Je t’ai cherché longtemps
dans la nuit de ma mémoire.
Et je me suis retrouvée,
éclairée par la lampe du soir.
Une évidence désormais
m’apparaît nettement :
le souvenir de ton visage
est mon miroir.
Géraldine
Je t’ai cherché longtemps
dans la nuit de ma mémoire.
Et je me suis retrouvée,
éclairée par la lampe du soir.
Une évidence désormais
m’apparaît nettement :
le souvenir de ton visage
est mon miroir.
Géraldine
Rentrer à la maison
Ôter la clé du cordon
comme lorsque je revenais
du lycée
Avancer dans le silence
du couloir
pour m’asseoir
dans le fauteuil profond
et reprendre
mon souffle
que la vie avait rendu
trop court
Couvrir ma tartine
de cette confiture
chaude
de reines-claudes
toute dorée
dans son compotier
de faïence
lavé ensuite
sous la lumière
limpide
avant d’être rangé
dans la crédence
Songer au soir
où je m’abandonnerai
à la lavande
des draps dépliés
Mais pour le moment
être le témoin
dans ma mémoire
des retrouvailles
entre le sourire
et le regard
qui s’étaient quittés
de l’autre côté
du miroir
Ouvrir l’armoire
et renouer
contact
avec le signet
de mon journal
intime
Voir
qu’aucun mot
de mon histoire
n’a été effacé
et que cette rencontre
ultime
avec l’ancienne
adolescente
qui écrivait
dans son cahier
était inscrite
depuis toujours
par une plume invisible
Me dire alors
que c’est l’heure
de porter ma robe d’été
à la couleur ciel
dont les bretelles
se croisent
sur mon cœur
de franchir
le seuil secret
qui mène
à la blanche
allée
bordée
de roses-thé
et de cheminer
jusqu’au point
sautillant
du chaton
Filou
qui joue
en m’attendant
avec un brin de foin
roux
parce qu’il n’y a plus de doute
J’ai gardé
en moi-même
l’invincible
espoir
d’être aimée
un jour ou l’autre
N’ai-je pas maintenant
dix-sept ans
pour l’éternité ?
Géraldine
Je rêve que je retourne à la maison natale. Et le présent est doux, comme autrefois. Rien n’a été emmené par les commissaires-priseurs. Tous ces cartons ouverts n’étaient qu’une illusion, un cauchemar des mauvaises nuits de l’enfance…
Il y a là, comme jadis,
les prunelles des miroirs entourées d’or,
les fauteuils si profonds que l’on s’y ensevelit,
la table avec les feuilles étoilées d’équations de mon père,
le buffet dont je sens sous mon pouce la patine du bois.
Il suffit que je tourne la petite clé argentée
pour explorer d’un œil neuf le royaume des assiettes et des tasses de porcelaine.
On va bientôt préparer un bon dîner…
Mais c’est donc moi, l’invitée !
Ma mère me reçoit, souriante. Elle a le visage clair, les cheveux auburn et les yeux bien bleus. Enfin, je peux la regarder en saisissant une étincelle, avoir une conversation avec elle, même si elle paraît banale :
– Tu as fait bon voyage ? Tu n’as pas eu trop froid ? Je trouve que tu n’es pas bien couverte !
Pourtant, c’est plutôt à moi de demander à ma mère si elle a fait bon voyage depuis le pays d’Alzheimer. Et je m’entends m’exclamer :
– Cette fois, tu es revenue pour toujours, dis ?
– Oui ! Viens ! J’ai préparé du bon potage !
Je peux m’asseoir, délier mes jambes. La lampe éclaire l’ambre des légumes.
Une pincée de crème… « Il n’y a plus qu’à tourner avec la petite cuillère », me dit ma mère.
Je vais bien dormir et faire de longs rêves au cours desquels la plante délaissée refleurira – j’en suis certaine. Je suis tout étonnée que la lointaine véranda du passé se recrée autour de la plante aux fleurs roses et qu’elle reflète le jardin que je croyais détruit à jamais. Juste là, je vois la longue allée de cailloux, puis l’éternel marronnier, l’échelle qui monte à la cime du mirabellier, le sapin mauve quand le soleil s’y pose.
