Ecrire comme dans l’enfance… Créer, partager… Faire ondoyer et onduler les lignes… Déborder de la marge… Sentir la rencontre entre les grains de la peau et les grains de la page…
Beau voyage !
Géraldine Andrée
L’Encre au fil des jours
Ecrire comme dans l’enfance… Créer, partager… Faire ondoyer et onduler les lignes… Déborder de la marge… Sentir la rencontre entre les grains de la peau et les grains de la page…
Beau voyage !
Géraldine Andrée
L’Encre au fil des jours
L’essentiel est que tu Sois
dans chaque chose que tu Fais.
Avec toute ma joie,
Géraldine Andrée
Tu les trouves tôt le matin, après l’éloignement de la marée, déposées ça et là par les vagues sur la vaste marge du sable.
Vois comme elles ondulent, comme elles ondoient. Le souffle du vent allume de nouveaux reflets sur leur corps frémissant.
Elles tombent dans un bruit mou.
Tu portes leur poids léger et il te semble alors que ce sont elles, si frêles, qui te bercent au rythme de tes pas.
Le soir, sous la lampe, elles prennent une forme étrange.
Elles font la pirouette, se déhanchent, enjambent les espaces blancs, se donnent la main lorsque tu les disposes côte à côte.
Si dociles, elles obéissent à ton rêve de ballet, adoptent les postures, les courbes et les contours que tu veux bien dessiner.
Quelques gouttes d’eau suffisent pour rallumer dans leurs mouvements les couleurs de l’océan.
Les voici prêtes.
Tu les places près d’une fenêtre. Et c’est toute une chorégraphie silencieuse qui se déroule là, le lendemain, devant tes yeux ; qui se répète autant que tu le souhaites.
Algues de Bretagne, immobiles danseuses, destinées à la blanche scène rectangulaire d’une carte de vœux et qui brillaient de tous leurs bleus, de tous leurs verts à la pâle lumière d’une lampe de chevet…
Bien des années ont passé depuis ces promenades le long de la plage de Douarnenez.
Aujourd’hui, les sylphides font leurs entrechats sur la neige jaunie d’un vieux papier, chez des amis que tu ne vois plus depuis longtemps.
Mais toi, souviens-toi, elles t’attendaient tôt pour danser éternellement sous la grâce de tes mains, les algues, fidèles à ce rendez-vous du matin après avoir roulé toute la nuit dans la houle.
Comme ces marées, désormais, sont loin !
Géraldine Andrée
Ce cahier d’écolier
si sage
en apparence
avec ses lignes
qui vont droit
au bout
de la page
à partir
de la marge
contient
tant de détours
de méandres
de boucles
d’arabesques
de volutes
et d’envols
futurs
que tu te perds
parmi les dessins
à venir
Ce cahier d’écolier
est réservé
aujourd’hui
à un seul dessein
franchir
toutes
les lignes
disciplinées
auxquelles
tu te destines
depuis
ta naissance
en toute
Liberté
Géraldine Andrée
Toi, si calme, si discrète, tu as toujours aimé les orages.
Tu te réjouissais d’entendre cette cavalcade qui franchissait la colline.
Tu allais au-devant de l’éclair qu’annonçait ce solennel roulement de tambour.
Jeune fille, tu te précipitais à la fenêtre pour assister au vif concert de la grêle, à la violente symphonie des cordes de la pluie. Ton visage était là, juste derrière la vitre giflée par l’eau.
Tu as écrit dans ton carnet d’adolescence : « C’est le spectacle qui termine une journée morne. »
Après le passage de l’orage, tu contemplais le jardin bouleversé : les arbres échevelés, les pétales détachés des fleurs et qui jonchaient l’herbe, le carré de roses piétiné.
Mais cela ne t’inquiétait pas : tu savais que le jardin reprendrait de la vigueur dans la lumière du lendemain matin et que s’il s’ébrouait longuement dans le vent, c’était parce qu’il soignait l’ultime étape de sa toilette.
