colorier un mandala tout le dimanche après-midi ; poser une touche de peinture sur chaque pétale.
Calligraphier un titre avec mes feutres de couleur.
Tracer un alphabet de lignes, puis me demander quelle est l’histoire racontée. Quelle myriade de possibles !
Arranger un bouquet de fleurs,
pour le plaisir, juste pour le plaisir d’”être” en “créant”. Je crois qu’à ce moment-là, c’est moi qui deviens l’œuvre accomplie et que tout ce que je crée me regarde exister.