Un pas de plus… Et le contact du carrelage me saisit. Un frisson me traverse. La véranda est nimbée d’une fraîche lumière. Je boutonne sur mon cœur le gilet de mes treize ans. Sur la table basse, ma mère a déposé la cagette des dernières prunes. J’ai envie d’en choisir une… Il faut que je me dépêche avant que n’apparaissent sur leur peau des taches brunes, comme sur les mains de ma mère quand elle a vieilli.
Mais pour l’instant, le temps est encore un enfant.
La preuve, dès que je m’approche, le chemin est à la hauteur de mes doigts.
Alors, je commence à écrire.
Géraldine
Dans mon armoire il y a
Une libellule
Un bouquet de campanules
Un rayon de lune
Une corbeille pleine
de prunes
qui me viennent
de l’ancien jardin
Le fou rire de la cascade
Le souffle de la promenade
Un baiser dans le cou
Un écureuil
cet éclair roux
qui s’échappe
de mon rêve
pour bondir
dans le feuillage
voisin
Les vagues
qui enjambent
la grève
et une algue
qui s’enroule
autour
de mon dessin
Cette armoire
n’est pas lourde
du tout
Elle est même
si légère
que je l’emporte
de poème
en poème
C’est mon seul bien
celui qui me donne
la certitude
des lendemains
Tu peux y ranger
toi aussi
des regards
des sourires
des étoiles
des rivages
des chemins
qui serpentent
tes paysages
d’enfance
des notes
et des odeurs
que tu aimes
car sa profondeur
est infinie
comme la claire nuit
de ce mois d’août
que nous avions contemplée
ensemble
et qui nous attend
si tu ouvres
maintenant
les portes
d’ébène
de ta mémoire
Géraldine
Je rêve que la maison de mon enfance
revient vers moi,
puisque je ne peux revenir
vers elle ;
qu’elle m’habite pleinement ;
qu’elle occupe tout mon espace intérieur :
dans mes yeux,
la véranda qui donne sur le jardin ;
sous le carmin de mes joues,
la cuisine à carreaux rouges ;
dans ma poitrine,
le placard bien clos des secrets ;
au creux de mes reins,
le salon, sa table ronde et son piano profond ;
dans mon nombril,
le boudoir où Anne cachette ses lettres ;
dans ma gorge,
le murmure de la baignoire pour le père le dimanche matin ;
au bord de mes lèvres,
le rebord de la petite fenêtre sur laquelle se posent les moineaux ;
dans ma mémoire,
l’armoire aux mille poupées qui me regardent ;
dans mes cheveux,
la bibliothèque de contes qui se lisent la nuit ;
sur mon front,
la chambre du haut où j’écris de la poésie ;
et sur mon cœur, devinez qui est assis ?
le silence, ce chat tout gris,
qui respire doucement,
en attendant que la main de l’aïeule
redevenue enfant
ouvre
la porte du fond
sur le seuil du temps.
Géraldine Andrée
Si je prenais le train pour cette lointaine ville du Nord, au bord de la mer,
retrouverais-je la jeune fille que j’ai été, dont on disait « qu’elle était en âge de coiffer Catherinette » et qui, c’est vrai, rêvait tant de se marier…
Si je prenais le train du temps,
retrouverais-je la silhouette fine de cette jeune fille dans la rue de Soubise, les joues battues par la bise, et qui me ferait peut-être un signe complice, dans les reflets des vitrines ?
Reconnaîtrais-je son ineffable insouciance, sa féroce ardeur de vivre ?
Pourrais-je la suivre dans sa librairie-papeterie favorite ? Parviendrais-je à me pencher sur son épaule quand elle choisissait des cahiers à la page douce – intitulés Majuscule -, ou des cahiers de la marque Clairefontaine, dont la couverture était brillante, car elle avait toujours pour projet d’écrire ses plus beaux poèmes ? Poserais-je mon doigt au-dessus du sien qui examinait sensuellement la texture du papier ?
Verrais-je à travers son regard l’éclat de cette alliance, lorsque l’homme – un collègue qui se disait « très marié »- l’avait invitée à boire un chocolat mousseux et brûlant,
dans ce café éclairé par des lampes blafardes au bord d’une plage belge ?
Est-elle toujours là, cette jeune fille, avec les boucles blondes qui dépassent de son bonnet et son écharpe beige, attablée devant cet homme « qui a bien une idée derrière la tête », dans l’ombre d’une fin d’automne ?