Toi, si pudique, tu aimas passionnément. Ton coup de foudre pour André marqua ta vie à jamais. Chaque nuit, dans la solitude de ta chambre, tu rêvais de ton union avec ce garçon doux qui jouait du violon à la perfection.
Hélas ! L’orage de la guerre brisa ton grand amour. L’éclair blanc d’une lettre t’annonçant un soir de printemps son décès au front de Verdun te fendit le coeur.
Tu appris à vivre avec ce deuil qui allait changer définitivement le cours de ta vie.
Toi, si aimante, tu te résignas à un mariage de raison avec un ingénieur qui te délaissa vite pour des filles au café. Tes jours étaient rythmés par les orages silencieux de l’adultère. Tu fermais les yeux. Il est impossible de détourner la course du Destin. Tu t’habituas avec ta douceur coutumière au ciel morne de ton existence.
Guère douée pour la révolte, tu ne déclenchas aucun orage.
Je suppose que certains soirs, devant ton miroir, tu te surpris à espérer un miracle qui pourrait te délivrer de cette vie non choisie, à croire en l’apparition fulgurante d’un autre homme sur le cheval de la chance et qui t’emmènerait loin de ta propre image.
Tu égrenais souvent le chapelet. Tu savais que Dieu était capable de faire surgir de sa main bien des orages salvateurs.
Mais ce ne fut qu’une prière. Si cette dernière avait été exaucée grâce à l’ardeur de ta dévotion, aurais-tu vraiment suivi l’élan de ton coeur ?
Tu n’avais pas été éduquée pour prendre une semblable décision.
L’éventualité d’un tel orage t’attirait en même temps qu’elle te faisait peur.
Puis, les enfants te firent oublier ton désir de liberté.
La fougue de ton âme, tu l’as confiée à tes cahiers intimes.
Tu savais qu’ainsi, cela ne prêterait jamais à conséquence.
Toi, si docile, tu fus cette poétesse ardente qui m’offre aujourd’hui dans tes pages la sève du jardin perdu de Montmorency comme si c’était ton sang, le baume de la lumière mêlant les senteurs de la terre après l’averse, le regard qui luit une fois le chagrin passé, le souvenir du pétale de ce très ancien baiser sur ton visage.
Oui, à ta façon de me faire la louange de la Vie,
je vois
que tu as toujours aimé ses orages.
Géraldine Andrée,
Ta petite-fille
Quelques jours avant l’orée du printemps, en Géorgie, les gens préparent une fête en l’honneur de leurs morts.
Ils disposent dans des assiettes les mets les plus fins, versent dans les verres les vins les plus doux, pétrissent et cuisent le pain dont le coeur de mie sera si tendre au palais de leurs aimés.
Ils prévoient des bougies et des flambeaux pour les danses de la nuit.
Dans l’après-midi, le chef de famille se rend au cimetière.
Et, avec ses gants, il ôte la neige des tombes.
Celle-ci se disperse dans le soleil en mille paillettes.
C’est un bonheur de voir le regard des défunts que l’hiver, de son voile de tristes noces, a caché.
C’est un miracle de contempler les fossettes de l’enfant trop tôt feu, les cheveux longs de l’aïeule, la moustache de l’oncle, l’air mutin de la cadette, les lèvres entrouvertes de la fille éternellement jeune – quelles paroles silencieuses cette dernière murmure-t-elle à vous seul ?
En enlevant à coups patients la neige, ce deuxième suaire qui, pendant les grands froids, a scellé tous ces yeux et condamné tous ces visages à l’oubli, les Géorgiens retrouvent leurs absents.
Les noms et prénoms réapparaissent, les souvenirs aussi.
Quelques jours avant l’orée du printemps, la mort se révèle bien éphémère.
A ma manière, je suis moi aussi Géorgienne quand j’écris des poèmes.
Ma main, à chacun de ses passages, fait fondre avec foi la neige de la page.
Des mots, alors, naissent,
derrière lesquels je m’aperçois que tu me regardes depuis toujours.
Et quand je signe, je reconnais ton nom
dont chaque lettre comme un oeil espiègle
cligne dans le soleil.
Géraldine Andrée