Revivrais-je pour elle les mêmes peines, afin de mieux la comprendre ?
Serais-je témoin du fait qu’elle se laisse enlacer et trahir ?
Saurais-je d’instinct où elle a posé ses pas, où elle a épuisé son rire, perdu quelques mèches de cheveux, abandonné son âme ? Rassemblerais-je pour elle les grains d’énergie qu’elle dispersait dans tous les sens, à tous les vents, comme si « ce n’était rien » ?
L’autoriserais-je, par amour, à vivre jusqu’au bout de la nuit son expérience – le cri du silence – parce qu’il lui était plus urgent d’aimer que d’écrire ?
Ou lui tendrais-je ses cahiers vierges – à elle qui ne s’appartenait plus -, en lui disant :
– Ce n’est pas cet homme qui t’attend ! Mais un poème !
Reviens à toi !
Et pour l’aider à écrire – c’est-à-dire à revivre -, devinerais-je d’instinct la croisée des deux chemins où s’inscrivit jadis l’empreinte de ses pas, indiquant clairement qu’elle s’était fourvoyée ?
Lui tiendrais-je la main pour nous diriger du bon côté, où Je serais enfin Elle, où Elle serait enfin Moi ?
Ou serions-nous à tout jamais distinctes l’une de l’autre, moi l’ayant perdue, oubliée en quittant cette ville ? Moi qui l’ai trahie à mon tour et méprisée d’avoir été si naïve ?
J’imagine que la marge de mon fichier est ce quai où c’est elle désormais qui m’attend, avec son sourire triste et ses yeux profonds, espérant que je rencontre sa solitude dans cette lointaine ville du Nord.
Alors, j’augmente la lisibilité des caractères futurs et je lui demande :
– Es-tu d’accord
pour que nous écrivions ce livre ensemble ?
Géraldine
©Le Corps déplié
Je me souviens
des après-midi d’août
de mon enfance…
Les volets vénitiens ;
les crayons de couleur ;
la feuille Canson blanche…
Je suis cette petite fille
en short
et débardeur
qui dessine
une maison
imaginaire
dans un pays
de lumière.
Ma mère
prépare
une tarte
à la mirabelle.
Je revois,
comme si c’était hier,
ses mains
claires
pétrir
la pâte
dans un geste
à la fois
rapide
et adroit,
tandis que quelques
grains
de farine
s’échappent
de ses doigts,
pour courir
dans le ciel
de mon dessin
que je m’applique
à rendre
réel…
Géraldine
Je vous présente une manière originale d’écrire votre autobiographie qui ne commence pas par « Moi je » ou « je suis né à », mais qui repose sur L’Art des listes – pour reprendre le titre d’un ouvrage de Dominique Loreau. 1 Des listes d’instants, d’explorations, de sensations, d’émotions qui témoignent de votre évolution, de votre parcours de vie intérieur, de l’expansion de votre âme par vos goûts, vos choix et vos sujets de prédilection…
Aujourd’hui, je vous propose une liste de souvenirs de vos lectures marquantes, avec le cadre spatio-temporel qui l’accompagne. Nul besoin de raconter ce qui se passe dans ces livres, d’expliquer pourquoi vous les avez aimés, de développer les épisodes qui vous ont fait vibrer. Quelques touches sensorielles sur l’heure, l’année, la saison et l’endroit suffiront à donner de la profondeur et du relief à votre évocation. De même, elles révèleront vos étapes de vie significatives.
On commence ?
Alors, voici ma liste :
Et Vous ?
La liste n’est ni figée, ni exhaustive. Vous pouvez la modifier, la compléter à votre guise et la continuer en y ajoutant vos livres associés à vos périodes de vie les plus récentes.
À vos stylos !
Géraldine
1 L’Art des listes : Simplifier, organiser, enrichir sa vie ; Dominique Loreau ; éditions Marabout ; 2007
Beaucoup veulent écrire leurs mémoires car ils ont peur de l’effacement : effacement de leur vie, de leur être, de ce qu’ils ont ressenti, pensé, aimé…
S’il ne subsiste pas de trace de notre passage sur cette terre, qui se souviendra de nous ?
Parfois, on éprouve l’urgence d’écrire ses mémoires car on pressent qu’on est au seuil de l’oubli, que l’amnésie guette – « Oh ! Encore épisodiquement ! Mais il faut être lucide ! » me dit-on. Pour certains, un diagnostic de la maladie d’Alzheimer a été établi. Je reviendrai, très prochainement, sur ce sujet, dans un billet spécifique.
D’autres sont tellement hantés par la peur de perdre la mémoire en entamant le grand projet d’écrire le livre de leur vie, qu’ils craignent de ne pas se souvenir de tout ou d’évoquer un déroulement inexact des événements.
Aussi, ne craignez pas de ne pas vous souvenir de votre vie.
Car la Vie, elle, se souvient de Vous ! En tant que biographe, j’en suis témoin !
Géraldine Andrée
Songe à toutes ces chambres où tu as dormi, rêvé, vécu…
Songe à tous ces lieux que tu as habités.
Comment t’y sentais-tu ? Seul ? En sécurité ? Étranger ?
Y avait-il de l’harmonie ou des conflits ?
Retrouve avec le plus de précision le bruit de ton pas sur le plancher, l’écho de ta voix, la couleur des rideaux, les motifs de la tapisserie, la chaleur ou la fraîcheur des murs, la lumière des saisons par la fenêtre, les coins d’ombre…
Ma vie a été faite de toutes les sensations liées à la chambre de mon enfance. Je me souviens de ses odeurs de lait à l’aube, de la couleur rouge des feuilles de l’érable du Japon qui la surplombait, de la route illuminée plus loin, que je contemplais dans la nuit, avant de me coucher. Puis il y eut ma chambre d’étudiante aux rideaux bleus et au lit étroit. Je louai ensuite mon premier studio. Enfin, j’étais libre d’y recevoir mon copain !
Et les chambres de tous ces appartements où j’ai emménagé, d’où j’ai déménagé… Chambres de couple, chambres de célibataire… L’ultime chambre de la maison parentale où j’ai dormi pour la dernière fois – draps frais, bien lavés, bien tirés, au parfum de lavande. J’entendais le ronronnement du radiateur et il me semblait que circulait le sang du silence dans mes tempes.
Toutes ces chambres où j’ai pleuré, ri, où je me suis blottie puis épanouie, où j’ai aimé et souffert, composent ma vie.
Elles s’emboîtent les unes dans les autres, comme l’évoque Annie Ernaux dans son œuvre Les Années.
J’ai alors pris conscience qu’elles étaient toutes autant de Moi, d’identités psychiques. Chambres de solitude et d’amour… Chambres d’études et de détente… Chambres de chagrin et de joie…
N’oublie pas !
Tu es sorti de toutes ces chambres pour être celui que tu es aujourd’hui.
Entre dans la chambre de ta mémoire pour écrire sur toutes les chambres familières qui sont de multiples reflets de toi. Tes chambres changent au fil de ta vie. Elles matérialisent l’évolution de ton être comme ton être matérialise la transition d’une chambre à l’autre. À l’image de ta psyché, la chambre se métamorphose. Elle se rétrécit ou s’élargit, s’attriste ou s’embellit.
Écris sur tous ces lieux qui t’habitent aujourd’hui autant que tu les as habités autrefois – parfois jusqu’à la hantise, jusqu’à ce que tu atteignes ta destinée : ta chambre définitive, sécurisante et profonde, dont le silence est riche de toutes tes voix secrètes, de toutes tes conversations avec ton daemon comme le disait Socrate ; cet endroit doux et moelleux où tu te sens pleinement libre d’être Toi, comblé de Toi :
ton cœur,
cette chambre qui, au-delà d’un lieu, est une dimension psychique, voire spirituelle ; une chambre à soi, certes, comme le disait Virginia Woolf, mais aussi une chambre qui est le Soi.
Écris donc sur la chambre de ton cœur. Pose ton cahier sur ton cœur comme au cœur d’une chambre paisible dans un lieu de vacances.
Tu n’as nul besoin de chercher ailleurs, de te mettre encore en chemin, de partir en quête d’un autre endroit où tu te sentiras mieux, car tout est là, en Toi – familier et connu,
à la fois le contenant et le contenu,
si tu y crois.
Géraldine Andrée